Accueil | Société | Barbara Butch et le retour de la censure vertueuse

Barbara Butch et le retour de la censure vertueuse

Barbara Butch et le retour de la censure vertueuse

par | 21 juillet 2026 | Société

Barbara Butch et le retour de la censure vertueuse

À Grenoble, Barbara Butch – militante de gauche, icône LGBT et figure de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques – a été conspuée, visée par des projectiles et chassée de scène par des militants propalestiniens proches de La France insoumise. En cause ? Une solidarité jugée excessive envers Israël. Avec cette affaire, la gauche a découvert que la censure idéologique finit toujours par se retourner contre ses propres enfants. L’affaire Barbara Butch révèle aussi une réalité qu’elle refuse de nommer : l’antisémitisme contemporain prospère désormais au cœur de la gauche.
Dans ce texte nuancé, Balbino Katz analyse en profondeur cette actualité aux conséquences très importantes.
Polémia

La Gauche face à elle-même

L’interruption du concert de Barbara Butch à Grenoble révèle moins l’apparition d’un phénomène nouveau que le retournement d’un dispositif ancien. La gauche culturelle découvre à son détriment les méthodes d’exclusion qu’elle applique depuis plusieurs décennies à ses adversaires. L’affaire met également au jour la transformation de l’antisémitisme français, longtemps interprété à travers des catégories historiques devenues insuffisantes.

Le concert de Barbara Butch au festival Cabaret frappé de Grenoble a été interrompu par une centaine de militants propalestiniens, mobilisés notamment par la section locale de La France insoumise. L’artiste fut conspuée, traitée de « complice de génocide » et contrainte de quitter la scène après des jets de projectiles. La municipalité a également signalé la présence de bouteilles de verre sur la scène et la section d’un câble électrique au milieu du public.

L’événement embarrasse d’autant plus la gauche que Barbara Butch appartient pleinement à son univers culturel. Figure de la scène homosexuelle, devenue célèbre lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, elle ne saurait être rangée parmi les adversaires habituels du progressisme. Son tort fut d’avoir signé une tribune favorable à la proposition de loi Yadan, présentée comme un instrument de lutte contre les nouvelles formes d’antisémitisme. Son repentir ultérieur n’a pas suffi à lui rendre son brevet de respectabilité.

Le tract diffusé contre elle la représentait devant un drapeau mêlant l’arc-en-ciel et l’étoile de David, maculé de sang. Le grief politique dissimulait donc assez mal l’assignation identitaire : Barbara Butch n’était plus seulement une artiste ayant pris position, elle devenait une Juive suspecte de solidarité avec Israël.

Quand la censure change de camp

La réaction de Libération mérite l’attention. Le quotidien décrit le boycott culturel comme un procédé « longtemps considéré comme liberticide et trop proche des formes de censures de l’extrême droite ». La formule trahit une stupéfaction presque candide : la gauche découvre que l’interdiction, l’intimidation et la mise au ban pourraient également frapper les siens.

Le boycott culturel n’a pourtant rien de nouveau. Il n’était simplement pas désigné sous ce nom lorsqu’il s’exerçait contre des auteurs, des intellectuels ou des artistes de droite. Il devenait alors « vigilance démocratique », « refus de banaliser », « mobilisation citoyenne » ou « lutte contre les idées de haine ».

Renaud Camus a progressivement disparu des grandes maisons d’édition et des lieux institutionnels, sans cesser pour autant d’écrire ni d’être lu. Alain de Benoist, dont nul historien des idées sérieux ne peut nier le rôle dans la vie intellectuelle française depuis un demi-siècle, reste pratiquement absent des grands programmes culturels. Jean Raspail fut longtemps traité moins comme un écrivain que comme l’auteur d’un livre maudit. Sylvain Tesson lui-même vit sa nomination au Printemps des poètes contestée par plusieurs centaines de professionnels de la culture, au motif qu’il incarnerait une sensibilité réactionnaire.

Le même mécanisme s’observe lorsque des artistes refusent de se produire dans des communes dirigées par le Rassemblement national. Indochine et Louise Attaque avaient décliné leur participation au festival Les Déferlantes après l’annonce de son installation à Perpignan. Mazarine Pingeot renonça à une rencontre à La Flèche après l’élection d’un maire RN. Gaspard Koenig fit savoir qu’il n’accepterait pas d’invitation émanant d’une municipalité de cette couleur. Ces décisions furent généralement décrites comme des dilemmes moraux, non comme des pratiques d’exclusion.

