La France supposée en voie de droitisation avancée serait aussi répressive que l’Iran des mollahs. Du moins selon le torchon Charlie Hebdo dont une récente couverture reflétait à merveille l’hystérie des cultureux après l’éviction (non sans douillettes indemnités de départ) le 16 avril dernier d’Olivier Nora, PDG de Grasset, filiale d’Hachette, par Vincent Bolloré, patron de ce groupe. En revanche, ceux qu’émeut tant cette péripétie ne semblent guère troublés par l’éventuelle disparition de Gibert, premier libraire indépendant et généraliste de France.
Camille Galic
Gibert, un géant vieux de 140 ans
Fondée en 1886 par Gibert Joseph, la Librairie Gibert créa au fil des décennies un réseau de dix-sept magasins répartis dans douze villes et employant plus d’un demi-millier de salariés. Mais, après avoir été un vecteur majeur de la diffusion du livre, cette institution a été placée en redressement judiciaire le 28 avril par le tribunal des affaires économiques de Paris, avec un délai de six mois pour redresser la barre en se recentrant sur son activité d’origine, soit la vente de livres d’occasion. Motif de cette révision déchirante : « Le modèle actuel était pris dans un effet ciseau entre l’explosion de ses coûts fixes (loyers, énergie) et le déclin du marché des livres neufs avec une compression des marges sur ce marché ». Rien ne dit que la solution envisagée sauve l’antique librairie.
En fait et comme ses confrères plus modestes, Gibert a été victime du snobisme consistant à recourir systématiquement à Amazon pour se procurer un livre plutôt que de le commander dans une librairie qui vous l’obtient dans les deux jours, voire le lendemain — c’était du moins le cas du vénérable Gibert tout proche de la Porte Saint-Denis à Paris, et qui proposait un remarquable rayon papèterie, mais qui a hélas disparu pendant l’été 2025 pour laisser la place au discounter danois Normal, soldant pêle-mêle lessives, gadgets et produits de beauté sur trois étages où les clients se bousculent.
Mais Gibert a aussi souffert aussi du désamour des livres neufs, malgré une modernisation des modes de fabrication limitant la hausse des prix.
A cela, deux causes principales.
D’abord, évidemment, le rejet croissant et semble-t-il irréversible de la chose écrite, journal ou livre, par les jeunes générations — mais pas qu’elles. Elles qui hantaient naguère les librairies les ont désertées depuis une vingtaine d’années car devenues accros aux écrans qui nuisent à la concentration exigée par la lecture papier. Indéniablement, cette dégénérescence est imputable en partie à l’Éducation dite nationale (inféodation aux modes, insuffisance de certains enseignants, réduction à 45 minutes des heures de cours, etc.). Mais sont aussi responsables trop de parents qui concourent à la fascination des jeunes pour les écrans en les en gavant dès le berceau pour s’assurer une certaine tranquillité.
Ensuite et surtout, la question qui fâche : et si beaucoup de livres édités récemment étaient illisibles, tant par leur thème souvent dicté par les canons du temps que par la médiocrité de maints auteurs ?
L’affaire (d’État) Nora : un faux scandale en cache un vrai
Les médias presque unanimes et même le président de la République croyant bon de rappeler le 17 avril l’ardente obligation du « pluralisme éditorial » (qui n’existe d’ailleurs pas puisque Jean-Marie Le Pen par exemple ne trouva aucun « grand éditeur » pour publier ses passionnants Mémoires pourtant promis au succès), ont déploré à l’envi le départ forcé d’Olivier Nora. Libération se réjouissait ainsi qu’aient claqué la porte de Grasset désormais bollorisé de « nombreuses grandes plumes de la littérature française telles Bernard-Henri Lévy, Virginie Despentes et Vanessa Springora ».
