Lors d’une visite d’un hôpital en Ariège le 27 avril, Emmanuel Macron a critiqué le système freinant la titularisation des médecins diplômés hors UE, notamment algériens, parlant de « bordel ». Il a aussi qualifié de « mabouls » les partisans d’une ligne dure envers Alger. Analyse d’une dérive inquiétante par Pierre Boisguilbert.
Polémia
La rhétorique des « mabouls »
Dans une formule presque trumpienne, comme l’a souligné Marine Le Pen, le président, « le plus équilibré de notre histoire », a dénoncé les mabouls qui voudraient s’en prendre à sa chère Algérie.
Le maboul est un mot d’origine arabe — ça tombe bien — pour désigner quelqu’un atteint d’une folie plutôt douce, mais pas toujours. Considérer comme un peu fous ceux qui ne pensent pas comme vous confirme une pente dangereuse de la macronie. Car du maboul au déviant, terme plus soviétique, il n’y a pas loin. Le temps du traitement psychiatrique des irraisonnables plane sur notre débat public comme dans Vol au-dessus d’un nid de coucou.
L’exemple du président de la République est mauvais, mais il s’inscrit dans les procès en déraison faits à l’écrivain Boualem Sansal ou au député UDR Charles Alloncle. Comment peut-on relativiser la colonisation et le rôle néfaste de la France en Algérie, ou s’en prendre au temple de la pensée dominante ? Il faut être maboul, et même, on y arrivera, complètement fou.
Désertification médicale et équivalences
En Ariège, département victime de la désertification médicale, le président Emmanuel Macron a dénoncé ceux qui veulent faire passer des équivalences à des diplômés venus d’Algérie. Si la France manque de médecins et de chirurgiens français, c’est tout de même largement de sa faute : il est là depuis neuf ans. La pénurie actuelle trouve ses racines dans des décisions prises dès les années 1970. À cette époque, le numerus clausus a été instauré pour limiter le nombre d’étudiants en médecine, passant de 9 000 à 6 000 par an, afin d’éviter une surpopulation médicale. Cette limitation a eu des effets durables sur le nombre de médecins disponibles aujourd’hui. Mais Macron n’y a jamais remédié.
Dans ses propos, il met même en cause la préférence non pas seulement nationale, mais aussi, plus curieusement, européenne. En effet, un diplômé de la belle Europe n’a pas besoin d’équivalence pour s’installer en France, ce qui explique le nombre de Français diplômés en Espagne ou en Roumanie. Il y a des pays européens où l’obtention d’un diplôme est plus simple. On le sait bien aussi, d’ailleurs, au Maghreb, où l’on a hérité d’un système à la française exigeant. Dans ces pays, on dénonce d’ailleurs souvent des médecins venus de Roumanie — pour prendre un exemple courant — et désignés sous le nom de « chirurgiens cocotte-minute ».
La déclaration du président, en contradiction avec le sacro-saint principe de précaution, est en totale opposition avec un rapport publié le jour même par la Cour des comptes sur les accidents médicaux dans les hôpitaux :
« La “non-qualité” représente un enjeu majeur, souligne la juridiction financière de l’ordre administratif. À partir de données de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), elle estime que la réparation des préjudices évitables (réhospitalisations après des soins ratés, indemnisations…) s’élèverait à plus de 11 milliards d’euros, et le montant des soins “inutiles ou à faible valeur” à 22 milliards. Les infections nosocomiales (contractées à l’hôpital) sont encore à l’origine d’environ 4 000 décès par an et coûteraient de 2,2 à 5,2 milliards. »
Vérifier la qualité d’un médecin venant d’ailleurs, et même d’Algérie, c’est être responsable, et non pas maboul, même si cela dérange la volonté du président de valoriser tout ce qui est algérien. D’ailleurs, s’il y a une qualité réelle des médecins algériens, n’est-ce pas dû, au moins en partie, à l’héritage de la présence française ? Le dire, est-ce rejoindre le camp des mabouls ?
La cohorte des « mabouls »
Dans la cohorte des mabouls : Boualem Sansal, bien sûr, mais aussi Charles Alloncle, l’Attila du service public. Il met en cause la sous-traitance du public au privé : un système de copains-coquins et la non-partialité d’une information payée par tous, au service de quelques-uns.
La liste des mabouls s’allonge. Elle va croître encore à l’approche de la présidentielle, où le camp de la raison va dénoncer les fous qui nous menacent. Mais les dénoncer, est-ce suffisant ? On pourra vite en douter. Il faudra peut-être les empêcher de nuire, en leur interdisant leurs « folles » paroles ou en les soignant, en les rééduquant — pour leur bien, évidemment, et pour celui de tous.
Le président contre les mabouls. La fin de règne sera ubuesque.
Pierre Boisguilbert
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