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Un ex-officier de police ouvre les coulisses de la « grande maison »

Un ex-officier de police ouvre les coulisses de la « grande maison »

par | 15 juin 2026 | Médiathèque, Société

Un ex-officier de police ouvre les coulisses de la « grande maison »

Dans un livre écrit en collaboration avec Bertrand Ferrier, La Face obscure de la police (Éditions Max Milo, 302 pages, 21,90 euros), l’ancien commandant de police Jean-Pierre Colombiès répond à des questions que les citoyens sont légitimement en droit de se poser sur le fonctionnement de cette institution. L’auteur cherche à « comprendre comment la Boutique pourrait renouer avec sa véritable fonction en acceptant de regarder ses dérives en face, en les analysant et en tentant de les limiter à l’avenir ».
Johan Hardoy

À la brigade des stups

Dans les années 1980, Jean-Pierre Colombiès intègre la brigade des stupéfiants et du proxénétisme du 36, quai des Orfèvres, un service prestigieux où l’on ne compte pas ses heures.

« Pour avoir du biscuit et boucler de belles affaires, il faut des indics », mais il n’y a pas d’argent à leur donner. « Ou nous leur refourguons de la came pour leur conso perso, ou, grâce à leurs scoops, nous mettons le grappin sur un concurrent qui les dérange. » La « came » en question est prélevée sur des saisies substantielles.

Pour remercier un « indic », le jeune inspecteur apprend à « oublier un paquet de clopes où se trouvent deux barrettes de shit ou un sachet d’héro ». Des « gros bonnets » qui brassent des tonnes de produits stupéfiants peuvent ainsi « tomber » contre quelques centaines de grammes.

Dans la brigade, tous ont la certitude d’agir ainsi pour le bien commun et personne ne trafique pour son propre bénéfice. Pourtant, « nous n’étions plus seulement des flics. Nous étions devenus des dealers », songe-t-il aujourd’hui. « Une dénonciation, et je partais pour de longues années en taule ! »

Au fil du temps, il en vient à penser que « lutter contre la drogue, c’est participer à une mascarade » : « Sur le fond, il n’existe aucune volonté politique d’éradiquer le trafic de came. »

En 2025, 1,4 million de Français fumaient au moins dix fois par mois du cannabis et 900 000 en faisaient un usage quotidien, tandis que 1,1 million consommaient de la cocaïne. 80 % des drogues entrent en Europe par la voie maritime, camouflées dans le fret légal (dans les grands ports des Pays-Bas et de Belgique, seulement 2 % de la marchandise est contrôlée). Les sommes en jeu « dépassent l’entendement » !

Face à cette criminalité mondialisée, « comment peut-on imaginer, même dans un instant d’hybris, que le débarquement de CRS dans une cité, suspendant le deal pendant quelques heures (et se contentant de reporter les cessions dès que le show médiatique aura cessé), l’interpellation de trois choufs ou même la découverte d’un kilo de coke dont une partie sera restituée à l’indic sans lequel pas de découverte, peut entraver une telle machinerie ? »

À Rennes, « ville notoirement inondée par le trafic », les « trois limiers spécialisés dans le trafic de stupéfiants » ont été renforcés, fin 2024… par cinq fonctionnaires ! « De qui se moque-t-on ? »

Le contexte est d’autant plus délétère que l’État affaiblit la police nationale tout en promouvant « des alternatives inefficaces, voire dangereuses comme la municipalisation ou la privatisation de la sécurité publique ».

Pendant ce temps, l’intensité des affrontements entre gangs rivaux « témoigne de l’extension du domaine de la pègre ».

En outre, la lutte contre les stupéfiants est uniquement axée sur la répression, sans lien avec le ministère de la Santé, alors que les problèmes de santé mentale sont récurrents chez les toxicomanes : « Résultat, quand tu chopes un tox délirant, manifestement inaccessible tant à une sanction pénale qu’à une vie paisible en société, qu’es-tu censé faire ? Ben, rien. Tu le gardes quelques heures pour améliorer ton score sur un tableau Excel, puis tu le relâches, sachant que tu ne tarderas pas à l’embarquer à nouveau. »

Au bout de dix ans, Jean-Pierre Colombiès s’est « sorti du bourbier des stups quand il était encore temps », en obtenant une mutation dans un autre service. Sans regret !

