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Les intellectuels des marges et la haine du monde commun

Les intellectuels des marges et la haine du monde commun

par | 4 mai 2026 | Société

Les intellectuels des marges et la haine du monde commun

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Une chronique récente de Paul B. Preciado publiée dans Libération, consacrée à Naples et à une figure trans napolitaine, permet d’observer un phénomène intellectuel plus vaste que le simple militantisme queer. À travers ce texte, ce n’est pas seulement une ville qui apparaît, mais une vision du monde. Naples y devient moins une réalité historique qu’un décor symbolique, un espace de fluidité où les frontières s’effacent, où les identités se recomposent et où les marges sont présentées comme les laboratoires d’une société future.
Balbino Katz

Le déplacement du regard politique vers les marges

Ce texte n’a rien d’anecdotique. Il s’inscrit dans une tendance plus profonde de la gauche intellectuelle contemporaine : le déplacement du regard politique depuis le peuple vers les périphéries sociales et culturelles. Depuis plusieurs décennies, une partie de la gauche intellectuelle ne cherche plus dans les classes populaires le moteur d’une transformation historique. Le prolétariat occidental, jugé trop intégré, trop conservateur ou trop attaché à des formes de stabilité culturelle, cesse progressivement d’être considéré comme le sujet révolutionnaire. La fascination se déplace vers les marges : minorités sexuelles, identités dissidentes, précarité, prostitution, sous-cultures et formes de vie périphériques.

Paul B. Preciado appartient pleinement à cette nouvelle constellation. À ses côtés, Geoffroy de Lagasnerie, Édouard Louis ou Didier Eribon développent chacun, selon leur style, une même posture intellectuelle : écrire depuis une distance à l’égard du monde qui les a formés. Chez Didier Eribon, dans Retour à Reims, la rupture avec le milieu populaire devient le point de départ d’une reconstruction identitaire et idéologique. Il écrit : « J’ai voulu fuir le monde dont je venais. » Cette fuite devient une matrice intellectuelle.

Chez Édouard Louis, le récit autobiographique repose également sur une sortie. Ses livres décrivent un univers provincial, masculin et populaire comme un espace de violence, de domination et d’humiliation. Dans En finir avec Eddy Bellegueule, la famille n’est pas un refuge mais un enfermement. La transmission apparaît moins comme une continuité que comme une chaîne à briser.

Geoffroy de Lagasnerie pousse cette logique plus loin encore. Dans ses essais, il ne se contente pas de critiquer les institutions ; il met en cause leur légitimité même. Dans 3. Une aspiration au dehors, il plaidait déjà pour une sortie hors des structures classiques du politique et des relations interpersonnelles. Son dernier livre, L’âme noire de la démocratie : manifeste pour un autre idéal politique (2026), franchit une étape supplémentaire. Lagasnerie y propose de lever le « tabou » de la critique de la démocratie elle-même. Il interroge la souveraineté populaire, le vote majoritaire, la représentation parlementaire et le principe même selon lequel la volonté du plus grand nombre pourrait constituer une légitimité suffisante.

Ce déplacement est révélateur. La critique de la domination sociale devient progressivement une critique de la démocratie représentative, perçue comme trop attachée aux préférences collectives, aux habitudes culturelles et à la permanence d’un peuple réel. Le soupçon ne porte plus seulement sur les élites ou sur l’État, mais sur la majorité elle-même. Le peuple, lorsqu’il vote « mal », cesse d’être sujet politique pour devenir problème philosophique. Ce n’est plus seulement la domination qui est rejetée, mais la possibilité même d’un ordre commun partagé.

Les marges comme modèle moral et politique

Preciado s’inscrit dans cette filiation. Son œuvre ne vise pas seulement à défendre des minorités ; elle tend à considérer la société traditionnelle comme un ordre intrinsèquement oppressif. Là où l’intellectuel classique cherchait à corriger la société, cette génération semble parfois vouloir la dissoudre. La famille, la filiation, les appartenances culturelles ou nationales ne sont plus pensées comme des cadres de continuité, mais comme des dispositifs de contrôle.

Ce déplacement produit une conséquence majeure : les marges cessent d’être des objets d’analyse pour devenir des modèles. Elles acquièrent une fonction morale. Être du côté des exclus permet de parler depuis une position d’extériorité critique, face à une société jugée coupable avant même d’être examinée. La marginalité devient une supériorité symbolique.

Dans ce contexte, Naples chez Preciado prend une valeur presque programmatique. La ville devient la métaphore d’un monde poreux, liquide, sans frontières stables. Le théâtre napolitain, les identités mouvantes, les proclamations révolutionnaires composent un imaginaire où la scène remplace l’institution et où la fluidité devient un horizon politique.

Cette fascination pour les marges révèle peut-être une forme de haine de soi civilisationnelle. Non pas une critique ponctuelle de la société occidentale, mais une défiance plus profonde à l’égard de ce qui constitue sa continuité : la famille, la transmission, les héritages, les fidélités collectives. Les marges deviennent moins un refuge qu’un outil de délégitimation du monde commun.

Le paradoxe demeure pourtant entier. Aucune révolution durable n’est née exclusivement des marges. Les périphéries produisent une énergie, une esthétique, une contestation. Elles produisent rarement une continuité historique. Elles séduisent le présent, mais peinent à transmettre.

Peut-être est-ce là la limite silencieuse de cette génération intellectuelle. Elle sait déconstruire, mais peine à dire ce qui pourrait être reconstruit. Elle sait dénoncer les appartenances, mais hésite devant l’idée de transmission. Elle transforme les marges en horizon moral, sans toujours interroger leur capacité à devenir civilisation.

Le paradoxe civilisationnel des intellectuels de la dissolution

Ils haïssent souvent le monde dont ils sont issus et travaillent, consciemment ou non, à accélérer sa dissolution. Pourtant, ils demeurent étonnamment silencieux face aux transformations démographiques et culturelles qui redessinent aujourd’hui l’Europe. Ils dénoncent sans relâche les structures héritées de l’Occident, mais parlent peu de l’islamisation progressive de sociétés dans lesquelles ils vivent, enseignent et publient.

Cette discrétion interroge. Car les sociétés qui connaissent aujourd’hui la croissance démographique la plus forte, et dont l’influence culturelle s’étend dans les métropoles européennes, ne sont pas celles qui valorisent la fluidité identitaire, les minorités sexuelles ou la déconstruction des normes. Dans une grande partie du monde musulman, les formes de vie que célèbrent Preciado, Lagasnerie ou Édouard Louis demeurent socialement interdites, parfois pénalement réprimées.

La contradiction mérite donc d’être posée avec clarté. Ces intellectuels consacrent une énergie considérable à déconstruire la civilisation qui a rendu possible leur existence publique, leur visibilité sociale et leur liberté d’expression. Ils dénoncent l’héritage occidental comme un système oppressif, mais restent souvent prudents lorsqu’il s’agit d’évoquer les cultures émergentes qui contestent déjà, sur le sol européen, les principes mêmes qui leur permettent d’exister.

C’est peut-être là le paradoxe ultime de cette pensée des marges. Elle combat avec passion le monde qui l’a produite, tout en demeurant largement silencieuse face aux dynamiques civilisationnelles susceptibles de faire disparaître les conditions mêmes de sa propre liberté.

Balbino Katz – Via Breizh-Info
04/05/2026

Balbino Katz

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