La Nouvelle Droite est un mouvement intellectuel et idéologique qui a marqué l’histoire des idées depuis plusieurs décennies. Son impact est encore très fort aujourd’hui, puisque le combat politique de cette mouvance se poursuit, par exemple via l’Institut Iliade. François Dambelin a récemment publié La Nouvelle Droite, un panorama historique et métapolitique. Éric Delcroix nous livre une recension de cet ouvrage précieux.
Polémia
Une aventure intellectuelle
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’esprit marxiste imprégnait, consciemment ou non, l’atmosphère intellectuelle française et, de son observatoire de Saint-Germain-des-Prés, Jean-Paul Sartre (le Ténia selon Céline) était une figure tutélaire admirée, lui qui pourtant n’était devenu thuriféraire de la Résistance qu’après le départ des Occupants. À partir de 1954, la guerre d’Algérie s’était très vite imposée alors dans tout l’espace médiatique, principale préoccupation dans la vie publique des Français et principale cause de déchirures. Il ne restait pour ainsi dire rien des débats et querelles politiques de l’avant-guerre, devenus caducs ou proscrits. Heureusement pour nous, la jeune génération d’alors, nous pouvions lire, outre les auteurs « classiques », les essais lumineux de Maurice Bardèche. Et puis va se produire un événement remarquable : l’émergence de ce qui va finalement s’appeler la « Nouvelle Droite », à tort ou à raison, appellation forgée par ceux qui prétendaient la dénoncer, en 1979, en une véritable cabale, initialement par Thierry Pfister dans Le Monde (livraison du 22 juin 1979). Le temps a passé, mais dans beaucoup d’esprits, il en reste quelque chose à la fois de sensible, de réel et de constructif…
La Nouvelle Droite a désormais son historien, François Dambelin, venu rejoindre cette grande aventure intellectuelle au sein du GRECE (Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne) dans les années quatre-vingt, qui vient de publier La Nouvelle Droite, un panorama historique et métapolitique. L’auteur sait s’effacer derrière son sujet et mener le lecteur à travers ces années où une pensée nouvelle et originale s’est développée, particulièrement en France. Pensée qui était à l’origine prométhéenne, antichrétienne (néo-païenne plutôt qu’athée) et ethno-différentialiste. Ce néo-paganisme n’était évidemment en rien l’expression d’un délire druidique (« ni Wotan, ni Jupiter » — Alain de Benoist) pour crépuscule des magiciens, mais l’entretien d’une certaine mystique, sous le symbole du « serment de Delphes », prononcé sur le site en août 1979, par une trentaine de membres du GRECE menés par Roger Lemoine, Pierre Vial, Jean Mabire et Guillaume Faye.
Alain de Benoist avait d’ailleurs écrit à cet égard :
… on ne met pas entre parenthèses les deux millénaires qui viennent de s’écouler : on les dépasse.
Mais en 1979, la grande presse, dans l’esprit de délation qui est dans la tradition antifasciste fantasmée d’après-guerre, lancera une cabale contre le GRECE, notamment avec Le Monde et Le Nouvel Observateur. Dans la foulée, avec une conception surjouée du syndrome d’Esther, censé justifier l’attaque préventive de qui ne vous menace même pas, l’Organisation juive de défense (OJD) attaquera, par une action violente, le colloque du GRECE du 9 décembre 1979, au Palais des congrès de Paris, aux cris d’« Israël vivra, Israël vaincra ! »… Anecdote personnelle : assistant à ce colloque, comme bien d’autres hommes, j’avais couru sus aux agresseurs, utilisant notamment douze ou vingt bouteilles de bière comme armes de jet (agiter l’objet avant de le lancer). Les attaquants une fois repoussés, dans une éthique très Nouvelle Droite (civis romanus…), j’étais allé forlancer, du dessous de son bar, le garçon de la buvette, afin de lui payer les munitions réquisitionnées d’autorité… Le GRECE n’ayant rien d’antijuif, on pouvait s’interroger (de façon périlleuse forcément) sur cette initiative de l’OJD. À défaut d’explicitation à ce sujet de la part des huiles du GRECE, je rappellerai ceci : Carl Schmitt et Julien Freund, auteurs particulièrement prisés par Alain de Benoist, ne nous ont-ils pas enseigné que l’ennemi est celui qui vous désigne comme tel ? Mais passons prudemment : Arx Tarpeia Capitoli proxima, comme la libre parole, elle, est proche de la XVIIe chambre correctionnelle…
