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Le RN et le monde patronal peuvent-ils se rapprocher ?

Le RN et le monde patronal peuvent-ils se rapprocher ?

par | 23 septembre 2026 | Politique

Le RN et le monde patronal peuvent-ils se rapprocher ?

Après l’analyse critique de Guillaume d’Aram de Valada sur les relations entre le pouvoir et le syndicalisme patronal, Didier Beauregard aborde la question sous un autre angle : celui d’un rapprochement possible entre le RN et le monde de l’entreprise. Du bilan des dernières décennies aux conditions d’un redressement national, ces deux regards nourrissent un débat nécessaire, surtout à quelques mois de la présidentielle.
Polémia

Un rapprochement prudent

Les patrons sont inquiets et l’ont fait savoir lors de leur grande messe de retour de vacances qui frappait les trois coups de la rentrée politique (1). L’économie, à travers les enjeux de la dette et du pouvoir d’achat, s’impose comme le thème central de la campagne présidentielle. Cet état de fait, à la différence des campagnes précédentes, ne serait-il pas finalement une bonne nouvelle pour le RN ? Le retournement de situation est assez spectaculaire : Marine Le Pen, désormais, est perçue par les Français comme la candidate la plus apte à redresser l’économie nationale. 36 % de nos compatriotes estiment que Marine Le Pen mènerait une « bonne politique économique », juste devant Édouard Philippe, crédité de 35 %, selon un sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro, chiffre à comparer aux 17 % d’avis favorables que celle-ci recueillait en 2017. Certes, les études d’opinion montrent que le monde patronal s’affiche sceptique, voire hostile, en ce qui concerne les capacités économiques du RN ; pour autant, il est utile de souligner qu’entre les lignes, le discours des dirigeants patronaux est plus nuancé que la critique apparente.

Ces derniers, pragmatiques par nature, ont intégré le fait que le RN était aux portes du pouvoir et qu’un conflit frontal serait nuisible aux intérêts du monde patronal. Mais, plus encore, dans les échanges privés, certains de ses dirigeants considèrent que le RN fait partie des interlocuteurs avec lesquels il est possible de discuter. Ce n’est un secret pour personne que des contacts, officiels ou officieux, se sont multipliés entre le patronat et des dirigeants du RN. Ce dernier, dans ce processus d’échange prudent et de tâtonnement, est largement aidé par l’agitation sans-culotte de LFI qui suscite un rejet viscéral du monde entrepreneurial. L’effet Mélenchon joue un rôle appréciable de légitimation « républicaine » du RN, ramené, par comparaison, dans le cercle des esprits raisonnables. Mélenchon au deuxième tour, c’est une victoire confortablement assurée pour Marine Le Pen, avec le soutien, plus ou moins discret et contraint, de la grande majorité des dirigeants d’entreprise.

Partenaire potentiel ?

Osons même aller plus loin : le RN, en cas de victoire, n’aura dans le monde institutionnel, quel qu’en soit le domaine, que des ennemis, à commencer par les grandes institutions que sont le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel, verrouillés par des caciques du système Macron/PS, sans oublier l’ensemble des administrations. Les partis de gauche, comme ils l’ont déjà fait savoir, joueront la rue contre le nouveau pouvoir. Dans un contexte éventuel de blocage et de désordre généralisé, le monde patronal est le seul à pouvoir imposer une ligne de rigueur et de compromis, s’il se mobilise. Il est le seul partenaire potentiel d’un pouvoir RN, s’il se persuade que la force politique de Marine Le Pen est la plus favorable au monde de l’entreprise ou, pour le moins, la moins néfaste. La galaxie médiatique du groupe Bolloré peut jouer un rôle clé dans ce processus d’ouverture.