Pour mémoire, BHL, néo-philosophe démodé, graphomane patenté et cinéaste raté (son dernier film, Notre guerre sur l’Ukraine, fit moins de 3 000 entrées en salles en 2025 avant d’être repêché par la chaîne Arte… dont lui-même préside le Conseil de surveillance !), est l’auteur d’un seul roman à juste titre totalement oublié, Le Diable en tête. Ex-punk antifa et de son propre aveu « pute » avant de se convertir au saphisme, Virginie Despentes fait dans la pornographie en massacrant notre langue à la tronçonneuse et Vanessa Springora a certes pondu un best-seller, mais son Consentement est moins un roman qu’un règlement de comptes avec Gabriel Matzneff qui la suborna alors qu’elle était collégienne, ainsi qu’avec sa propre mère, complice de ce détournement de mineure. Présenter ce trio comme les astres de notre littérature, il faut le faire ! A ce compte-là, Libé aurait aussi pu citer la nouvelle icône des féministes Gisèle Pelicot, recordwoman pour les ventes et les traductions.
Si les livres neufs ne s’écoulent pas — à l’exception se lamente Mediapart, des « livres signés par des plumes de droite dure et d’extrême droite » —, c’est donc aussi la faute au manque de discernement et aux habitudes de copinage des éditeurs. Dont Olivier Nora, issu d’une dynastie ashkénaze très présente dans les allées du pouvoir : son père Simon dirigea l’ENA avant de présider le conseil d’administration de la branche française de la banque américaine Lehman Brothers et son oncle Pierre Nora, pape de la « Nouvelle Histoire » et académicien, fut de 2012 à sa mort en 2025, le compagnon de l’illustre Anne Sinclair.
Or, dans une tribune publiée le 19 avril dans « son » Journal du dimanche, Vincent Bolloré soulignait « le bilan économique difficile traversé par la maison Grasset, dont le chiffre d’affaires est passé de 16,5 millions d’euros en 2024 à 12 millions d’euros en 2025, tandis que son résultat opérationnel, qui était de 1,2 million d’euros en 2024, a diminué de moitié pour ne représenter plus que 0,6 million en 2025 ». Or, « pendant ce même temps, la rémunération annuelle d’Olivier Nora est passée de 830.000 euros à 1,017 million d’euros ». Près de deux fois le montant du résultat opérationnel !
On comprend que le grand patron d’Hachette s’en soit ému et qu’il ait sévi car, selon le proverbe magyar, « qui paie l’orchestre choisit la musique ». D’autant que le renchérissement du salaire de Nora n’était pas le seul motif de crispation entre lui et le PDG de Grasset qui, pour éviter sans doute l’attribution à Boualem Sansal de l’un des grands pros littéraires de l’automne, avait repoussé à décembre la parution (souhaitée en juin par Bolloré) du dernier livre de cet auteur — du reste peu reconnaissant de la naturalisation que lui a accordée la France, puisqu’il brûle « de se tirer en Belgique ou en Suisse », car notre pays le dégoûte désormais. Sans compter qu’à Bruxelles ou à Lausanne, le fisc est moins vorace.
Fric-frac à la clause de conscience
Tout se résumerait donc à un problème de gros sous ? Après le limogeage de Nora, des écrivains proclamaient fièrement : « Nous sommes des auteurs Grasset, nous avons publié chez Grasset, ou nous avons un livre qui va sortir chez Grasset, mais nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset. Et nous sommes 115. » Toutefois, l’herbe étant apparue encore moins verte ailleurs, une autre revendication surgissait bientôt, portée cette fois par trois cents auteurs : « Il est temps de poser une limite. Cette limite a un nom : la clause de conscience. Elle existe pour les journalistes. Elle doit être étendue, non pour fragiliser les entreprises, mais pour rétablir un équilibre élémentaire entre la liberté d’entreprendre et la liberté de ne pas servir ce que l’on réprouve. »
Cette clause reconnue parfois de manière aussi extensive que généreuse a été fatale à certains journaux — dont le quotidien Présent, jugé plus assez catholiques par quelques anciens collaborateurs. Si une loi en fait aussi bénéficier tout plumitif hostile aux préférences politiques de son patron, cela risque fort de hâter la fin d’une édition française déjà bien mal en point.
Camille Galic
11/05/2026
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