Le GRECE et le Club de l’Horloge
Cette école de pensée, qui s’était manifestée dès 1967, s’appuiera ensuite principalement sur l’association GRECE, créée en 1969, avec ses acteurs principaux historiques, tels (et d’abord) Alain de Benoist (alias Fabrice Laroche et Robert de Herte), Jean-Claude Valla, Pierre Vial, Michel Marmin, Philippe Conrad ou Guillaume Faye. Mais aussi des penseurs nietzschéens comme Pierre Chassard et tout particulièrement Giorgio Locchi, ainsi que des personnalités qui se manifestent parallèlement, telles Dominique Venner ou Jean Mabire. Mouvance culturelle, métapolitique, elle se réfère à la doctrine du théoricien communiste italien Antonio Gramsci. François Dambelin rappelle la volonté première du GRECE de ne pas tomber dans les rets de la politique, ce pourquoi sera choisi le logo de cette association (illustration de la première de couverture du livre) avec ce motif d’entrelacs que l’on trouve dans certains monuments européens, et d’écrire :
Alain de Benoist a rappelé que le choix de l’emblème du GRECE a été fait sur la base du souci qui l’animait, celui d’éviter toute dérive politicienne. Il a donc été choisi suffisamment compliqué et esthétique « pour qu’on ne puisse en aucun cas le tracer ou le badigeonner sur un mur ».
Effectivement, impossible de tracer à la va-vite ce logo, à l’inverse, par exemple, d’une croix celtique !
L’auteur montre que cette préoccupation fera refuser à Alain de Benoist l’idée de Jean-Yves Le Gallou de rapprocher l’action du GRECE de celle du Club de l’Horloge, groupe d’énarques, dans un esprit très Nouvelle Droite, décidé à faire de l’entrisme d’influence dans la haute fonction publique, avec des gens comme Yvan Blot (alias Michel Norey) ou Henry de Lesquen. Bien que le projet n’ait pas relevé de la politique politicienne, il n’était pas conforme au projet proprement métapolitique du GRECE selon Benoist, mais laissera une certaine incompréhension entre l’un et les autres…
Pourtant, le combat métapolitique peut-il s’abstraire du combat politique ? Après tout, Gramsci pensait ce combat comme devant être relayé politiquement par son parti, le Parti communiste italien. Métapolitique et action politique, nous y reviendrons.
Le GRECE et son rôle dans la presse
Mais la mouvance représentée par le GRECE va être portée par une certaine presse. D’abord des titres dédiés à ses idées et sous son égide, à savoir Nouvelle École, apparue en 1968, puis Éléments pour la civilisation européenne, créée en 1973 et plus simplement connue sous le titre d’Éléments. Deux titres qui, s’ils ont évolué en s’affranchissant d’un GRECE bien assoupi, subsistent de nos jours après bien des péripéties que nous relate François Dambelin. Nouvelle École, qui fut un vecteur puissamment métapolitique, est aujourd’hui plutôt une revue d’érudition, comme telle peu sujette à polémique… De son côté, Alain de Benoist a fondé sa propre revue, Krisis, en 1988, et qui perdure.
Mais, aux plus belles heures, nombre de ces acteurs de la Nouvelle Droite ont pu répandre leurs idées dans la grande presse, notamment dans Le Figaro magazine (après un Figaro dimanche), sous la direction de Louis Pauwels, où des animateurs du GRECE font leur entrée en 1978. Jean-Claude Valla devenait alors rédacteur en chef des pages Politique et Société, Alain de Benoist éditorialiste, pendant que nombre de grécistes hantaient la rédaction de ce supplément hebdomadaire du Figaro. Mais par gros temps, après la cabale de 1979, interviendra, le 3 octobre 1980, l’attentat à la bombe contre la synagogue de la rue Copernic, à Paris, attribuée sottement et partialement à l’« extrême droite » (lato sensu), alors que la justice avait tout de suite compris son origine palestinienne. Comptable vis-à-vis du propriétaire du Figaro d’alors, Robert Hersant, et pris de panique, Louis Pauwels licenciera Valla dès le 15 octobre, avant de nettoyer au plus vite la rédaction des grécistes devenus radioactifs… En 1982, pour divergence politique cette fois, Raymond Bourgine, propriétaire de Valeurs actuelles et de Spectacle du Monde, se séparera de son collaborateur de plusieurs années qu’était Alain de Benoist.