La question n’est pas de contraindre un artiste à se produire là où il ne le souhaite pas. Elle est de comprendre comment un milieu culturel largement financé par l’argent public a pu confondre pluralisme et monopole idéologique. Lorsqu’une seule famille de pensée contrôle les salles, les subventions, les jurys, les maisons d’édition, les festivals et les instruments de consécration, l’absence d’interdiction administrative ne suffit plus à garantir la liberté.

Tocqueville avait déjà discerné cette forme douce de proscription. Le dissident ne serait pas nécessairement emprisonné : « Vous resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits à l’humanité. » La censure démocratique se distingue en effet de la censure autoritaire. Elle ne ferme pas toujours la bouche ; elle retire le microphone.

Julien Benda dénonçait dans La Trahison des clercs la transformation des intellectuels en agents des passions politiques. La situation contemporaine ajoute une singularité à son diagnostic : les clercs ne se contentent plus de servir un parti. Ils distribuent les autorisations d’exister dans l’espace public.

Le retournement du mécanisme victimaire

L’affaire Barbara Butch peut être interprétée à la lumière des travaux de René Girard. Toute communauté idéologique tend à préserver son unité par la désignation d’un coupable. L’adversaire extérieur remplit d’abord cette fonction : l’écrivain conservateur, le catholique traditionaliste, l’intellectuel identitaire ou le nationaliste. Lorsque l’ennemi extérieur ne suffit plus, le mécanisme victimaire se retourne contre un membre du groupe dont la fidélité paraît incomplète.

Barbara Butch est précisément une victime intérieure. Elle partage les codes, les mœurs et les engagements de la gauche culturelle. Une divergence sur Israël suffit pourtant à la transformer en étrangère au sein de son propre camp.

Le boycott révèle ainsi la nature inquisitoriale d’une partie du progressisme contemporain. L’orthodoxie ne demande plus seulement l’adhésion à quelques principes généraux. Elle exige une succession d’actes publics de conformité. Sur le Proche-Orient, l’artiste juif doit apporter la preuve qu’il ne se solidarise ni avec le gouvernement israélien, ni avec l’État d’Israël, ni parfois avec le principe même d’une existence politique juive.

Le Juif acceptable devient celui qui consent à transformer son identité en réquisitoire. Celui qui refuse cette cérémonie d’abjuration est aussitôt réduit au « sioniste », puis du « sioniste » au complice, et du complice au criminel.

Une transformation historique de l’antisémitisme

L’antisémitisme européen possède d’abord une origine chrétienne. Durant des siècles, l’hostilité envers les Juifs s’est nourrie de l’accusation de déicide, de la séparation religieuse et des interdits sociaux. Elle se transforma au XIXe siècle lorsque l’antijudaïsme théologique devint un antisémitisme racial, national ou économique. Le Juif n’était plus seulement accusé de refuser la foi chrétienne ; il devenait, dans la pensée racialisée, incapable d’échapper à son origine.

Après la guerre, les organisations juives furent longtemps dirigées par des hommes ayant connu l’Occupation, les persécutions, la clandestinité et la disparition d’une partie de leurs familles. Leur priorité était concrète : protéger les communautés, maintenir les institutions, défendre les écoles et les synagogues, conserver la mémoire des morts.

À partir de la fin des années 1970, une autre génération prit progressivement les commandes. Elle avait moins été formée par l’expérience directe de la guerre que par l’idéologie de l’après-1968, l’antiracisme institutionnel et les catégories politiques de la gauche. La défense communautaire fut alors progressivement subordonnée à une lutte générale contre l’extrême droite, présentée comme le danger principal, permanent et presque exclusif.

Le Front national des origines était pourtant une coalition hétéroclite de nationalistes, d’anciens poujadistes, de catholiques traditionalistes, d’anticommunistes, de partisans de l’Algérie française et de militants venus de chapelles diverses. La présence de préjugés anciens dans certains de ces milieux ne permet pas de réduire toute l’histoire du parti à un projet principalement antisémite. Cette réduction servit néanmoins de principe organisateur à une large part de l’antiracisme français.

Dans le même temps, les nouvelles élites de la communauté organisée adoptèrent le paradigme immigrationniste de la gauche. Elles crurent voir dans les populations récemment installées en France des alliées naturelles contre le nationalisme, le conservatisme et l’identité européenne.

