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Démariniser la droite française

Démariniser la droite française

par | 7 juillet 2026 | Politique

Démariniser la droite française

Après avoir éliminé François Fillon en 2017, les juges français s’ingèrent à nouveau dans le processus électoral en se faisant les arbitres de la candidature ou non de Marine Le Pen à l’élection présidentielle. La décision rendue ce jour parait presque favorable à Marine Le Pen en apparence, car elle lui permet possiblement d’être candidate. Mais ce verdict est particulièrement pervers puisqu’il imposerait à Marine Le Pen de faire campagne avec un bracelet électronique au pied. De quoi créer la zizanie au sein du RN… Marine Le Pen, qui avait affirmé qu’elle ne ferait pas campagne si un tel dispositif devait lui être imposé, doit s’exprimer ce mardi 7 juillet à 20h. Quel que soit le choix de Marine Le Pen, ce déni de démocratie imposé par les juges est une honte absolue. Reste qu’il n’est pas interdit pour autant d’établir un bilan critique du Marinisme ce que fait ici avec nuance Balbino Katz. Un texte à lire alors que tout peut basculer. Car il s’agit, pour le candidat du RN, de bien mesurer les vrais enjeux de cette élection présidentielle qui sera celle de l’affirmation. Il ne s’agit plus seulement d’être acceptée par les adversaires, mais de rendre acceptables les idées nécessaires à la survie du peuple français. Il ne s’agit plus seulement de paraître capable de gouverner, mais de savoir pourquoi gouverner. Il ne s’agit plus seulement de rassurer les plateaux, mais de réveiller une majorité latente.
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Le Pen et Marine

Au moment où paraît cet article, Marine Le Pen connaît, ou s’apprête à connaître, son sort judiciaire dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national indépendamment de la décision de justice le problème qui se pose à la droite française est d’une autre nature. Quelle que soit l’issue de cette procédure, le marinisme demeure-t-il l’instrument adéquat pour porter les aspirations profondes d’un peuple de droite devenu majoritaire dans ses inquiétudes, mais encore minoritaire dans sa capacité à gouverner ?

Thomas Ferrier a récemment employé une formule frappante : « délepéniser la droite ». Elle a le mérite de provoquer. Elle dit quelque chose de vrai, sans être tout à fait exacte. Car il ne s’agit pas tant de délepéniser la droite française que de la démariniser. Le nom Le Pen renvoie à une histoire longue, polémique, parfois rugueuse, mais aussi à une fonction de brèche. Jean-Marie Le Pen avait ouvert une faille dans le consensus idéologique de l’après-guerre. Marine Le Pen, elle, a voulu transformer cette faille en couloir administratif vers le pouvoir.

La nuance est cruciale. Délepéniser pourrait signifier rompre avec toute une généalogie politique, avec ses combats, ses outrances, ses intuitions, ses fidélités populaires et ses vérités interdites. Démariniser signifie autre chose : sortir d’une stratégie de normalisation devenue paralysie, d’une respectabilité devenue dépendance, d’une prudence devenue doctrine. Il ne s’agit pas d’effacer ce que Marine Le Pen a fait. Il s’agit de constater que ce qu’elle a rendu possible, elle n’est peut-être plus capable de l’accomplir.

Marine Le Pen a installé le Rassemblement national au centre du jeu, fait éclater les anciennes barrières sociologiques, capté une partie des classes populaires, rassuré une fraction des retraités et rendu imaginable ce qui paraissait hier exclu : l’arrivée au pouvoir d’une formation issue du Front national. Ce bilan ne saurait être nié.

La normalisation jusqu’à la pasteurisation ?

Il n’épuise pourtant pas le sujet. Car une stratégie peut réussir dans l’ordre électoral et échouer dans l’ordre historique. Si la dédiabolisation a contribué à rendre le RN moins infréquentable, elle l’a peut-être rendu incapable de penser jusqu’au bout les raisons pour lesquelles les Français votent pour lui. Elle a transformé un vote de protestation en vote de gouvernement potentiel, mais au prix d’un rabotage doctrinal permanent. Au fond, Marine Le Pen a substitué à la rupture politique une technique de respectabilité. Elle a fait du pouvoir non plus la conséquence d’une bataille culturelle gagnée, mais l’horizon d’une modération sans fin.

La difficulté tient à ce que l’électorat de droite ne demande pas seulement une protection sociale, une baisse de la facture énergétique ou une meilleure exécution des obligations de quitter le territoire. Il demande d’abord que soit reconnu son droit à la continuité historique. Il veut que l’identité française, et plus largement européenne, cesse d’être considérée comme une survivance honteuse. Il veut que la question migratoire soit posée dans sa totalité, non comme une suite de désordres administratifs, mais comme un problème de civilisation, de transmission, de mœurs, d’équilibre démographique et de souveraineté culturelle.