Cela pour le GRECE. Mais au-delà de cette mouvance, Dambelin n’oublie pas d’autres aventures éditoriales contemporaines et parallèles, comme celle du Choc du mois.
Conflits intérieurs au GRECE et retour de la politique
Le GRECE, aujourd’hui coquille vide, connaîtra des conflits en son sein, notamment avec le départ de Guillaume Faye, lequel s’en est expliqué plus tard dans L’Archéofuturisme. Il était, à ses dires, par exemple contre l’« absence de volonté de prise de risque (…) il faut créer le scandale pour être entendu et surtout éviter l’embourgeoisement de la pensée », ou contre « un anti-catholicisme virulent (là où l’indifférence eût été de mise) », etc. Critiques justifiées parfois, d’autres fois non, certes. Alain de Benoist, dans son évolution personnelle, en viendra à rejeter Prométhée, d’une façon surprenante, donnant l’impression de confondre son mythe avec celui de Mammon, dieu oriental symbole, lui et lui seul, de la démesure et de l’avidité… Nous sommes loin des nos 9 (juin, juillet, août 1969) et 10 (septembre, octobre 1969) de Nouvelle École, affichant en première de couverture la fusée Saturne V qui avait mené l’homme blanc sur la Lune ! Le concepteur de cette fusée, Wernher von Braun, n’était pas mû par le goût du lucre et n’était pas plus dans l’hybris que les frères Montgolfier ou Louis Pasteur !
Dambelin ne manque pas de mentionner la polémique vive et mémorable avec Dominique Venner, acteur extérieur, parallèle mais incontournable de la Nouvelle Droite. Elle sera reproduite dans Éléments n° 119, hiver 2005-2006.
Par ailleurs, notre auteur montre que la question de la métapolitique, en action dans la politique, a marqué nombre de grécistes, tels notamment Le Gallou, Vial et Blot ; aussi migreront-ils vers le Front national. Le Gallou et Vial quitteront le FN, en suivant Bruno Mégret dans sa dissidence, au Mouvement national républicain (MNR), aventure qui se terminera pour eux dès 2001 par le départ, sur désaccord de fond avec Mégret. Vial avait déjà son propre mouvement, Terre & Peuple, fondé en 1994, qu’il voulait fidèle à l’esprit du GRECE des origines ; Jean-Yves Le Gallou, lui, va fonder Polémia en 2003, organisme qu’il est probablement inutile de présenter au lecteur.
L’Institut Iliade
Dans son livre La Nouvelle Droite, François Dambelin consacre une large place à « la fondation de l’Institut Iliade », voulue par Dominique Venner, selon un vœu exprimé juste avant son suicide sacrificiel, à Notre-Dame de Paris, le 21 avril 2013. En effet, lors du repas d’adieu, il a donné ses consignes posthumes à ses quatre convives, Conrad, Le Gallou, Fabrice Lesade et Bernard Lugan, qui figureront bien sûr parmi les fondateurs de cet institut qui est une nouvelle déclinaison de l’esprit de la Nouvelle Droite. Les querelles passées semblent apaisées et Iliade, dont on connaît le colloque annuel, forme des jeunes gens. La relève. Mais là, nous sortons de l’histoire pour la chronique d’actualité.
Cette recension contient des lacunes, mais ceux qui liront La Nouvelle Droite, un panorama historique et métapolitique comprendront que prétendre résumer un travail aussi riche et fouillé, sur 497 pages, est évidemment une gageure. Bonne lecture !
Éric Delcroix
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