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Sergueï Averintsev, dissident spirituel de l’URSS finissante

Sergueï Averintsev, dissident spirituel de l’URSS finissante

par | 5 mai 2026 | Médiathèque, Société

Sergueï Averintsev, dissident spirituel de l’URSS finissante

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À l’heure où d’aucuns s’évertuent à nier la dimension européenne de la Russie, il est bon de faire connaître les œuvres de penseurs russes dont les fondements s’inscrivent dans notre civilisation commune. Les Éditions de l’Université Grenoble Alpes ont ainsi publié un livre consacré à un auteur trop méconnu en France, Sergueï Averintsev — Ma liberté secrète — L’histoire culturelle vue de Russie (304 pages, 17 euros), traduit et présenté par Jean-Noël Benoit.
Johan Hardoy

Un intellectuel éloigné du marxisme

Dans son avant-propos, le traducteur souligne l’influence de la pensée de Sergueï Averintsev (1937-2004) durant la fin du communisme en URSS. « En Russie, son nom continue d’être évoqué avec vénération. »

Né à Moscou, de parents biologistes (son père est originaire d’une famille de serfs), l’intéressé grandit dans un appartement communautaire de taille modeste. Alors que sa famille ignore l’idéologie régnante, son père, agnostique mais respectueux du fait religieux, l’entretient longuement du passé de la culture russe et de l’Allemagne qu’il a connue. Ces conversations nourrissent en lui, dira-t-il, « un sentiment d’appartenance à l’ancienne tradition culturelle et morale la plus authentique, inimaginable sans la dimension religieuse ».

Doué pour les langues, il apprend l’allemand et le français. Plus tard, il maîtrisera l’italien, le latin, le grec, le syriaque, l’araméen et l’hébreu.

En 1956, il opte pour la philosophie classique à l’université. En 1968, sa thèse sur Plutarque lui vaut le prix du Comité central du Komsomol, mais attendra encore cinq ans avant d’être publiée. Après avoir vécu de traductions de latin, il parvient à intégrer l’Institut de littérature mondiale Gorki en tant que collaborateur scientifique.

En 1973, il se marie avec Natalia Petrovna, qu’il a connue à la chaire de philologie. Ils se font baptiser discrètement deux ans plus tard. Deux enfants sont issus de cette union.

Dans le courant des années 1970, Averintsev et ses proches forment un groupe de dissidents spirituels qui ignorent délibérément la pensée officielle, le pouvoir soviétique ne se souciant pas vraiment de ces intellectuels férus d’études byzantines.

Devenu professeur d’université, il est élu à l’Académie des sciences en 1987, puis il s’engage, de façon inattendue, sur la scène politique. Inscrit, comme beaucoup d’intellectuels, au MDG — formé en 1989 à l’initiative de Boris Eltsine avant d’être dissous en 1991 —, il est élu député au Soviet suprême. Sa règle consiste à voter en général contre la majorité, car « il faut toujours aller du côté opposé où le bateau penche » ! Cette parenthèse politique prend fin avec le putsch du 19 août 1991.

Il reprend ensuite une carrière universitaire, jusqu’à sa mort à Vienne en 2004. De nombreuses voix saluent un éminent connaisseur de la culture russe dont l’apport est considérable dans de nombreux domaines des sciences humaines et très éloigné de la doxa marxiste-léniniste. Sur sa tombe est inscrit le mot « lecteur », qu’il a souhaité faire graver juste après son nom.

La pensée antique comme socle

Comme le souligne Jean-Noël Benoit, sa pensée surgit, « à un moment de l’histoire où le changement politique — la sortie de l’ère soviétique, en direction d’on ne sait trop quel cadre constitutionnel — s’est combiné avec une transition culturelle et morale de l’Occident, toujours plus inventif sur le plan technologique, tandis qu’il semble plus pauvre sur le plan spirituel. Il faut avoir à l’esprit qu’à travers cette transition à double détente, bien des Russes ont cru, non sans motif, que l’existence même de leur pays comme entité politique était compromise, et ce pour la troisième fois dans le siècle. De nouveau pour la Russie se reposait la question de son appartenance : soit à une Europe qu’à l’évidence le choix du multiculturalisme exposait à une multiconflictualité croissante ; soit à une nature proprement slave, voire asiatique, le néo-eurasisme d’Alexandre Douguine, […] une vision du monde qui dit que l’espérance ne saurait se trouver du côté des Occidentaux ».

Averintsev se pense quant à lui comme un « paysan de la Méditerranée », héritier de la haute culture qui s’inscrit dans une aventure de l’esprit évoluant à l’intérieur du triangle Athènes-Rome-Jérusalem, magnifiquement symbolisée à ses yeux par le portail royal de la cathédrale de Chartres, dont les voussures des portes mettent en valeur les grands sages de l’Antiquité que le XIIᵉ siècle étudiait.

Sur ce socle doit s’instaurer « un dialogue entre les cultures européennes dans lequel chacune préserverait sa nature profonde à travers la conscience historique qu’elle a d’elle-même ».

