La critique de la technique ne saurait être abandonnée aux nouveaux luddites. Face au techno-optimisme naïf des libéraux et au rêve décroissant de l’extrême gauche, la Nouvelle Droite avait esquissé une troisième voie : ni soumission à la machine, ni retour à l’impuissance, mais subordination de la puissance technologique à un projet de civilisation. L’automatisation pourrait notamment offrir à l’Europe une autre réponse au vieillissement démographique que le recours perpétuel à l’immigration.
Balbino Katz
Inquiétude et malaise
Dans un entretien publié par Libération, le géographe Thomas Dekeyser défend le concept de « techno-négativité ». Il ne s’agit plus seulement d’éprouver une inquiétude devant l’intelligence artificielle, les réseaux numériques ou l’automatisation, mais de transformer ce malaise en langage politique et en répertoire d’actions.
Ce répertoire commence par le refus individuel : ne pas utiliser ChatGPT, limiter les écrans, imposer une « désintoxication numérique ». Il se prolonge par des mobilisations contre la construction de centres de données, des procédures judiciaires et, éventuellement, le sabotage des infrastructures. Thomas Dekeyser ne propose pas seulement de ralentir le train de l’intelligence artificielle. Il invite à tirer le frein d’urgence, voire à le faire dérailler.
Cette position présente l’intérêt de contester le caractère prétendument inéluctable de toute innovation. Elle pose une question légitime : une société doit-elle adopter une technologie simplement parce que celle-ci existe et qu’une entreprise entend la commercialiser ? La possibilité technique ne constitue pas, par elle-même, une obligation politique.
Le raisonnement se dérègle lorsqu’il transforme le refus en principe général et la destruction en horizon. Une technique peut être combattue en raison de ses conséquences précises. Il est plus difficile de faire du rejet de la technologie une doctrine cohérente, sauf à ériger la pénurie, le ralentissement et l’impuissance en vertus politiques.
La technique n’est pas un instrument neutre
La critique de la « techno-négativité » ne doit pas reconduire le lieu commun libéral selon lequel la technique serait neutre et dépendrait exclusivement de l’usage que l’on en fait. Un marteau pourrait construire une maison ou briser un crâne ; il n’appartiendrait donc à aucune conception du monde. Cet argument devient insuffisant dès que l’on quitte l’outil élémentaire pour considérer les grands systèmes techniques.
Une innovation ne se contente pas d’accomplir plus efficacement une fonction ancienne. Elle transforme les comportements, les hiérarchies, les paysages et jusqu’à la perception du temps. L’automobile n’a pas seulement remplacé la voiture à cheval : elle a redessiné les villes, créé les zones périurbaines et fait de la mobilité individuelle une nécessité sociale. Le téléphone portable ne transmet pas simplement la parole : il impose une disponibilité continuelle et modifie profondément le rapport à l’attention.
Martin Heidegger écrivait ainsi que « l’essence de la technique n’est absolument rien de technique ». Dans La Question de la technique, il ne considérait pas seulement les machines, mais la manière dont la modernité dévoile le monde en le transformant en fonds disponible, calculable et exploitable. La forêt devient une réserve de bois, le fleuve une réserve d’énergie et l’homme lui-même une « ressource humaine ».
Ernst Jünger parvenait, par un autre chemin, à une conclusion voisine : « La technique est l’art et la manière dont la Figure du Travailleur mobilise le monde. » Elle n’est donc pas un ensemble d’objets extérieurs à l’homme, mais la manifestation d’un type humain et d’une organisation générale de l’existence. La technique moderne intègre les individus à un dispositif de production, de circulation et de mobilisation permanente.
Oswald Spengler résumait cette conception en une formule plus ramassée encore : « La technique est la tactique de la vie. » Elle appartient à la manière dont un être vivant, puis une culture, cherche à se maintenir et à étendre sa puissance. La technique occidentale est ainsi inséparable de l’âme faustienne, de son désir de franchir les limites, de maîtriser les forces naturelles et de repousser toujours plus loin l’horizon.
