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Comprendre les Loyalistes nord-irlandais avec Yann Vallerie

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Le rédacteur en chef de Breizh-info.com, qui arpente les quartiers loyalistes de Belfast depuis près de vingt ans, a constaté qu’il existait à leur sujet une lacune importante dans la littérature française. Son livre, Quis Separabit ? — Loyalisme et Unionisme en Irlande du Nord (disponible sur Amazon et à la Librairie Logos à Paris, 190 pages, 20 euros), propose des clefs d’explication de l’histoire complexe de la province d’Ulster. L’ouvrage est illustré par des cahiers photographiques, des peintures murales, des portraits et des scènes de Belfast. Un guide des quartiers loyalistes et une anthologie de leurs chansons sont également proposés aux lecteurs.
Johan Hardoy

Vers l’Ulster compliquée

Comme beaucoup de militants bretons, Yann Vallerie s’est très tôt passionné pour la question irlandaise. « Cela ne faisait aucun doute : d’un côté, il y avait les bons, les nationalistes et les républicains irlandais. De l’autre, il y avait les méchants, la couronne britannique, les Anglais ».

En 2008, les pérégrinations de l’auteur à Belfast, où il a éprouvé un véritable « coup de foudre » pour la ville, l’ont amené à remettre en question ses conceptions initiales.

Un dirigeant historique loyaliste, Billy Hutchinson, qui se définit comme athée malgré une éducation protestante, lui a expliqué le sens de son combat, avant tout communautaire et identitaire. Expliquer les tensions intercommunautaires par une querelle religieuse opposant des catholiques/nationalistes à des protestants/unionistes est trop simplificateur.

Ses nombreux séjours sur place lui ont permis de mieux comprendre « une histoire qui, comme celle des combattants de l’Irlande libre, ne peut être réellement perçue qu’en se rendant sur le terrain, en écoutant, en discutant, en se taisant aussi beaucoup, mais avant tout, en ne portant jamais le moindre jugement sur un conflit qui nous dépasse ».

Comprendre la mentalité loyaliste exige également de connaître le passé de l’Irlande du Nord, en remontant aux implantations des colons protestants au XVIIᵉ siècle.

En 1795, après des affrontements contre des catholiques, trois hommes ont fêté leur victoire dans une auberge de campagne en jurant de défendre « le Roi et ses héritiers aussi longtemps qu’ils soutiendront l’Ascendance protestante ». L’Ordre d’Orange a ainsi été fondé, avec une structure et un vocabulaire calqués sur ceux des loges maçonniques. Après une croissance spectaculaire dans l’île, la gentry protestante en a pris le contrôle pour en faire un instrument politique.

Au milieu du XIXᵉ siècle, la Grande Famine, qui n’a pas épargné le Nord, a amené des milliers de catholiques ruraux à s’établir dans l’Ulster industriel, où ils ont occupé les emplois les plus pénibles et les moins payés. Depuis lors, les protestants de Belfast vivent à l’est et au nord de la ville, tandis que les catholiques résident à l’ouest. Les quartiers loyalistes de Shankill, de Sandy Row et d’East Belfast connaissent cependant une forte pauvreté et un chômage élevé.

La mémoire orangiste

En juillet, deux batailles mémorables sont commémorées par les loyalistes.

Le 1er juillet marque le souvenir de la bataille de la Somme de 1916, où la 36ᵉ Division (Ulster) a subi de lourdes pertes, considérées comme une « dette que la Grande-Bretagne ne pourra jamais rembourser ».

De leur côté, les Républicains célèbrent l’Insurrection de Pâques de Dublin, également survenue en 1916. « Pour l’Ulster protestant, le contraste est insupportable. Tandis que les hommes de la 36ᵉ Division se battaient et mouraient en France pour la Couronne, des traîtres — c’est le mot qu’utilisent les Unionistes — poignardaient l’Empire dans le dos à Dublin. »

Le 11 juillet se déroule Eleventh Night, durant laquelle sont allumés des feux de joie qui annoncent les festivités du lendemain.

