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Casseurs du Trocadéro : Hollande veut aller « aux racines du mal » mais sommes-nous prêts à les regarder en face ?

Casseurs du Trocadéro : Hollande veut aller « aux racines du mal » mais sommes-nous prêts à les regarder en face ?

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Mais sommes-nous prêts à les regarder en face ?

Lors de sa conférence de presse à l’Elysée, le 16 mai dernier, le président de la République a fait allusion aux événements survenus au Trocadéro au cours desquels casseurs et forces de police se sont violemment affrontés. Apparemment peu au fait de ce genre de situation, François Hollande a estimé que de tels faits exigeaient « des politiques qui aillent à la racine du mal ».
Le site Atlantico, sous la houlette d’Alexandre Devecchio, a organisé un entretien entre Malika Sorel, essayiste et membre du Haut Conseil à l’intégration, et Guylain Chevrier, enseignant, formateur et consultant, membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut Conseil à l’intégration. Ils avaient à analyser le commentaire quelque peu abrupt et péremptoire du chef de l’Etat.
Il aura donc fallu aux débatteurs discerner ces racines, les énoncer et y apporter des remèdes. Au risque de déplaire, ils y sont parvenus avec beaucoup d’adresse, de franchise et d’intelligence.
Polémia


François Hollande est revenu jeudi, lors de sa grande conférence de presse, sur les affrontements qui ont eu lieu entre des casseurs et les forces de l’ordre au Trocadéro. Selon lui, de tels faits appellent « des politiques qui aillent à la racine du mal ».

Atlantico : Quelles sont ces fameuses « racines du mal » dont parle le président de la République ? De quels renoncements profonds ce mal est-il le produit ?

Malika Sorel: Au vu de ses premières mesures, je pense que le président se trompe de diagnostic. Ses mesures ont quasiment toutes déjà été testées par ses prédécesseurs, avec les extraordinaires résultats que les Français ont sous les yeux. Il continue de miser sur la politique de la Ville avec le programme de rénovation urbaine qui avait été mis sur pied par Jean-Louis Borloo et qui est un échec cuisant sur le plan de l’intégration. Récemment, en Seine-et-Marne, la présidente du Front national les a rejoints dans la croyance en les miracles de la rénovation urbaine, prônant « la destruction des cités construites dans les années 1955 à 1970 et leur remplacement par un habitat de taille et d’esthétique traditionnelles », poursuivant avec un « on peut déjà éviter (…) de donner à la Seine-Saint-Denis une architecture traditionnelle de bétonnage, parce qu’en fait, c’est ça le problème ». Rappelons que le programme Borloo a coûté la bagatelle de 43 milliards d’euros sur 10 ans. A l’heure où l’on en vient à vouloir priver une partie des familles d’allocations familiales, cela compte. Le président a aussi ressorti les emplois jeunes de Lionel Jospin, qui n’ont rien donné sur le moyen et le long terme en matière d’employabilité, et dont tout le monde s’accorde aujourd’hui à dire qu’ils comportent de nombreux effets pervers. De toute façon, nous sommes là sur des chiffres minuscules au regard des chiffres actuels du chômage des jeunes, sans compter que chaque année 150.000 élèves sortent du système éducatif sans rien en poche.

Evoquons à présent les racines du mal. Il y a une racine principale et des racines secondaires. La plus importante, la racine principale, c’est l’ignorance et l’incompétence de très nombreux acteurs politiques sur le sujet de l’immigration-insertion-intégration, et ce depuis maintenant plus de trente ans. J’ai pu le mesurer, toutes ces dernières années, au travers des nombreuses réunions auxquelles j’ai participé. Cela a constitué un véritable choc. Comme tout citoyen, je pensais en effet que l’accession à de hautes responsabilités, que ce soit dans la haute administration ou dans le monde politique, avait rapport avec les compétences détenues sur les dossiers à traiter. Aujourd’hui, j’ai compris que cela n’était pas nécessairement corrélé. Cela continue de me choquer, et même de m’indigner.

La déferlante de lundi dernier au Trocadéro est en rapport direct avec la question de l’intégration, que les hommes et femmes politiques de tous bords ont instrumentalisée chacun à leur tour. Cette instrumentalisation n’est pas étrangère au fait qu’il a été impossible de traiter les problèmes considérables que cela posait, pose et posera de plus en plus à la France. L’instrumentalisation fait donc aussi partie du mal.