Il n’est pas certain que les dirigeants du RN perçoivent cette potentialité de rapprochement avec la sphère entrepreneuriale et ce que cela représente comme mutation intellectuelle d’articuler au mieux un discours social « populiste », politiquement légitime, et une approche économique qui met en avant la production de richesse avant la consommation, comme fondement du développement économique. C’est un espace que, timidement, Jordan Bardella a essayé d’occuper. Le défi est immense, mais la tâche est réalisable, à condition que ce dialogue économique soit mené par des personnalités dont la compétence et la légitimité s’imposent sans conteste. Des brèches peuvent-elles déjà s’ouvrir ?

Le pouvoir économique fait face à un triple constat dont il a largement conscience : le RN peut arriver au pouvoir ; la gauche radicale s’organise et se renforce ; les forces du centre élargi, de droite ou de gauche (PS compris), sont faibles et divisées, et susceptibles de ne pas franchir la barre du deuxième tour. C’est à partir de ce triptyque qu’il faut raisonner. Il n’est pas absurde d’imaginer que le système cherche à faire émerger une nouvelle personnalité, issue de ses rangs, pour défendre les fondamentaux de son pouvoir économique, tout en acceptant une certaine droitisation sur les questions plus générales, comme l’immigration et la sécurité. Le parcours de Giorgia Meloni et sa droitisation (très contrôlée) de la politique italienne peuvent servir d’exemple à ce titre. Le RN est considéré comme moins infréquentable depuis qu’il accepte l’euro et le cadre européen, vache sacrée du pouvoir économique !

Un dialogue possible

Il était frappant de voir récemment sur LCI le dialogue étonnamment ouvert et cordial entre Jean-Philippe Tanguy, une des têtes pensantes de l’économie au RN, et Thierry Breton, incarnation du système avec son parcours entrepreneurial et politique, national et européen, régulièrement présent dans les débats télévisés. Est-ce un hasard si François Bayrou a dernièrement évoqué son nom comme candidat possible des forces « républicaines » face aux extrêmes ? Rappelons que nous avions déjà évoqué, dans les colonnes de Polémia, l’hypothèse Thierry Breton en tant que recours possible du système, il y a déjà cinq ans de cela ! Ce dernier, visiblement, a engagé une démarche visant à rencontrer les dirigeants politiques et les candidats à l’élection présidentielle afin de les convaincre de la nécessité absolue de redresser les finances publiques. Son objectif central est d’imposer une règle d’or budgétaire inscrite dans la Constitution, interdisant un déficit supérieur à 1 %, et de sanctuariser un consensus autour d’une réduction drastique des dépenses publiques d’au moins 40 milliards d’euros annuellement.

Que le scénario Thierry Breton, ou un autre, se concrétise ou non, n’est pas l’essentiel. Le message principal est qu’une personnalité majeure du système parle avec considération au représentant d’un parti, jusque-là traité avec agressivité et mépris par les tenants du système, qu’ils soient politiques, journalistes ou autres. Que cette attitude soit juste l’expression du caractère urbain de Thierry Breton ou qu’elle traduise une position politique d’ouverture est une question légitime dont la réponse échappe à l’évidence. Pour autant, il n’en reste pas moins vrai, car constatable, que les instances patronales, au-delà des discours officiels critiques, font preuve de retenue dans leur approche de l’enjeu d’un pouvoir RN. Clairement, le patronat institutionnel ne veut surtout pas avoir l’air de montrer la moindre complaisance à l’égard d’une possible victoire d’un parti qualifié d’« extrême droite », mais se refuse tout autant à s’engager dans une stratégie d’intense dramatisation sur l’air du danger extrémiste qui menace de détruire le pays. La porte n’est pas fermée à la possibilité d’une entente acceptable entre gens raisonnables. Rassurer le monde de l’entreprise se doit d’être une ardente obligation pour un pouvoir RN qui a vocation à s’inscrire dans la durée pour avoir une chance de redresser un pays profondément abîmé et fragilisé.

Didier Beauregard
23/09/2026

(1) La Rencontre des entrepreneurs de France (REF), les 26 et 27 août 2026.

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