Dans un ouvrage fouillé, Pourquoi les amazones n’existent pas — Les sexes, le risque et l’évolution (Éditions Fayard, 400 pages, 23 euros), la docteure en sciences politiques Véra Nikolski et le physicien Nicolas Pichoff cherchent à expliquer « pourquoi, partout autour du globe, et pendant des millénaires, sont-ce essentiellement les hommes qui ont été chargés de la chasse et de la guerre, et les femmes de la gestion du foyer ? » Le scientifique s’est rapproché de l’auteure du livre à succès Féminicène (Éditions Fayard, 2023) après avoir pris connaissance de la thèse « incongrue » d’une anthropologue avançant que les femmes sont généralement plus petites que les hommes parce que ces derniers les auraient privées de protéines durant le Paléolithique. En mai dernier, Polémia a décerné les Bobards d’Or 2026 à Franceinfo pour avoir relayé cette théorie pour le moins surprenante !
Johan Hardoy
Les chasseresses
Tout en rappelant que le dimorphisme sexuel est présent chez la plupart des espèces, notamment chez les mammifères, Nicolas Pichoff observe que la thèse précitée implique « que l’ensemble des hommes ayant vécu durant la très longue période en question et dans des endroits fort éloignés les uns des autres ont pris, sans se concerter et sans autre raison que leur volonté de puissance, la même décision maligne et ont réussi, partout, à l’imposer. » En toute logique, l’impératif de survie des groupes restreints de la préhistoire s’opposait catégoriquement à l’affaiblissement systématique des femmes car celles-ci étaient chargées d’une tâche vitale : la reproduction.
À rebours de cette thèse, des anthropologues féministes dénoncent « le mythe de l’homme chasseur et de la femme cueilleuse », en soutenant que les femmes du Paléolithique étaient également chasseresses.
Selon Nicolas Pichoff et Véra Nikolski, ces assertions idéologiques « participent d’un seul et même imaginaire : celui où la domination masculine n’a pas toujours existé et où l’inégalité est “arrivée” avec, au choix, la sédentarisation et l’agriculture, le christianisme ou le capitalisme, qui viennent plonger dans l’oubli les sociétés égalitaires antérieures ».
Ils s’intéressent quant à eux aux faits historiques et refusent d’admettre comme des réalités les différents mythes du matriarcat originel, dont les récits renvoient d’ailleurs à des mondes dystopiques.
Les guerrières
En accord sur ce point avec l’anthropologue et militante féministe Françoise Héritier, les auteurs constatent que « seule l’urgence, la nécessité de défendre la Cité, autorisent les femmes à combattre à la place des hommes ».
Le cas le plus significatif concerne certaines tribus scythes et sauro-sarmates dans lesquelles certains chercheurs voient le prototype réel des légendaires Amazones. Les fouilles archéologiques révèlent que les dépouilles de femmes enterrées avec des armes et portant, parfois, des traces de blessures concernent 15 à 20 % des tombes féminines de ces tribus, mais il s’agit pour l’essentiel de flèches, rarement d’épées et jamais de haches, ce qui laisse supposer que les intéressées servaient dans des unités défensives.
« Le cas des guerrières vikings est largement fantasmé », si l’on prend en compte ce que les historiens savent de cette société.
« Quant à la participation bien réelle des femmes soviétiques aux unités combattantes durant la Seconde Guerre mondiale […], étant donné la nature de la guerre sur le front de l’Est — une guerre d’extermination —, on peut y voir un cas classique de contribution des femmes à la défense de la cité menacée. »
« Le seul vrai exemple récent de participation longue et régulière des femmes à l’activité militaire est celui du régiment féminin des Agojie au royaume de Dahomey (actuel Bénin), entre la fin du XVIIᵉ et celle du XIXᵉ siècle. L’existence de ce régiment, dont la formation est probablement liée au manque d’hommes résultant d’un état de guerre permanent contre les pays voisins, notamment à la recherche d’esclaves — la traite négrière était une ressource centrale pour Dahomey —, est attestée. »
« On peut donc considérer le débat sur Lady Sapiens comme clos : si des femmes chasseresses ou combattantes ont existé dans la préhistoire, il s’agissait soit d’exceptions individuelles, soit de situations particulières — par exemple lorsque la survie du groupe tout entier était menacée —, soit d’aberrations locales. »
La progéniture
Loin d’être entièrement basée sur la supériorité physiologique masculine en termes de force et d’endurance, « l’universalité de la division sexuelle du travail s’éclaire dès lors qu’on la rapporte aux conditions de vie des sociétés préindustrielles, avec leurs impératifs et leurs contraintes, et aux ressources dont disposaient alors les populations ».
Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, « l’enfant est en permanence porté par la personne qui le nourrit — dans l’écrasante majorité des cas, sa mère », un fait biologique lourd de conséquences en termes de division sexuée du travail.
« En effet, les périodes de grossesse, mais aussi d’allaitement et de portage, sont difficilement compatibles avec la chasse au gros gibier, qui implique des déplacements longs et rapides loin des campements, et un niveau de danger élevé. […] C’est à elles également que revient la surveillance des enfants plus âgés mais incapables de se débrouiller seuls. »
Ces facteurs n’ont pas disparu avec la sédentarisation et l’adoption de l’agriculture et de l’élevage : « La culture agricole intensive nécessite des travaux physiques lourds tels que le défrichement et le labour, encore plus difficilement accessibles aux femmes que la chasse. » Par ailleurs, ce mode de vie a engendré des maternités plus nombreuses et attaché encore plus les femmes à l’espace domestique.
Les femmes et les enfants d’abord !
« Les hommes et les femmes n’ont pas la même importance pour la démographie. Les femmes n’ont en général qu’un seul enfant à la fois, le portent durant neuf mois et — jusqu’à la mise au point récente d’expédients — l’allaitent durant plusieurs mois, voire plusieurs années. Le nombre d’enfants qu’une femme est capable d’engendrer durant sa période de fécondité est donc strictement limité. L’homme, en revanche, est capable de féconder un grand nombre de femmes et d’avoir, par ce biais, un nombre d’enfants très élevé. »
« Prenons un groupe d’humains formé de 40 individus, 20 hommes et 20 femmes. Si ce groupe a le malheur de perdre 19 hommes, l’homme restant pourra — théoriquement du moins — ensemencer l’ensemble des 20 femmes. » Mais dans le cas où une seule femme survivrait, le nombre de descendants serait très limité et la survie du groupe fortement menacée.
Les hommes face au danger
« Vu que le nombre de filles arrivant à procréer, à chaque génération, est crucial pour le maintien et la croissance de la population, il est clair qu’un groupe dans lequel les hommes exercent majoritairement les activités dangereuses aura plus de chances de survivre sur le long terme qu’un groupe dans lequel ces activités sont exercées par des femmes ».
Les auteurs proposent ainsi des modèles mathématiques de l’évolution numérique d’un groupe de 1 000 personnes sur 100 générations, selon que les activités dangereuses sont confiées aux hommes, à parité ou aux femmes. Dans ce dernier cas, il ne reste finalement que 10 survivants, tandis que la population atteint 100 000 individus si les activités à risque sont confiées aux hommes. « La manière de répartir le risque change donc du tout au tout le destin démographique du groupe. »
« Dit simplement, nous sommes probablement tous les descendants de groupes humains ayant choisi une organisation sociale dans laquelle les activités dangereuses sont l’apanage des hommes. »
Une complémentarité ancestrale
« Au total, selon l’état actuel des savoirs, la division sexuelle des tâches constitue un invariant anthropologique. Le monopole masculin sur le maniement des armes létales et les violences meurtrières — contre les animaux (chasse) ou d’autres humains (guerre) — sont avérés dans quasiment toutes les sociétés historiques et vraisemblables pour la préhistoire. »
« Quels que soient l’époque et l’endroit du globe, les hommes ont toujours assumé les tâches impliquant un risque supplémentaire de mourir ou d’être blessé. »
Le patriarcat tant décrié « est donc ce curieux système de domination dans lequel les dominants subissent davantage de dommages corporels et une plus forte mortalité que les dominés » !
Il faut tout simplement admettre que, « contrairement à ce que peut laisser supposer l’observation du débat public contemporain, les hommes et les femmes ne sont pas deux entités en lutte perpétuelle, mais deux parties inséparables de l’humanité qui, tout au long de leur histoire évolutive, ont toujours collaboré en vue de la protection de leur progéniture ».
Johan Hardoy
29/07/2026
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