Comme j’ai maintes fois eu l’occasion de le dire et de l’écrire, l’importance des flux migratoires qui a conduit à la reconstitution des terres culturelles d’origine sur le sol d’accueil a fini par rendre impossible l’intégration des entrants suivants. C’est ce que le premier ministre Michel Rocard avait déjà pronostiqué en 1990. Que se passe-t-il aujourd’hui ? Nous constatons que l’intégration dans la communauté nationale a échoué pour un nombre conséquent d’enfants de l’immigration, et même que l’insertion au sein de la société – le simple respect des règles du vivre-ensemble – pose problème pour un nombre inquiétant d’entre eux. Or qu’ont fait les gouvernements successifs ? Aucun n’a résolu ce problème des flux. L’immigration familiale est considérable. Elle s’accroît sans cesse par le biais des mariages contractés entre les deux rives de la Méditerranée. Sous le précédent gouvernement, on avait créé de nouvelles portes d’entrée avec le travail en signant des accords avec les pays sources de l’immigration. Aujourd’hui on en rajoute une couche avec le ministre de l’Intérieur qui ouvre de nouvelles portes pour les étudiants et instaure des titres de séjour pluriannuels. Autre racine du mal : dans ce sujet de l’immigration, la dimension culturelle est capitale et on la voit régulièrement ressortir, par exemple dans les questions de laïcité. Or elle a été systématiquement négligée alors que Georges Marchais avait insisté sur cette dimension dès 1981.

Bien sûr, il y a d’autres racines que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer. Je vais en citer de nouveau quelques-unes, comme la responsabilité des parents de l’immigration qu’il faudrait engager dans bien des situations, et ce, pour le bien de leurs enfants ; l’impunité qui entraîne les incivilités et la violence qui gangrènent le vivre-ensemble ; l’école, qui ne parvient plus à jouer son rôle intégrateur – et ce ne sont pas les réformes rachitiques de Vincent Peillon qui risquent de l’y aider, je le regrette vivement car il avait l’intelligence pour agir ; le poison de la repentance, qui déprécie la France aux yeux des enfants de l’immigration et les amène à la mépriser puis à la violenter ; l’idéologie de la victimisation qui a fini par convaincre bien des jeunes qu’ils ne réussiraient jamais puisque les Français entraveraient leur réussite – cette victimisation attise leur rage ; la géopolitique, avec le retour des crispations religieuses et identitaires…

Guylain Chevrier : S’il y a à distinguer les racines du mal faudrait-il encore vouloir vraiment les rechercher. Il y a une sorte de folie destructrice chez ces jeunes qui se sont livrés aux déprédations que l’on sait au Trocadéro, où se mêlent la volonté d’en découdre avec les forces de police qui représentent l’Etat, la volonté de pourrir tout ce qui donne de la société une image de bonheur collectif, l’occasion pour certains de manifester leur rejet de la France et de la République (on aura remarqué, sur les images passant en boucle des échafaudages pris d’assaut par ces casseurs, des drapeaux algériens). Il y a un mélange de haine de la société française et de volonté de créer par la violence une confusion qui favorise le pillage pour se servir, comme l’argent facile de la drogue peut montrer le même genre de raccourcis en ne respectant plus rien.

Plusieurs ministres n’ont pas hésité, d’ailleurs, à exprimer leur avis favorable à la dépénalisation du cannabis, en ne se rendant peut-être pas tout à fait compte du mal commis envers ces mêmes jeunes : un message délivré en pensant peut-être exprimer une forme de compréhension de la jeunesse pour laquelle cela passerait pour une nouvelle liberté octroyée, alors qu’en fait cela est entendu comme un mépris de plus. Car les jeunes en difficulté ne sont pas dupes de l’usage qu’ils font de la drogue, qui n’est jamais qu’un pis-aller par rapport à une société en crise de repères qui leur offre de moins en moins d’avenir tangible, avec parallèlement un Qatar qui finance à côté de leur misère dans la démesure un club de foot à coups de millions et de millions d’euros et une République dont l’idéal se meurt sous le règne d’un pouvoir politique qui prend ses ordres de Bruxelles et du marché au lieu d’être porteur de transformations sociales, comme pourtant l’identité de gauche historiquement s’y enracine.

