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La droite mérite mieux que Sarkozy

La droite mérite mieux que Sarkozy

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« La question dépasse le clivage droite-gauche, et renvoie au rapport au droit et aux valeurs. »

♦ Nicolas Sarkozy ne manque ni d’énergie ni d’aplomb. Il est même doté d’une certaine capacité à transformer les contraintes en ressources, ce qui fait la marque des grands animaux politiques. Les rebondissements qui suivent le financement de sa campagne électorale de 2012 en donnent une indication savoureuse.


Premier épisode, juillet 2013 : les comptes de campagne ne sont pas validés par le Conseil constitutionnel. M. Sarkozy critique cette décision « inédite sous la Ve République », victimise l’UMP et se mobilise avec succès pour obtenir les contributions des militants UMP. Le non-remboursement de sa campagne devient un succès politique.

Deuxième épisode, juin 2014 : les dépassements sont bien plus larges que ceux suggérés par la commission des comptes de campagne et, pour les masquer, l’UMP a eu recours à des fausses facturations, « personne n’ayant su dire stop à M. Sarkozy », comme l’a déclaré Jérôme Lavrilleux, directeur adjoint de la campagne de M. Sarkozy. Le président de l’UMP démissionne et des proches de M. Sarkozy donnent de la voix pour que ce dernier se présente à la présidence de l’UMP à l’automne. Compte tenu de sa cote de popularité auprès des adhérents, cette option n’est pas une projection insensée.

On ne peut que saluer l’artiste, si ce n’est que de telles pratiques concentrent trois dérives qui minent notre rapport à la vie démocratique. Le rapport aux campagnes électorales, d’abord. Il est donc avéré que la campagne de l’UMP dépassait de loin les limites prévues par la loi. Parti challenger, bête de scène incontestable, le candidat sortant a dépassé tous les plafonds autorisés. Rappelons que les règles fixées pour le remboursement des campagnes ont cette vertu : ce remboursement suppose des comportements vertueux des acteurs en matière de dépense. On devine les risques associés à ces campagnes coûteuses que la vie américaine illustre : une forte spectacularisation de l’action, une réduction de l’activité à des slogans simples et une importance accrue de l’argent comme facteur de succès. Non seulement il y a un risque d’américanisation, mais aussi un défaut français, en cherchant à faire financer les campagnes par des ressources publiques.

Victimisation, cynisme

Le rapport aux institutions, ensuite. Premier acte : l’équipe de campagne ne respecte pas les limites fixées par des règles établies. Deuxième acte : l’ex-candidat Sarkozy remet en cause la décision du Conseil constitutionnel. Il est troublant qu’un ancien président critique sa décision. Mais la démocratie constitutionnelle à la française présente des charmes singuliers, puisque ce même ex-président peut y siéger – mélange des genres inquiétant qui rend, par contraste, d’autant plus courageuse la décision du Conseil en juillet 2013.

Le rapport au parti et aux militants, enfin. M. Sarkozy a fait l’UMP. Son discours est dirigé vers les militants et sympathisants, quitte à avoir recours au registre de la victimisation. Leur demander de financer une campagne dont on apprend qu’elle dépassait le plafond des dépenses autorisées traduit une conception de la responsabilité marquée par le cynisme.

On pourrait se dire qu’après tout, c’est le jeu politique. Mais cette pratique du pouvoir ne fait que renforcer la crise de confiance profonde entre dirigeants et gouvernés. « La » politique, avec ses manoeuvres tacticiennes, s’éloigne inexorablement de la noblesse « du » politique. Quête permanente du rapport de force, du coup politique, elle clive, galvanisant les siens et agaçant les autres, et accentue les clivages de la société française.

La question dépasse le clivage droite-gauche, et renvoie au rapport au droit et aux valeurs. On ne peut pas s’empêcher de penser que la droite et le centre méritent mieux pour les années à venir.

 Jacques de Maillard,
Le Monde.fr
7/06/2014

Jacques de Maillard est professeur de science politique à l’université de Versailles – Saint Quentin en Yvelines.

Correspondance Polémia – 9/06/2014

Image : Rejet des comptes de campagne de Sarkozy