Cette stratégie négligeait un fait élémentaire : les hommes n’abandonnent pas leur mémoire en franchissant une frontière. Ils transportent leurs croyances, leurs conflits, leurs fidélités et parfois leurs haines.

L’immigration arabo-musulmane, ainsi que certaines immigrations afro-musulmanes, a introduit en France un antisémitisme distinct des traditions européennes anciennes. Il se nourrit du conflit israélo-arabe, de la propagande islamiste et d’un imaginaire dans lequel le Juif, Israël et l’Occident sont fréquemment confondus.

Pierre-André Taguieff a décrit ce phénomène sous le nom de « nouvelle judéophobie ». Celle-ci ne revendique plus nécessairement l’antisémitisme racial. Elle emprunte les vocables de l’antiracisme, de l’anticolonialisme et de l’antisionisme. Elle ne dit pas toujours « les Juifs » ; elle dit « les sionistes ». Elle ne se présente pas comme une haine religieuse ou ethnique, mais comme une indignation politique absolue.

La pesanteur électorale

Une partie de la gauche a progressivement adopté ce langage parce qu’elle cherchait dans les banlieues et les populations immigrées le peuple de remplacement d’un mouvement ouvrier qui lui échappait.

Raymond Aron avait montré, dans l’Opium des intellectuels, comment une idéologie peut conduire les esprits les plus instruits à ne percevoir du réel que ce qui confirme leur système. La gauche française avait décidé que l’antisémitisme appartenait essentiellement à l’extrême droite. Lorsque des violences antijuives surgirent dans des milieux qu’elle considérait comme dominés, elle éprouva les plus grandes difficultés à les nommer.

La démographie et l’élection achevèrent de transformer l’idéologie. Les partis ne façonnent pas seuls leurs électeurs ; les électorats transforment aussi les partis. À mesure que certaines populations devenaient indispensables au maintien de circonscriptions, de municipalités ou de réseaux militants, une partie de la gauche adapta ses discours et ses silences.

L’antisionisme joua le rôle de langage de transition. Il permit à des passions antijuives de pénétrer l’univers progressiste sans abandonner le vocabulaire de l’émancipation. L’antisémitisme ne se présentait plus comme une doctrine de droite, mais comme le prolongement supposé du combat contre le colonialisme.

Jean-François Revel a souvent souligné la faculté de l’idéologie à protéger ses adeptes contre l’expérience. L’affaire Barbara Butch constitue à cet égard une expérience difficile à récuser. Une artiste de gauche, juive, queer et engagée contre l’antisémitisme a été chassée de scène par des militants soutenus par La France insoumise. Le fait ne correspond pas au schéma ancien ; il révèle donc la caducité de ce schéma.

Vers une paix civile de la culture

Le boycott de Barbara Butch ne représente pas une rupture soudaine. Il constitue le retour de flamme d’un système d’exclusion longtemps appliqué dans l’indifférence à ceux qui se situaient à droite.

La leçon ne consiste pas à réclamer une nouvelle censure dirigée contre la gauche. Elle impose au contraire de restaurer la distinction entre la critique d’une œuvre, le refus individuel de la soutenir et l’entreprise organisée visant à empêcher son auteur de paraître.

L’Europe a déjà connu des époques durant lesquelles toute coexistence semblait impossible. La paix de Westphalie mit fin à la guerre de Trente Ans en substituant à l’espoir d’anéantir l’adversaire la reconnaissance de son existence politique. La culture française aurait besoin d’un principe analogue.

La gauche n’a pas à aimer Renaud Camus. La droite n’a pas à applaudir Barbara Butch. Chacun doit seulement admettre que l’adversaire puisse écrire, publier, jouer et disposer d’une salle sans que sa présence soit interprétée comme une capitulation.

Sans cette paix minimale, la vie intellectuelle française continuera de se réduire à un art savant de l’excommunication.

Balbino Katz – via Breizh-Info
21/07/2026

Balbino Katz

Cet article vous a plu ?

Nouveau dossier

Les 200 familles qui gouvernent la France

200 familles
Une version interactive est disponible en ligne, en accès libre.
Ce dossier est également disponible en PDF en contrepartie d’un don (10 € ou plus), et en version papier à partir de 100 €.

Je fais un don

Soutenez Polémia, faites un don ! Chaque don vous ouvre le droit à une déduction fiscale de 66% du montant de votre don, profitez-en !
Je fais un don