Le sentiment de désenchantement s’allie à l’image d’une France au nom de laquelle on ne cesse de demander pardon pour tout, entre autres, au regard du passé colonial ou de l’esclavage, pendant que le 8 mai, jour férié anniversaire de la victoire sur le nazisme, est tourné en dérision par les grands médias et fêté du bout des lèvres. On fait voler en éclats chaque jour un peu plus l’idée de faire société autour du moindre bien commun, pour la partie la plus marginalisée des jeunes des quartiers sensibles pour lesquels, depuis longtemps, déjà tout se trouble.

Atlantico : Parmi les 36 gardés à vue, il n’y a aucun interdit de stade. Pourtant le soir des événements les commentateurs se sont focalisés sur les ultras. « Il s’agit d’un problème spécifique au PSG », a même déclaré le président de la République. N’y a-t-il pas une forme d’hypocrisie dans cette présentation des faits ? En quoi ?

Malika Sorel : Le président de la République peut bien dire ce qu’il veut, les Français ont vu les images qui ont tourné en boucle, et cela leur suffit pour se faire une idée de la réalité des faits. Heureusement d’ailleurs que des cameramen ont pu tourner avant que les équipes médias ne soient évacuées. On se demande au demeurant qui a donné l’ordre d’évacuation des journalistes. Sommes-nous encore dans une démocratie ? Même sur les théâtres de guerre, il y a des équipes qui filment ! Les tentatives de camouflage, le déni du réel ne font que renforcer la défiance qui s’est installée dans notre pays. Certes, cette défiance, et les études sont là pour en attester, ne date pas d’hier, mais le haut niveau qu’elle atteint désormais commande un autre comportement de la part de la classe politique.

Au sujet des commentateurs qui se sont focalisés sur les ultras : j’ai eu la chance de tomber ce soir-là sur BFMTV sur une table ronde à laquelle participaient des journalistes sportifs. Les vrais sujets ont de ce fait été d’emblée posés sur la table. Tout dépend donc de qui parle. Les journalistes politiques (radio, télé, presse écrite) sont malheureusement, pour un nombre non négligeable d’entre eux, de connivence avec le personnel politique car ils font partie du même monde. Dans mon dernier livre, j’ai beaucoup abordé le rôle, dangereux pour notre démocratie, joué par les médias. Beaucoup trop de journalistes ont changé de registre et sont devenus des acteurs politiques à part entière. Sur les sujets importants, il faut que les citoyens tirent parti des moyens technologiques que notre époque met à notre disposition pour recouper les informations, croiser les données et ainsi être en mesure de se forger leur propre opinion.

Guylain Chevrier : Les supporteurs ultras ont pu jouer le rôle de détonateur, mais de toute évidence ils étaient minoritaires parmi les émeutiers du Trocadéro, lundi soir à Paris – un élément à replacer dans le contexte de la veille où déjà la police avait dû affronter des casseurs qui s’étaient mêlés aux supporters sortant du stade après la victoire du PSG qui lui assurait le titre de champion de France.

Dès dimanche soir, des affrontements ont eu lieu sur les Champs-Elysées filmés par le caméraman Laurent Bortolussi qui raconte au Nouvel Observateur une soirée qui présageait déjà le pire. Il affirme que les « vrais supporters » et les familles sont partis rapidement, laissant place à des centaines de jeunes, entre quinze et vingt-cinq ans, « beaucoup de mineurs, de jeunes à capuche dont la physionomie ne faisait pas de doute, et qui se revendiquaient de différentes cités de la région parisienne ». Ce sont les mêmes qui le lendemain sont encore montés d’un cran, forts d’une nuit où on leur aura opposé peu de force comme en témoignent les policiers eux-mêmes : « Un policier m’a même confié être à la limite d’utiliser son arme de service car ils se sentaient très isolés et en sous-effectif. »