Le 12 juillet est célébré l’Orange Day, en souvenir de la bataille de la Boyne de 1690 qui a opposé, près de Drogheda, le roi protestant Guillaume III d’Orange-Nassau au souverain catholique déchu Jacques II, soutenu par la France de Louis XIV.

Lors de marches solennelles organisées dans chaque comté, les Orangistes défilent « au son des tambours Lambeg ». Les débordements sont fréquents lorsque le défilé traverse un quartier catholique. En fin d’après-midi, le retour au centre-ville de Belfast donne lieu à d’amples libations.

La naissance de l’Irlande du Nord

En 1919, le parti politique républicain Sinn Féin, qui détient 73 des 105 sièges irlandais à Westminster et refuse de siéger à Londres, instaure un parlement à Dublin.

En 1920, le Government of Ireland Act crée deux parlements, l’un à Dublin et l’autre à Belfast. Trois des neuf comtés de l’Ulster historiques sont sacrifiés délibérément pour assurer une majorité protestante à ce dernier.

Cette année-là, Belfast connaît des violences intercommunautaires qui vont durer deux ans et causeront près de 500 morts.

En 1921 est fondé l’État libre d’Irlande, avec un statut de dominion comparable au Canada. L’Irlande du Nord s’en sépare dès le lendemain pour rester britannique.

Aucune des deux parties n’est satisfaite par ce compromis : les Nationalistes irlandais rêvent d’une île unifiée et les Unionistes veulent une intégration au Royaume-Uni sans parlement intermédiaire.

En Irlande du Nord, les protestants constituent alors les deux tiers environ de la population. Un système complexe de discrimination institutionnelle assure leur domination dans tous les domaines de la vie publique : élections, logement, emploi et administration.

« En 1936, le National Council for Civil Liberties britannique qualifie les pouvoirs conférés par la loi comme comparables à ceux des régimes totalitaires. »

« The Troubles »

Cette dénomination désigne trois décennies de violences extrêmes en Irlande du Nord.

En 1968, la communauté catholique se mobilise pour revendiquer l’égalité des droits et la fin des discriminations. Ses rassemblements sont interdits et ses manifestations sont réprimées violemment par le pouvoir loyaliste, qui considère ce mouvement contestataire comme une menace existentielle.

En 1969, Londres envoie l’armée britannique pour rétablir l’ordre. Les Unionistes, qui doutent de la loyauté de Londres, vivent cette décision comme une perte de souveraineté.

« Dans la nuit du 14 au 15 août, des foules loyalistes incendient des centaines de maisons catholiques dans les quartiers mixtes de l’ouest de la ville. Bombay Street, dans le quartier des Falls, est presque entièrement détruite. En réponse, des barricades s’élèvent des deux côtés, marquant le début d’une ségrégation physique qui va durer deux décennies. Environ sept mille personnes, majoritairement catholiques, sont chassées de leurs foyers. »

En 1971, le Premier ministre unioniste lance une opération qui entraîne l’arrestation immédiate et la détention sans procès de 342 suspects républicains (jusqu’en 1975, 1 874 catholiques et 107 protestants seront internés). La vague de violences qui suit cause la mort de 17 personnes, dont 10 civils catholiques abattus par l’armée britannique.

Le 30 janvier 1972 marque le tristement célèbre Bloody Sunday. Des parachutistes britanniques tirent sur des manifestants pacifiques et tuent 14 personnes, pour la plupart abattues dans le dos alors qu’elles fuient ou tentent de porter secours à des blessés (en 2010, une enquête officielle reconnaîtra que les soldats ont tiré sans justification).

En juillet 1972, 30 000 soldats britanniques établissent un contrôle militaire sur l’ensemble du territoire de la province.

Près de 500 personnes sont tuées durant l’année, « la terreur n’épargne personne. » L’Irish Republican Army (IRA) fait exploser des bombes à Belfast, tandis que les Loyalistes se réorganisent en forces paramilitaires. Un gang, les Shankill Butchers, va sévir durant sept ans, en enlevant des hommes catholiques au hasard dans les rues avant de les torturer pendant des heures et de les achever au couteau de boucher.

