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Des « Lumières sombres » observées outre-Atlantique

Des « Lumières sombres » observées outre-Atlantique

par | 27 juin 2026 | Médiathèque, Société

Des « Lumières sombres » observées outre-Atlantique

Le jeune universitaire Arnaud Miranda s’est intéressé à une contre-culture de droite radicale américaine qui s’est développée depuis les années 2010 à partir des réseaux sociaux, avant d’obtenir le soutien de quelques milliardaires de la Silicon Valley. Son livre, Les Lumières sombres — Comprendre la pensée néoréactionnaire (Éditions Gallimard, 176 pages, 18 euros), décrit l’émergence d’idées « à la fois anciennes et hypermodernes » qui visent tout bonnement à « détruire la démocratie, établir une monarchie, diriger l’État comme une entreprise, rétablir les inégalités entre hommes et femmes, affirmer les différences entre patrimoines génétiques… »
Johan Hardoy

Les stratégies électorales de Donald Trump

Dans les années 2000, le courant de pensée néoconservateur est largement défendu par « des intellectuels juifs venus de la gauche » qui prônent la défense des « valeurs de la démocratie et des droits de l’homme […] à travers un interventionnisme sur le plan international ».

En 2016, la stratégie électorale de Donald Trump s’appuie sur l’alt-right (contraction d’alternative right), un mouvement populaire hostile aux guerres lointaines engendrées par une politique étrangère agressive.

Une fois élu, « sous la pression de l’establishment républicain », le président limoge rapidement son conseiller présidentiel Steve Bannon et prend ses distances avec l’alt-right, dont le « dernier coup d’éclat a sans aucun doute été la prise du Capitole en janvier 2021 ».

Lors de l’élection de 2024, le camp trumpiste cherche à séduire deux courants intellectuels : les « postlibéraux » et les « néoréactionnaires ».

Le postlibéralisme est surtout présent dans les milieux catholiques opposés à « l’individualisme libéral » (une école de pensée qui n’est d’ailleurs pas « originellement de droite » puisque le libéralisme est issu de la critique de l’absolutisme politique).

Les postlibéraux considèrent qu’en l’absence de valeurs supérieures, le mode de vie libéral entraîne la destruction des communautés traditionnelles et la diffusion de mœurs décadentes. L’ordre politique doit donc reposer sur une pierre angulaire constituée par la religion chrétienne, de façon à ce que le « bien commun » prime sur les droits individuels.

L’essor des néoréactionnaires

Ce mouvement est apparu de manière informelle sur internet, via des blogs et des forums.

À partir de 2007 émerge un certain « Mencius Moldbug », pseudonyme de Curtis Yarvin, un ingénieur né en 1973 à Brooklyn qui se présente comme « un libertarien déçu » (les libertariens sont partisans d’un libéralisme radical).

En 2012, Nick Land, une ancienne figure de la gauche intellectuelle d’avant-garde, exprime des idées néoréactionnaires par le biais d’une série d’articles diffusés sur son blog, intitulée « Les Lumières sombres ».

Une communauté numérique d’intellectuels anonymes s’emploie dès lors à théoriser la pensée néoréactionnaire tout en utilisant allègrement des formulations issues de la contre-culture. Yarvin évoque volontiers la « red pill » (la pilule rouge qui détruit les illusions véhiculées par l’idéologie dominante dans le film Matrix), tandis que Land se réfère souvent à des films comme Le Seigneur des anneaux et Star Wars.

Au milieu des années 2010, Yarvin se rapproche de quelques « milliardaires de la Tech » tels que Peter Thiel et Marc Andreessen, puis, à travers ce réseau, de figures politiques montantes comme James David Vance, le futur vice-président.

L’idéologie néoréactionnaire

Ce courant de pensée revendique une filiation avec des penseurs européens comme Joseph de Maistre (1753-1821), Thomas Carlyle (1795-1881), Oswald Spengler (1880-1936), Julius Evola (1898-1974) ou Carl Schmitt (1888-1985).

Ennemi de la démocratie, Yarvin se montre hostile à l’égard de la stratégie national-populiste des « hobbits » (l’alt-right). Il encourage les « elfes noirs » (les néoréactionnaires) à « franchir le rubicon » en vue de constituer une élite intellectuelle destinée à devenir « l’épicentre de la réaction ».

Selon lui, le « nationalisme blanc » est « stérile sur le plan stratégique » et « n’offre aucune formule pour passer d’un mauvais à un bon gouvernement. En fait, tout ce qu’il parvient à faire, c’est renforcer ses ennemis. »

Cinq composantes déterminantes peuvent être dégagées autour de cette pensée :

  1. L’existence de « hiérarchies naturelles» qui doivent structurer les sociétés humaines, déterminées par des « constantes sociales, raciales et sexuelles » (un élitisme radical qui l’oppose au populisme de l’alt-right).
  2. « Un profond pessimisme anthropologique» qui l’amène à souhaiter l’instauration d’un ordre social sécuritaire inspiré par la philosophie de Thomas Hobbes (1588-1679).
  3. « Une détestation absolue de la démocratie», considérée « comme une formule politique inefficace pour garantir la sécurité et la prospérité de la population » et jugée propice au « triomphe d’une élite corrompue ».
  4. « La revendication d’un droit à l’exit», « c’est-à-dire à la possibilité de quitter l’État dont on est citoyen pour rejoindre ou fonder une autre communauté » (à condition que la société d’accueil accepte cette migration).

Peter Thiel, qui reconnaît son évolution intellectuelle depuis sa position libertarienne initiale, envisage la création de micro-communautés maritimes indépendantes en vue de promouvoir l’innovation technologique et la liberté. Le milliardaire est ainsi passé d’une éthique purement individualiste à un projet politique basé sur l’idée de « sécession ».

  1. « Un optimisme à l’égard de la technique» qui conduit à l’exaltation d’une idéologie « technofuturiste voire, pour certains auteurs, transhumaniste » (en opposition radicale avec la tradition réactionnaire).

Auteur majeur de la théorie « accélérationniste », Nick Land appelle de ses vœux la venue prochaine d’un monde posthumain qui surviendrait par le biais d’une maximisation du progrès technologique obtenue par le développement sans entrave du système capitaliste.

Une diffusion restreinte en France

Les médias de grand chemin français commencent à s’intéresser, de façon très critique, à ce nouveau courant intellectuel. Certains de leurs homologues américains soutiennent en effet que Yarvin serait l’inspirateur de plusieurs mesures mises en place par l’administration Trump telles que « la création du DOGE, la position des États-Unis à l’égard de la guerre en Ukraine, le plan pour Gaza ou l’ultra-présidentialisation du régime ».

En France, « le principal relais des idées néoréactionnaires est le magazine Rage Culture, actif depuis début 2019 », dont les contributeurs ont entamé une collaboration avec l’essayiste et vidéaste Julien Rochedy.

Arnaud Miranda demeure sceptique sur l’influence réelle de cette pensée auprès d’une « extrême droite intellectuelle » qui demeure « dominée par des courants antimodernes et critiques du capitalisme ».

« Seules certaines dissidences de la Nouvelle Droite, comme le Club de l’Horloge puis l’archéofuturisme de Guillaume Faye, pourraient être considérées comme des précédents compatibles avec la pensée néoréactionnaire. Mais force est de reconnaître qu’il s’agit là de théories bien distinctes. »

Johan Hardoy
27/06/2026

Johan Hardoy

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