C’est une sorte d’effet reflet, dans le climat général, de ce qui se passe vis-à-vis de la justice des mineurs. Mme Taubira a balayé les tribunaux correctionnels pour mineurs selon la volonté de garantir la spécificité de la justice des mineurs, ces tribunaux étant jugés comme allant à l’encontre de l’esprit de l’Ordonnance de 1945 qui privilégie l’éducatif par rapport au répressif. Les tribunaux correctionnels pour mineurs, composés de trois juges professionnels, jugeaient les récidivistes de 16 à 18 ans encourant une peine égale ou supérieure à trois ans. Avant, ces jeunes comparaissaient, comme les autres mineurs, devant un tribunal pour enfants composé d’un juge des enfants et de deux assesseurs citoyens ayant une expérience des questions liées à l’enfance. Avec cette suppression, comment comprendre que l’on prétende faire prévaloir l’éducatif sur le répressif sans avoir alloué le moindre budget supplémentaire dans ce sens, alors que l’état de certaines zones sensibles de nos banlieues ne cesse de se dégrader sur le pan économique, social et sécuritaire.

Ceci, sachant que la Protection judiciaire de la jeunesse traverse une crise grave de ses moyens qui justement ont été en grande partie supprimés par le précédent gouvernement ! Si on veut faire de l’éducatif à la place du répressif, il faut des moyens ou alors c’est l’idéologie du laxisme qui l’emporte, avec un encouragement aux récidivistes et autres casseurs, apprentis sorciers de la guérilla urbaines.

On joue avec le feu en refusant d’affronter la réalité de ce qui se passe aujourd’hui dans une frange de la jeunesse qui s’écarte de plus en plus des valeurs collectives et de l’intégration sociale, qui se retourne contre la société. Faire respecter l’ordre républicain, c’est faire respecter un cadre commun où chacun puisse se sentir libre. L’Etat doit faire respecter la liberté de manifester de tous en se faisant aussi respecter, en étant ainsi crédible dans sa fonction d’Etat de droit. Si on croit qu’en faisant le dos rond face à cette démarche de véritable guerre urbaine on limiterait les dégâts, on se trompe lourdement. Les enjeux engagés ont à voir avec un risque grandissant de violences susceptibles de rendre invivable tout simplement notre vie en société.

Atlantico : Ces affrontements témoignent-ils d’un problème plus large en France qui touche à la question de l’intégration ?

Malika Sorel : Oui, c’est une évidence. Il suffit d’analyser les territoires choisis par Manuel Valls pour en faire des Zones de sécurité prioritaires.

Les affrontements qui ont eu lieu au Trocadéro se sont aussi produits à Lyon, Saint-Etienne, Marseille, certes avec une moindre ampleur. Mais c’est parce que cela s’est produit à Paris, et que Paris est aux yeux du monde la vitrine de la France, que cela a autant marqué les esprits. En gros, tant que cela ne se voit pas trop, on détourne le regard et on laisse faire. L’ennui, c’est que le laxisme conduit toujours à un point de non-retour. C’est le laxisme qui a conduit au sentiment de toute-puissance des voyous. Regardez ce qui se passe à Marseille. Et des élus marseillais ont osé publier récemment un communiqué relayé par la presse dans lequel ils imputaient la situation marseillaise à la pauvreté ! Tous les politiques qui osent justifier la violence et la délinquance devraient être débarqués. Participer à leur donner du pouvoir, c’est collaborer à la mise en danger de notre société. Quand les citoyens comprendront-ils qu’ils ne sont pas neutres et qu’ils ont leur part de responsabilité dans la situation que nous vivons ?

Guylain Chevrier : On ne peut dissocier le constat de la place importante qu’occupent les jeunes issus de l’immigration dans ces groupes de casseurs du constat des difficultés rencontrées dans le processus d’intégration depuis plusieurs décennies, qui atteint son point de paroxysme. On ne peut dénier que, concernant ces jeunes issus de l’immigration traditionnelle de la France, particulièrement maghrébine et africaine, dont les parents se sont souvent bien intégrés, eux sont restés pour une part sur le côté du chemin dans un contexte de crise économique et sociale durable. L’ascenseur social se grippe : une situation défavorable à leur intégration sociale qui a donné un argument royal en faveur d’une victimisation identitaire ethnico-religieuse autour d’un islam du retour à la tradition, favorisant une mise à part avec pour bouc-émissaire la République, la France, ancienne nation coloniale, alors qu’elle donne de façon égale aujourd’hui à tous les mêmes droits en ayant su dépasser les contradictions de l’histoire. Ce qui justifie aussi, au passage, une délinquance qui puise dans cet argument pour s’attaquer à tout ce qui représente le mode de vie commun lié aux valeurs occidentales représentant la modernité. Comme une étude du Haut Conseil à l’intégration le montre, pour autant, la place de ceux issus de l’immigration parmi les élus n’a cessé d’augmenter, quadruplant, par exemple, pour les maires et plus que doublant pour les adjoints, entre 2001 et 2008. Ce qui montre que le sentiment de rejet de certains est aussi ici à modérer.

