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Et si la France n'était plus le pays des libertés ?

Et si la France n'était plus le pays des libertés ?

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Enfin, les lois mémorielles mises (très timidement) en cause (Polémia).

♦ La légende selon laquelle notre pays serait un exemple mondial est sévèrement remise en cause par un rapport rédigé par le think tank GenerationLibre.
La France est le quatrième pays le plus condamné par la Cour européenne des droits de l’homme pour violation de son article 10 protégeant la liberté d’expression. © François Destoc/Le Télégramme/Maxppp


On ne connaît généralement que le premier couplet de La Marseillaise, et c’est heureux. Les paroles de notre hymne national furent composées par un petit officier ambitieux lors d’une nuit d’ivresse, plaisamment décrite par Zweig dans Les très riches heures de l’humanité. Elles ne brillent ni par leur finesse ni par leur esprit de modération. Pourtant, vers la fin, deux vers se détachent, que les écoliers pourraient apprendre avec davantage de profit que « l’étendard sanglant » et autres délires morbides :

Liberté, liberté chérie

Combats avec tes défenseurs !

Liberté chérie, voilà une belle amante ! Mais qui sont tes défenseurs aujourd’hui ?

Pas les intellectuels, qui, dans leur écrasante majorité, continuent à faire vivre l’utopie socialiste, comme l’a justement dénoncé Jean-François Revel dans La grande parade, dont je cite pour le plaisir cette phrase délicieuse : « L’intelligentsia de gauche, c’est la bonne conscience plus la subvention. »

Pas les politiques, qui, de l’extrême gauche à l’extrême droite, en passant par les partis de gouvernement, se sont érigés en tuteurs des Français, s’acharnant à faire prospérer l’État providence à coups de dépenses publiques et l’État nounou sur la mélodie du paternalisme. L’argument de la liberté a disparu du débat public.

Pas l’administration, qui prend un malin plaisir à mettre en place le cauchemar de Tocqueville : « Un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule. » Le pays aux 365 fromages est devenu celui des 400 000 règles.

Pas les syndicats, de patrons comme d’employés, ni les groupements spontanés d’entrepreneurs, qui pataugent dans le corporatisme. Quelle tristesse que les Pigeons, par exemple, aient refusé de transformer leur (juste) revendication sur la taxation des plus-values en un discours politique sur la liberté d’entreprendre !

Depuis quand cette folie de tout vouloir contrôler ?

Pourtant, la France fit sa fortune, de la fin du Second Empire à la Seconde Guerre mondiale, sur un libéralisme assumé à la fois dans les pratiques et dans les discours. Nous sommes les héritiers de Turgot, de Constant, de Jean-Baptiste Say, de Frédéric Bastiat. L’Occident entier, comme le rappelle l’historien britannique Niall Ferguson dans Civilization, s’est construit sur la compétition, les droits de propriété, la société de consommation et l’éthique du travail – des principes si efficaces qu’ils sont aujourd’hui repris dans l’ensemble des pays émergents. D’où vient que nous leur tournions le dos avec un tel mépris ? Pourquoi avons-nous tant peur de laisser les zones de flou, de risque, d’expérimentation, que la liberté implique ? Depuis quand cette folie de tout vouloir contrôler : les capitaux, les hommes, les mots ?

Nous avons plus que jamais besoin de combattants de la liberté, à l’heure où le gouvernement nous impose sa morale puritaine, sa vision archaïque de la planification, sa puissance d’extorsion légale. La nouvelle expression à la mode chez nos ministres, « faire société », en plus d’être grammaticalement discutable et stylistiquement navrante, est intellectuellement terrifiante. Nous n’avons pas besoin de vous, chers gouvernants, pour nous intégrer dans une vision holiste décidée par des commissions d’experts ; nous avons besoin de vous pour garantir nos libertés fondamentales, que vous connaissez si mal, et que cette chronique aura pour ambition de défendre.

J’exagère ? Je dramatise ? Jetez un coup d’oeil sur les classements internationaux, simplement du point de vue des libertés individuelles. Democracy Index : France, 28e dans la catégorie des « démocraties imparfaites ». Press Freedom Index : France, 37e, entre le Ghana et le Salvador. Index of Economic Freedom : France, 62e, entre la Thaïlande et le Rwanda. Pas très brillant pour le pays des Lumières.

Autre chiffre glaçant et moins connu : la France détient la quatrième place des pays les plus condamnés par la Cour européenne des droits de l’homme pour violation de son article 10 protégeant la liberté d’expression – juste derrière la Turquie, l’Autriche et la Russie…

Le moindre propos un peu tranchant peut valoir des poursuites

La liberté d’expression ! vous étonnez-vous. Je partageais votre scepticisme. C’est pourquoi le think tank que je préside, GenerationLibre, a entrepris un rapport complet sur le sujet, que vous pourrez retrouver sur le site du Point (*).  Aurélien Portuese, brillant juriste, a parcouru notre corpus juridique pour mieux comprendre cette étrange statistique. Il a passé en revue toutes les limites apportées à la liberté d’expression, depuis sa sacralisation dans la loi sur la presse de 1881. La conclusion est sans appel. De la loi Pleven (« anti-discrimination ») aux lois mémorielles, du délit d’ « outrage à une personne chargée de service public » à celui d’  « opinions contraires à la décence », le législateur, plein de bonnes intentions et d’ignorance, a élaboré depuis quarante ans l’un des cadres les plus restrictifs des pays développés. La multiplication des procédures de diffamation, où la charge de la preuve est inversée, reflète l’extrême judiciarisation du débat public. Le moindre propos un peu tranchant peut aujourd’hui valoir de multiples poursuites. Et ce n’est pas fini : en février dernier, la sénatrice EELV Esther Benbassa a proposé de former un groupe de réflexion pour « faciliter la répression des propos sur les réseaux sociaux »…

Ici comme ailleurs, une société saine devrait pouvoir assumer les excès, les provocations, les confrontations, au risque sinon de laisser se rétablir une définition officielle de la vérité et de la morale.

D’ailleurs, les premières lignes de ce papier tombent probablement sous le coup de la loi de 2003 qui a introduit dans le Code pénal l’article 433-5-1, inventant le délit d’  « outrage public à l’hymne national », passible de six mois d’emprisonnement. Allez, procureur, chiche ?

Une synthèse précise et plus courte de ce rapport est également disponible. Cliquez ici pour la consulter

 Gaspard Koenig
Le Point fr
19/12/2013

(*) Voir en annexe le rapport Pour rétablir la liberté d’expression, pages 23, 24, 25, 26.

Correspondance Polémia – 25/12/2013

Image : Marianne baillonnée