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Comprendre la complexité de l’Iran : un impératif en pleine guerre

Comprendre la complexité de l’Iran : un impératif en pleine guerre

par | 6 juillet 2026 | Géopolitique, Médiathèque

Comprendre la complexité de l’Iran : un impératif en pleine guerre

Docteur en architecture et chercheur-enseignant, Sina Abedi est né en Iran et vit en France. Dans un livre agréable à lire et joliment illustré, Târof : l’art de la guerre à l’iranienne (Gondishapour Éditions, 156 pages, 16 euros), préfacé par la maîtresse de conférences à l’Inalco Leili Anvar, il propose aux lecteurs francophones, à travers la description d’un concept-clef, une analyse de la complexité culturelle d’un pays trop méconnu en Occident. Faute de comprendre cette notion subtile, les Occidentaux s’exposent à un risque particulièrement élevé de malentendus lors de leurs échanges avec des Iraniens.
Johan Hardoy

Le « Târof »

La préfacière souligne que ce terme difficilement traduisible recèle de multiples significations, parfois contradictoires. Elle hésite souvent, suivant le contexte, à le traduire par « manières », « obséquiosité », « politesse », « délicatesse », « art de la guerre » ou encore « chorégraphie ».

En lisant le livre de Sina Abedi, elle s’est rendue compte à quel point la pratique sociale liée au Târof « est inséparable d’un rapport au monde dont on peut retrouver les manifestations dans tous les aspects de l’existence en Iran ». Dans un pays où « l’art du non-dit et de l’allusion » est particulièrement cultivé, la transparence « est considérée comme brutale, obscène, vulgaire » car elle réduit « l’être à une surface » qui « annihile sa profondeur et sa complexité ».

« Tout, en persan, doit être compris au deuxième, troisième ou quatrième degré ». De fait, la langue « structure la pensée et les émotions ».

Le fruit d’une histoire millénaire

L’Iran est « un carrefour bouillonnant où les civilisations se sont croisées, heurtées, mélangées » et « où se sont succédés les empires et les conquérants, des Assyriens aux Mongols, en passant par l’ombre immense d’Alexandre le Grand, la vague des conquêtes arabes, ou encore, plus près de nous, les soubresauts politiques menant à l’instauration de la République islamique et l’arrivée des ayatollahs ».

À chaque époque, le peuple iranien a su « préserver une identité culturelle riche, complexe, parfois insaisissable pour l’observateur extérieur », dont l’un des piliers est « un instrument social et stratégique d’une subtilité inouïe : le Târof ».

La langue persanne, riche de nuances et de métaphores poétiques, « valorise la subtilité et l’élégance verbale ». Bien davantage qu’une politesse exagérée, le Târof constitue « une véritable arme sociale et culturelle […] tissée de mots, de silences, de gestes et de refus calculés ».

Shéhérazade, la conteuse des Mille et Une Nuits (dont le noyau originel est persan), incarne magnifiquement « cet art de survie par la parole » : « Parfois, souvent même, l’art de la nuance, la maîtrise du récit et la patience triomphent là où la confrontation directe et les armes échouent. »

« Dans une culture où l’honneur, la réputation et le respect de la “face” (la sienne et celle de l’autre) sont primordiaux, le Târof agit comme un lubrifiant social et un bouclier protecteur ».

Sous des dehors aimables, il peut aussi être utilisé « comme un outil d’influence, de négociation, voire de domination subtile », car « le sens littéral des mots est souvent secondaire ». Il faut donc savoir « lire entre les lignes » pour saisir la véritable intention, tout en étant attentif au langage corporel (gestes de la main, positions de la tête et du buste, regards…).

« Biroun » et « Daroun »

« Ces deux termes, que l’on peut traduire approximativement par “extérieur” et “intérieur”, ne désignent pas seulement des lieux physiques, mais aussi et surtout des sphères sociales, psychologiques et symboliques distinctes, chacune avec ses propres règles de comportement et de communication. »

Dans le Biroun, la scène publique, « le Târof est roi » ; dans le Daroun, l’espace privé, « le besoin de représentation sociale diminue considérablement ».

Des invités, s’ils ne sont pas des intimes, seront traités selon les règles du Biroun.

« Abérou »

Ce concept, qui est au cœur du Târof, se traduit par l’« honneur », dans un sens large « qui englobe la réputation, la dignité, le respect que l’on inspire, la crédibilité, l’image publique, la “face” ». Dans chaque échange, l’Abérou des participants est en jeu.

En l’absence de sincérité, divers « masques » feignant l’humilité, la générosité ou l’indifférence peuvent ainsi constituer une manière subtile de préserver son statut social.

Les compliments, « souvent fleuris et hyperboliques », doivent être retournés sous peine de passer pour une personne froide ou impolie.

Ces réflexes culturels profondément intégrés obligent chacun à être constamment attentif au statut social et aux réactions de son interlocuteur, ainsi qu’à la nature d’une offre et à celle de la réponse convenable. Ceux qui maîtrisent parfaitement ces codes peuvent d’ailleurs y trouver une dimension ludique.

Le refus et l’insistance

« Le jeu de l’offre et de l’acceptation passe par un rituel quasi obligé de refus initiaux suivis d’insistances répétées. Un “non” répété n’est donc pas nécessairement un refus définitif. C’est souvent le contraire : un premier “non merci” est la réponse attendue par politesse. »

Celui qui veut offrir un cadeau sincèrement devra donc insister poliment mais avec conviction, tandis qu’une acceptation trop rapide ou un rejet exprimé de manière directe seront vécus « comme un véritable camouflet, une agression verbale ».

La négociation à l’iranienne

« La préférence occidentale pour la clarté, les engagements fermes et les réponses sans ambiguïté contrastent avec la culture de l’indirect, de l’allusion et du non-dit propre au Târof. »

À l’instar de Sun Tzu, le négociateur iranien excelle dans l’art de vaincre son ennemi sans affrontement direct, en l’enveloppant par la politesse et en le complimentant avec un respect appuyé. Il cherche ainsi à obliger son interlocuteur à faire des concessions, dans un cadre où la relation personnelle est capitale.

Doté d’une grande patience considérée comme une arme stratégique, l’adepte du Târof pratique les « arts » de l’esquive (« dire non sans dire non »), de la ruse et de la dissimulation, avant de porter en douceur le coup décisif afin que l’autre partie trouve tout naturel d’accepter ses conditions. C’est tout le sens de l’expression « couper la tête avec de la soie »…

Johan Hardoy
06/07/2026

Johan Hardoy

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