La franc-maçonnerie et les syndicats dans la police

Bien que « tous les syndicalistes, même les têtes de gondole, ne soient pas franc-maçons », ces deux réseaux « sont essentiels dans la police ».

Jean-Pierre Colombiès, qui a été l’un et l’autre durant quelques années, a finalement démissionné de la Grande Loge nationale française (GLNF). Il se sentait « tiraillé entre, d’une part, une ouverture inespérée sur des connaissances stimulantes et des rencontres sincères, et, d’autre part, un enfermement qui, au fil du temps, semblait plus sclérosant que protecteur ».

L’influence de la franc-maçonnerie sur les nominations dans la police constitue « un double péril qu’il ne faut pas négliger ». En effet, des agents sont promus parce qu’ils sont « frères de loge d’un hiérarque influent » : « On nomme à des postes à responsabilité des mauvais, ce qui impacte négativement l’action concrète des forces de l’ordre. » D’autre part, « ce système vicié de promotion peut désinciter les fonctionnaires à s’engager dans leur travail ». L’auteur précise qu’il n’a jamais utilisé son appartenance à la GLNF durant sa carrière, ce qui lui a permis de garder une certaine liberté en échappant « à l’engrenage du passe-droit ».

Dans le domaine syndical, l’offre restait assez limitée pour les policiers en civil (inspecteurs et enquêteurs) jusque dans les années 1990. En 1995, lorsque le corps des inspecteurs a été fusionné avec celui des officiers de paix, le syndicat majoritaire, marqué à gauche, a été concurrencé par une nouvelle organisation proche du RPR.

Cette politisation syndicale concerne surtout les cadres dirigeants car, pour la plupart des adhérents, la couleur politique d’une organisation compte moins que son implantation et son influence au sein d’une direction.

« Peu à peu, à côté des combats justes et nécessaires, le syndicalisme d’intérêt s’est imposé. Comme beaucoup d’autres professionnels, des dockers aux magistrats en passant par les enseignants (ou ce qu’il en reste), de nombreux policiers se sentent obligés d’adhérer à un syndicat afin de bénéficier d’une carrière boostée ou a minima sans encombre. »

Durant ses trois années d’exercice en tant que « petit syndicaliste détaché », Jean-Pierre Colombiès estime qu’il a « peu lutté contre les conditions de travail de ses pairs, bien que, à l’époque, elles fussent déjà honteuses » : « 90 % de mon temps consistait à gérer les relations humaines, entendues comme une priorisation des mutations et des promotions. »

La funeste culture du chiffre

En 2002, le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, décide « de réduire l’action policière à une entité communicable : les chiffres, comme si ceux-ci étaient un gage d’authenticité et, surtout, comme s’ils constituaient un résumé transparent de l’action policière ». Ce qu’il en attend, « ce n’est pas une hausse de la sécurité des personnes et des biens », mais « des tableaux Excel du plus bel effet ».

« La statistique policière n’est pas qu’une idéologie dangereuse. Elle est un mode de management, c’est-à-dire une manière d’organiser et de gérer une entreprise, ce que devient petit à petit la police, jadis service public. »

En conséquence, les chefs de service s’ingénient « à inventer des manières et des biais pour présenter des statistiques ripolinées en faisant passer le message à leurs subordonnés ».

« Pour un policier de terrain, lui demander de “faire du chiffre”, quel qu’il soit, est d’une débilité profonde. Son action ne se résume pas à des quantités de PV, d’interpellations ou d’élucidations. » Un policier des stups évalué au nombre d’interpellations préfèrera s’intéresser à des petits consommateurs plutôt que de passer du temps à démanteler un réseau.

L’auteur se souvient de son activité en police judiciaire : « Les bacqueux nous ramenaient “la viande” ; charge à nous de l’accommoder pour “produire des E” pour “Élucidé”, “E” étant le code que l’on affichait en tête des comptes-rendus d’infraction. La plupart du temps, cette production forcenée de statistiques s’arrêtait au commissariat. Les accusations étaient tellement bancales que la justice ne voulait pas de défèrements à tour de bras des gars contre lesquels nous n’avions aucune bille sérieuse ! »

Quand des politiciens instrumentalisent la police

En 2017, en pleine campagne présidentielle, une femme se présente au commissariat du XVIᵉ arrondissement de Paris pour déposer plainte pour viol contre Damien Abad, le porte-parole de François Fillon. Jean-Pierre Colombiès, qui est de permanence, décide d’aider la jeune gardienne de la paix peu expérimentée chargée de la recevoir.