Ces analyses interdisent deux naïvetés contraires. La première consiste à croire que toute innovation serait bonne parce qu’elle augmente la puissance disponible. La seconde prétend que la sauvegarde de l’homme exigerait de renoncer à cette puissance. La technique peut transformer celui qui l’emploie sans que son refus absolu constitue pour autant une politique.
La réponse archéofuturiste
La Nouvelle Droite française a précisément tenté de dépasser l’opposition stérile entre technophilie progressiste et nostalgie réactionnaire. La tradition ne désigne pas la reproduction indéfinie des formes anciennes. Elle est la transmission d’une continuité historique capable de traverser les métamorphoses.
Guillaume Faye appelait « archéofuturisme » cette association entre les permanences les plus anciennes de la civilisation européenne et les possibilités offertes par la technoscience. Selon lui, « le futur n’est donc pas la négation de la tradition, de la mémoire historiale du peuple, mais leur métamorphose » et leur régénération.
L’archéofuturisme ne propose pas de greffer quelques ordinateurs sur une société médiévale reconstituée. Il refuse à la fois la muséification de la tradition et l’idéologie moderne de la table rase. Faye observait que le courant de la Nouvelle Droite avait été affaibli par une opposition artificielle entre les traditionalistes et ceux qui se voulaient tournés vers l’avenir ; l’archéofuturisme devait permettre leur « dépassement dialectique ».
Cette position suppose de sélectionner les technologies selon leurs effets anthropologiques et politiques. Une technique qui renforce l’autonomie énergétique, industrielle ou militaire d’un peuple n’a pas la même portée qu’un dispositif qui le rend dépendant d’une plateforme étrangère. Une innovation qui délivre l’homme d’une tâche servile ne peut être assimilée à un système destiné à surveiller ses opinions, calculer sa conformité ou manipuler son comportement.
La question essentielle n’est donc pas : faut-il accepter ou refuser la technique ? Elle est : quel type humain cette technique favorise-t-elle, quelles dépendances crée-t-elle et à quelle puissance obéit-elle ?
Cette distinction échappe largement au techno-négativisme décrit dans Libération. Celui-ci tend à réunir sous une même catégorie l’intelligence artificielle, les centres de données, l’automatisation, les réseaux numériques et l’extraction des matières premières. L’analyse de leurs effets particuliers s’efface derrière la désignation d’un système global qu’il faudrait ralentir, bloquer ou saboter.
La technique devient alors l’équivalent fonctionnel du capital dans l’ancien marxisme : une puissance abstraite à laquelle sont imputées les contradictions de la société. Le centre de données remplace l’usine dans l’imaginaire révolutionnaire. Il constitue la matérialisation visible d’un pouvoir inaccessible et, par conséquent, une cible.
Cette vision s’accompagne d’une morale de la diminution. Il faudrait moins produire, moins consommer, moins voyager et moins transformer. La sobriété, qui peut constituer une règle de prudence individuelle, devient une politique générale de la pénurie. L’ancienne gauche promettait aux travailleurs la maîtrise des machines et l’accès à l’abondance. La nouvelle tend à considérer l’abondance elle-même comme une faute.
Automatiser plutôt qu’importer
La question migratoire met en évidence les contradictions pratiques de ce techno-négativisme. Depuis plusieurs décennies, l’immigration de travail est présentée comme la réponse nécessaire au vieillissement de la population et aux pénuries de main-d’œuvre. L’Europe aurait besoin de travailleurs étrangers pour accomplir les tâches pénibles, répétitives ou peu qualifiées : récolter les fruits, nettoyer les locaux, trier les déchets, préparer certains repas, manutentionner les marchandises ou assister les personnes dépendantes.