Référons-nous au livre que Martine Aubry a commis avec 50 chercheurs et citoyens en 2011, dans la perspective du rendez-vous de la présidentielle, intitulé Pour changer de civilisation, pour tenter de répondre à cette problématique : « La stratégie traditionnelle d’une conceptualisation unilatéralement positive de l’immigration et de la négation systématique des problèmes qui y sont associés a mené la gauche dans une impasse électorale et conceptuelle.(…) Ces dernières années, les partis de gauche européenne ont montré, au nom du multiculturalisme et de l’accommodation à l’islam, une certaine tendance à céder sur ces principes (égalité entre les sexes, liberté de conscience, de foi et d’expression, suprématie de la loi sur les dogmes religieux, laïcité de l’Etat…) qui ont guidé les combats politiques et sociaux du progressisme depuis les Lumières » (pages 136-137) : tout est dit. On est loin de cette clarté au niveau de l’Etat aujourd’hui.

Atlantico : En quoi peuvent-ils être le reflet d’une certaine crise de l’autorité?

 Malika Sorel :Je pense avoir répondu à cette question en abordant celle du laxisme et du refus de responsabiliser les parents ; comme si leurs enfants tombaient du ciel ! De manière générale, jusque très récemment nous étions dans une société où ceux qui faisaient preuve d’autorité et assumaient leurs responsabilités managériales n’étaient pas appréciés. Pour être apprécié il fallait toujours faire des sourires, jouer dans le registre de la séduction, dire aux citoyens ce qu’ils souhaitaient entendre. Si les bobos de gauche comme de droite ont tant proliféré et prospéré, c’est qu’ils correspondaient aux attentes de l’époque. Avec la perception d’un certain nombre de tensions, les citoyens éprouvent désormais le besoin de se sentir protégés et renouent de ce fait de plus en plus avec le besoin d’autorité. Ce besoin d’autorité a été mesuré dans de récentes études et enquêtes.

Guylain Chevrier : L’Etat, la politique, la société perdent en autorité à la mesure du discrédit propre à la perte de cohérence dans ce qui fonde nos valeurs collectives. Sans doute l’école le révèle-t-elle particulièrement, dont la mission de formation de futurs citoyens est de plus en plus mise en cause par la montée en puissance du fait religieux et culturel pensé comme étant hors de prise du droit commun, de l’intérêt général, du bien public, par ceux qui s’y réfèrent. Ceci d’autant plus, qu’ils sont soutenus par toute une frange de la gauche bien-pensante et communautariste.

Atlantico : Les images qui tournaient en boucle sur les chaînes d’infos rappelaient les émeutes de 2005. Peut-on parler d’un choc Paris/banlieue ? Cela signifie-t-il que les violences urbaines s’étendent ? Cela peut-il modifier le regard parfois complaisant des habitants des centres-villes sur les banlieues ?

Malika Sorel : Vous pointez là une des racines du mal : tant que les citoyens ne sont pas concernés dans leur quotidien, ils vivent et réagissent en égoïstes et non comme des membres d’une communauté nationale. Dès qu’ils sont concernés dans leur vie quotidienne, que ce soit directement ou à travers l’école de leurs enfants, alors oui, leur regard et leurs comportements évoluent, mais c’est souvent trop tard. L’image qui me vient à l’esprit n’est pas celle du choc Paris/banlieue que vous évoquez, mais celle d’un choc bien plus grave qui est celui entre deux systèmes de normes collectives.