La plaignante reconnaît avoir été l’instigatrice d’un unique rapport sexuel, six ans plus tôt, dans le but de devenir l’assistante parlementaire de l’homme politique, alors que celui-ci ne lui avait rien proposé. C’est elle qui l’a déshabillé car il en était incapable seul, en raison d’un handicap des membres supérieurs.

Son dépôt de plainte est motivé par l’intuition d’un lien avec les accusations publiques visant François Fillon, l’homme pour qui travaille Damien Abad, mais elle est incapable d’expliquer le lien logique entre les deux affaires.

Juridiquement, le viol n’est pas constitué puisqu’il n’y a ni violence, ni contrainte, ni menace, ni surprise. La procédure est transmise au parquet.

Le lendemain matin, une journaliste de BFM, déjà informée de cette plainte (d’où vient cette fuite si rapide ?), contacte Jean-Pierre Colombiès qu’elle a déjà rencontré quand il était délégué syndical. Celui-ci lui indique que les faits relatés par la plaignante ne sont pas constitutifs du crime de viol.

Quelque temps plus tard, Damien Abad, président du groupe LR à l’Assemblée nationale, devient ministre des solidarités du gouvernement d’Élisabeth Borne. Dans la foulée, Mediapart évoque deux viols présumés, en 2010 et 2011, mettant en cause l’intéressé.

En fait, la première victime a refusé de déposer plainte dans la première affaire, tandis que la seconde correspond à la procédure de 2017, finalement classée sans suite « faute d’infraction suffisamment caractérisée ».

« Ce sont pourtant ces deux histoires qui provoquent un déferlement médiatique d’une violence inouïe. » Damien Abad ne se doutait pas que son ralliement à la macronie signerait son arrêt de mort politique, au moins au niveau national…

Lors du mouvement des Gilets jaunes de 2018-2019, la participation de l’auteur aux manifestations lui permet de « mieux comprendre les bidonnages antidémocratiques de certains hiérarques policiers » : « Pour un observateur pas né de la dernière averse, il était évident que la stratégie consistait à laisser monter la pression à petit feu dans un mouvement où, pourtant, 99 % des gens étaient pacifiques et nullement vindicatifs à l’endroit des forces de l’ordre. Comble du cynisme, au top intervention, les black blocks disparaissaient par enchantement, de sorte que la charge était supportée par des manifestants ébahis. »

« Le sens de cette stratégie de maintien de l’ordre était double, donc doublement pervers : montrer les ravages dont sont capables les black blocks — ravages qu’il n’était pas question de limiter voire d’arrêter, on l’a compris, puisque les dégradations commises permettaient de décrédibiliser la manifestation. »

Par ailleurs, les « nasses » de manifestants empêchaient volontairement toute porte de sortie, tandis que les radios de la police incitaient « les troupes à ne pas y aller de main morte » en exagérant le nombre de blessés parmi les policiers. Il s’agissait de toute évidence de « casser du mécontent et de transmettre ce message aux citoyens si cher aux macronistes : restez chez vous ! »

Les syndicats de police, « désormais peu portés sur l’exigence démocratique et la rectitude morale », expliquaient à l’envi que les policiers agissaient de manière légitime et professionnelle.

Dans le même temps, le nombre de protestataires était sciemment sous-évalué par la préfecture de police.

***

Jean-Pierre Colombiès déplore vivement la dérive néolibérale de notre société et la perte du sens commun qu’elle entraîne : « Il est temps d’en finir avec une police considérée par les gouvernants comme un outil à son service. […] La police n’est pas l’ennemi du peuple ou ne devrait pas l’être. »

Le dernier projet du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, en mars dernier, « est un fourre-tout gonflé de promesses de sévérité et de répression dont on comprend d’emblée les objectifs politiques et les limites concrètes » : « L’effet dissuasif qu’il recherche est affaibli par l’inexécution des peines en vigueur — notamment d’incarcération. »

Quant au contrôle sur les réseaux sociaux, « il semble moins vouloir limiter les incitations à la haine que limiter la liberté d’expression des citoyens ».

Par-delà ces effets d’annonce et ces mesures liberticides visant davantage la population que les criminels et les délinquants, l’ancien officier de police se demande : « Jusqu’à quel point l’État peut-il abandonner ses missions régaliennes ? »

Johan Hardoy
15/06/2026

Johan Hardoy

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