« L’héritage des paramilitaires loyalistes reste profondément contesté. Pour leurs défenseurs, ils furent les gardiens d’une communauté assaillie, des hommes ordinaires poussés aux armes par des circonstances extraordinaires. Pour leurs critiques, ils furent des tueurs sectaires dont les victimes étaient massivement des civils innocents. »

« Les Troubles causèrent la mort de plus de 3 500 personnes et firent environ 47 000 blessés entre 1969 et 1998. Environ 1 200 décès font encore l’objet d’enquêtes aujourd’hui. La répartition des victimes éclaire la complexité du conflit : environ 1 800 civils, 1 100 membres des forces de sécurité, 400 paramilitaires républicains et 150 paramilitaires loyalistes y laissèrent la vie. »

En 1994, l’IRA provisoire, qui a engagé des contacts secrets avec le gouvernement britannique depuis quatre ans, accepte un « cessez-le-feu complet ». Leur ennemi, le Combined Loyalist Military Command (CLMC), annonce à son tour la fin des hostilités, en reconnaissant que la violence loyaliste a causé des victimes innocentes.

En 1998, l’accord du Vendredi Saint, qui comprend trois volets institutionnels, est signé par les principales forces politiques d’Irlande du Nord en vue de mettre fin au conflit. Des dispositions prévoient la libération anticipée des prisonniers paramilitaires et le désarmement de toutes les organisations dans un délai de deux ans (ce point ne sera respecté par personne).

L’accord est approuvé par une majorité d’Irlandais lors d’un référendum : « oui » à 71 % en Irlande du Nord (avec 81 % de participation) et à 94 % en République d’Irlande.

Les conséquences du Brexit

En juin 2016, le Royaume-Uni choisit par référendum de quitter l’Union européenne. 56 % des électeurs nord-irlandais votent pour le maintien (une étude ultérieure révèle que 66 % des Unionistes ont approuvé le Brexit, contre 12 % des Nationalistes).

L’enjeu principal des négociations qui suivent concerne la frontière irlandaise. En effet, « l’accord du Vendredi Saint reposait sur l’effacement des frontières entre les deux Irlandes, rendu possible par l’appartenance commune à l’Union européenne. Le Brexit menaçait de rétablir des contrôles douaniers sur cette frontière, ce que les deux gouvernements et l’UE considéraient comme inacceptable ».

La solution finalement adoptée maintient l’Irlande du Nord dans le marché unique européen pour les marchandises, ce qui crée de facto une frontière douanière avec la Grande-Bretagne.

« Le Protocole impose précisément ce que les Loyalistes ont toujours redouté : une différenciation constitutionnelle entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni, un premier pas vers la séparation. » En outre, l’Irlande du Nord est soumise à la législation européenne sans être représentée dans ses institutions.

Quelle identité future pour l’Ulster ?

Le recensement de 2021 révèle que, pour la première fois, les catholiques déclarés sont majoritaires en Irlande du Nord.

Chez les Loyalistes, nombreux sont ceux qui craignent que la réunification ne soit plus qu’une question de temps.

« Une partie de la communauté loyaliste, notamment les plus anciens, reste attachée à une vision intransigeante de l’unionisme, une vision qui refuse toute concession à la modernité ou au changement. »

De leur côté, les jeunes que l’auteur a rencontrés ressentent une certaine lassitude, mais aussi un désir de réinvention : « Ils sont conscients que l’époque des luttes armées est révolue, et que l’avenir du Loyalisme dépendra de sa capacité à se définir, à repenser son rapport à l’identité. »

De fait, l’Irlande du Nord a changé depuis la fin du siècle dernier. Durant l’été 2024, à Ballymena, une ville située à une cinquantaine de kilomètres de Belfast où réside une importante population immigrée, des émeutes anti-immigration sont survenues après une tentative de viol d’une jeune fille impliquant deux adolescents roumains (les charges à leur encontre ont été abandonnées six mois plus tard par le bureau du procureur).

« Comme dans d’autres régions d’Europe, l’identité locale est confrontée à une forme de globalisation démographique qui pourrait finir par écraser les identités traditionnelles. »

Johan Hardoy
10/05/2026

Johan Hardoy

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