D’un côté, le questionnement

Son épouse a contribué à sauvegarder une œuvre qui constitue un ensemble éclectique de travaux universitaires et encyclopédiques, d’articles, de conférences, de préfaces et d’entretiens, et dont la forme « récuse le développement logiquement construit et univoque » en lui préférant un raisonnement analogique.

Les sujets les plus divers sont abordés, « de l’art du portrait chez Plutarque à l’assassinat de Nicolas II et de sa famille en passant par les Hymnes d’Éphrem le Syriaque ».

Averintsev cherche ainsi, par exemple, à approfondir le concept de Logos, un terme de la philosophie grecque antique qui signifie à la fois « parole » et « sens », en le rapportant à la pensée du Cosmos d’Héraclite. Il y discerne également une analogie étroite avec le Tao de Lao-Tseu.

Après un cheminement à travers diverses philosophies, le Logos est intégré dans le christianisme en étant repensé comme la Parole d’un Dieu personnel (Évangile de Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu »). « Toute l’histoire de la vie terrestre de Jésus-Christ s’interprète comme l’incarnation, l’humanisation du Logos, qui apporta la « Révélation » (« une parole de vie ») aux hommes. »

Comme le souligne le préfacier, le Logos constitue « une notion clé pour comprendre la civilisation européenne — avec la Sophia, le mythe, le symbole et la tension qui relie et oppose la création et la tradition — tous concepts qui font tranquillement fi des concepts marxistes officiels de l’interprétation de l’histoire ».

De l’autre, la poésie

Chez Averintsev, « la forme artistique a une puissance mythique ; l’esthétique dit plus que l’individuel ; elle le fait prendre part à l’aventure collective de l’humanité ».

Il se souvient des années 1950, « quand la poésie a commencé à nous arriver » : « Les cahiers de Voronej de Mandelstam, les poèmes de Tsvetaïeva, l’ultime Akhmatova — non sous forme de livres, mais de textes tapés à la machine. Le terme de “samizdat” n’existait pas encore. »

Cette époque est révolue et les gens capables de se réciter des vers l’un à l’autre vont bientôt disparaître, pense-t-il, mais il ne faut pas être nostalgique. Souvenons-nous du même Mandelstam, qui « ironisait tristement sur les gens qui, aussi exaltés que les Spartiates de l’antiquité partant au combat avec les élégies de Tyrtée, se rendaient avec les poèmes de Pasternak… au concert ! “Cette génération n’accomplira rien!” Et il a eu grosso modo raison. On n’y fera rien — la poésie ne peut ni plus ni moins que ce qu’elle peut : elle est de l’air volé, grâce auquel on parvient à respirer, à ne plus suffoquer de sarcasme — elle n’a pas à se substituer à un magistère spirituel, ni à un savoir philosophique, ni, pour finir, à l’action politique ».

La création poétique parvient à réunir deux hommes tels que Virgile et Péguy, qui ont vécu des époques dissemblables tout en vivant les passions de leur siècle. Chez Péguy, il n’y a pourtant rien d’esthétisant, de décoratif ou d’archéologique : « Tout est réel, jusqu’à la grossièreté, mais en même temps sacré. »

Le totalitarisme

Averintsev récuse la tabula rasa de « l’homme nouveau » et l’abstraction du « citoyen du monde », de même que le libéralisme économique sans règle et l’individualisme à tous crins.

« Une des leçons que nous tirons de l’analyse de la folie totalitaire est que tout système de raisonnement tourne à la folie lorsqu’il cesse d’être critique envers lui-même. […] Il faut noter que l’impératif de “dépasser” son passé […] est un phénomène complètement nouveau, pour lequel il n’y a pas d’analogies dans toute l’histoire humaine. »

« Je ne veux pas annoncer de sombres perspectives, mais je suis sûr d’une chose : si, ce qu’à Dieu ne plaise, une force totalement inacceptable sur le plan moral revenait, il ne lui serait pas difficile d’inventer le masque d’un discours différent par l’aspect extérieur de l’un quelconque de ces types de totalitarisme que nous connaissons déjà. […] Le seul vaccin qui immunise contre la possibilité d’un nouveau totalitarisme, c’est le sens de sa propre responsabilité envers chaque mot et pour chaque action, et donc — la méfiance à l’encontre des suggestions, des tours de passe-passe hypnotiques dus aux moyens de masse, et même à l’encontre de l’esprit d’abstraction. »

Une Europe qui s’enfermerait dans l’immanence, sans mise en perspective, dans ce qu’Averintsev appelle « l’actualité », aurait tout l’aspect d’un nouvel avatar du totalitarisme.

« Le contact avec les esprits des époques lointaines est une chance précieuse d’échapper au danger que quelqu’un de perspicace a appelé le “provincialisme chronologique”, c’est-à-dire l’habitude de prendre le présent pour l’éternité, la mode pour le progrès et les préjugés pour des axiomes. »

Johan Hardoy
05/05/2026

Johan Hardoy

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