Guylain Chevrier : En tout cas, ce qui a été comme une évidence, c’est que ces jeunes qui hier cassaient dans leurs banlieues ont franchi un cap dans leur rapport aux territoires. Ils quittent à présent le leur pour aller porter la violence dans la capitale. Mais est-ce sans doute aussi parce qu’ils sentent cela possible au regard de risques qui leur paraissent mineurs, la résistance qu’on leur oppose n’étant clairement pas à la hauteur de la violence qu’ils représentent et des risques qu’ils font courir à l’ensemble de la société. Sans doute, dans la continuité de ce climat où les règlements de comptes dans certaines cités autour du trafic de drogue se font maintenant à la kalachnikov, il y a un sentiment d’impunité qui pousse à aller encore plus loin.

Il y a aussi toute une culture qui flatte cette attitude, avec des films mettant en scène des gangsters qui deviennent de véritable héros à l’écran pendant que le Contrôleur général des prisons, Jean-Marie Delarue, explique que la prison ne rendrait pas service à notre société et qu’il faudrait y trouver des alternatives car, selon lui, sanctionner n’aurait plus de sens en raison de sa défaillance à réinsérer et prévenir la récidive. La prison n’est pas responsable de la réduction des possibilités offertes par une société en crise. On n’a rien trouvé de mieux que la privation de liberté au regard de certains délits alliée à un accompagnement au service d’une réinsertion sociale qui reste la finalité, mais après réparation. Sinon, sans cette dernière le projet de réinsertion lui-même n’aurait aucun sens. Il n’y a d’ailleurs pas de loi sans sanction, ou comment serait-elle alors par tous respectée ? Si on suivait cette incroyable illusion qui prend dans le sens du poil des jeunes délinquants qui ont besoin au contraire de règles, de limites, d’un discours d’autorité cohérent qui puisse les contenir pour leur redonner confiance dans les institutions, les faire changer de direction. Ceux qui prennent fait et cause pour ces jeunes au nom de leurs difficultés sociales, souvent membres de l’élite de notre société et qui habitent des quartiers protégés, se trompent de combat. Ils risquent effectivement un jour de déchanter, mais la bonne conscience qu’ils y trouvent a la peau dure.

Atlantico : En 1998, après la victoire de l’équipe de France, on avait célébré la France Black/Blanc/Beur. Aujourd’hui, les images de liesse sur les Champs-Elysées ont laissé place à des images de groupes violents dévalisant les cars de touristes. Comment en est-on arrivé là ?

 Malika Sorel : Il faut oublier l’image de 1998. C’était une illusion. A l’époque, les problèmes étaient déjà là. Depuis, ils n’ont fait qu’empirer. Les politiques de l’époque ont voulu s’étourdir avec ces images-clichés et ont refusé d’agir. Ils portent une très lourde responsabilité. Pourtant, la plupart sont encore là dans le paysage politique !!! Il est urgent, si l’on veut sauver notre société, de trouver le moyen de faire en sorte que la politique ne soit plus un métier.

Guylain Chevrier : La France Black/Blanc/Beur a été un immense leurre, car déjà en 1998, la société française se fracturait depuis dix ans autour du voile et du multiculturalisme. Il ne suffit pas d’avoir une équipe de France du mélange pour que l’on assure que ce mélange perdure dans notre société. Le repli identitaire que marque le voile à travers sa signification du refus du mélange au-delà de la communauté de croyance désigne le trouble dans lequel se trouvent les relations entre ces jeunes issus de l’immigration et la République, comment le sentiment d’extériorité qui en résulte peut produire de fracture et de violence.

Il faut arrêter de faire dans l’angélisme. Il faut simultanément savoir proposer des perspectives à ces jeunes de nos banlieues et ne pas avoir la main qui tremble pour sanctionner, sinon, ce que nous avons perçu comme le phénomène d’un jour risque de se généraliser à la moindre occasion. Il ne faudrait pas laisser ainsi se créer un climat d’insécurité générale qui a toutes les chances de se traduire dans les urnes à un moment donné dans l’essor des populismes et que la violence devienne la seule réponse à une autre violence.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio
Atlantico
19/05/2013

Correspondance Polémia – 20/05/2013

Image : émeutes au Trocadero, 13/05/2013