Cette réponse transforme la population afin de conserver inchangée l’organisation économique. L’alternative technologique consiste au contraire à transformer l’organisation économique pour permettre à la population européenne de durer.
Le recours à une main-d’œuvre abondante et peu coûteuse peut ralentir l’innovation. Une entreprise est moins incitée à automatiser une tâche lorsque des travailleurs précaires demeurent disponibles. Les bas salaires apparents masquent en outre une partie du coût collectif de ce modèle, supporté par les infrastructures publiques, le logement, l’école, les transports et les systèmes sociaux.
L’automatisation ne supprimera évidemment pas tout besoin de travail humain. Elle peut néanmoins réduire la dépendance à l’égard des emplois les plus répétitifs. Les institutions européennes présentent déjà la robotique et l’intelligence artificielle comme des moyens de répondre aux pénuries de main-d’œuvre agricole, d’accroître la précision des opérations et d’automatiser certaines tâches de culture ou de récolte.
La même évolution concerne la logistique, le nettoyage, la manutention, le tri et certains services. Près de 200 000 robots de service professionnels ont été vendus dans le monde en 2024, les pénuries de personnel constituant l’un des principaux moteurs de cette progression.
Le soin des personnes âgées exige une distinction plus rigoureuse. La sollicitude, la conversation et la compréhension d’une détresse ne peuvent être réduites à une succession d’opérations mécaniques. Des robots peuvent en revanche aider à la mobilité, transporter des charges, distribuer des produits, surveiller certaines constantes ou assister les personnels de santé dans les tâches physiquement éprouvantes. La Fédération internationale de robotique identifie déjà l’assistance aux personnes âgées ou handicapées, la rééducation et l’aide aux personnels médicaux parmi les domaines de développement des robots de service.
L’objectif ne devrait donc pas être de remplacer toute présence humaine, mais de réserver cette présence aux fonctions qui exigent réellement jugement, empathie, responsabilité et qualification. La machine accomplit la tâche servile afin que l’homme puisse se consacrer à la tâche humaine.
Une telle stratégie nécessite une énergie abondante, des investissements considérables, une industrie robotique européenne, une formation technique et une volonté politique. Elle ne produit aucun résultat par la simple magie du marché. Elle suppose de considérer l’automatisation comme un instrument de souveraineté, et non comme un moyen ponctuel d’accroître le rendement financier.
La logique actuellement dominante suit souvent le mouvement inverse : les profits liés à l’emploi d’une main-d’œuvre peu coûteuse sont privatisés, tandis que les conséquences collectives de l’immigration sont socialisées. Une politique de puissance devrait réintégrer ces coûts dans le calcul et favoriser l’investissement technologique chaque fois qu’il permet de réduire une dépendance démographique.
Donner une destination à la puissance
Le techno-optimisme et le techno-négativisme partagent finalement une même dépolitisation. Le premier affirme que l’innovation s’imposera d’elle-même et que la société devra s’y adapter. Le second considère que la technique forme un train fou dont il faudrait descendre. Tous deux renoncent à poser la question du commandement.
Une politique européenne de la technique ne saurait se contenter d’accompagner les décisions des multinationales ni d’entraver systématiquement l’innovation. Elle devrait distinguer les technologies de souveraineté des technologies de dépendance, les techniques d’émancipation des dispositifs de contrôle, les innovations qui renforcent la continuité des peuples de celles qui accélèrent leur dissolution.
Le refus absolu livrerait l’Europe aux puissances qui n’auront pas renoncé. La soumission au progrès marchand la transformerait en simple marché, peuplé d’individus mobiles et interchangeables. L’archéofuturisme esquisse une autre perspective : mettre la science la plus avancée au service d’une civilisation consciente de ce qu’elle entend préserver.
La technique ne nous sauvera pas par elle-même. Son absence ne nous sauvera certainement pas davantage. Une civilisation demeure libre lorsqu’elle sait assigner une destination à sa puissance.
Balbino Katz – via Breizh-Info
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