Or Marine Le Pen, lorsqu’elle touche à ces sujets, les réduit presque toujours à leur dimension procédurale. Elle parle de laïcité, de sécurité, de pouvoir d’achat, de souveraineté nationale, de frontières, parfois de préférence nationale – qu’elle préfère appeler priorité nationale-  mais elle s’arrête au seuil de la question anthropologique. Elle refuse d’assumer pleinement que le peuple n’est pas une addition d’individus administrés par le même État, mais une communauté de destin, de mémoire et de formes. Pierre Manent a souvent rappelé que la modernité européenne avait dissous la capacité des peuples à se concevoir comme des peuples politiques. La mission d’une droite de civilisation serait précisément de rendre aux Français cette capacité politique. Le marinisme, lui, paraît souvent s’accommoder d’un peuple réduit à l’état d’électorat.

L’exemple de l’islam est révélateur. Marine Le Pen répète que l’islam serait compatible avec la République et qu’elle ne combat que l’idéologie islamiste. La distinction est commode. Elle rassure les plateaux de télévision. Elle permet de tenir ensemble un discours de fermeté et une profession de foi républicaine. Elle évite surtout d’interroger la nature religieuse, juridique et civilisationnelle de l’islam lorsqu’il prétend régler les mœurs collectives. Marcel Gauchet observait, à propos de la France contemporaine, qu’il fallait commencer par l’immigration pour arriver à l’islam, et non l’inverse. La remarque est capitale : le problème n’est pas seulement théologique, il est d’abord politique, démographique et social.

Marine Le Pen préfère éviter cette profondeur. Elle aborde les conséquences, rarement les causes. Elle dénonce les atteintes à la laïcité, les dérives communautaires, le voile ou l’insécurité, mais elle répugne à poser la question de l’incompatibilité entre certaines normes issues de l’islam et les mœurs européennes. Éric Zemmour a eu raison de souligner la contradiction : si l’islam est pleinement compatible avec la République, pourquoi vouloir interdire certains de ses signes publics ? Si certains signes doivent être interdits, c’est donc que le problème ne relève pas seulement d’un islamisme dévoyé, mais d’un conflit entre deux ordres normatifs.

On retrouve ici l’une des grandes limites de la dédiabolisation. Elle ne s’est pas contentée d’adoucir les angles. Elle a produit une discipline mentale. Jean-Yves Camus parlait déjà, à propos du Front national mariniste, de « l’extrême polissage du discours » imposé par le siège du parti. Cette remarque, faite pour analyser l’appareil, décrit en réalité une culture politique entière. Sous Marine Le Pen, le RN n’a pas seulement surveillé les mots de ses élus ; il leur a appris à se censurer avant même de parler. La normalisation est devenue intériorisation de l’interdit.

La fenêtre d’Overton

C’est ici qu’intervient la notion de fenêtre d’Overton, devenue familière dans le vocabulaire politique contemporain. Une force politique conquérante cherche normalement à déplacer les limites du dicible. Elle introduit dans le débat des propositions d’abord tenues pour impensables, puis radicales, puis discutables, puis acceptables. À cet égard, Éric Zemmour a joué un rôle que ses résultats électoraux ne suffisent pas à mesurer. Qu’on l’approuve ou non, il a contraint la vie politique française à parler d’immigration, d’assimilation, de civilisation, d’identité, d’islam, de grand remplacement, là où tant de professionnels de la prudence voulaient maintenir ces questions hors du champ légitime.

Marine Le Pen a souvent fait l’inverse. Au lieu d’élargir la fenêtre de l’acceptable, elle l’a rétrécie pour ses propres troupes. La dédiabolisation a fonctionné comme un dispositif de contention. Il ne fallait pas dire ceci, ne pas employer tel mot, ne pas aborder tel sujet, ne pas citer tel auteur, ne pas apparaître avec tel allié, ne pas rappeler telle évidence historique, ne pas heurter telle sensibilité médiatique. Une droite qui accepte de parler uniquement dans les catégories de ses adversaires ne prépare pas le pouvoir. Elle prépare son encadrement.

Cette restriction mentale se voit dans la pratique parlementaire. Les élus du Rassemblement national donnent souvent l’impression de vouloir à tout prix passer pour de bons garçons. Ils cherchent le consensus minimal, la proposition inattaquable, le texte de niche, la mesure ponctuelle permettant de montrer qu’ils sont sérieux, raisonnables et disciplinés. Cette posture produit une activité parlementaire parfois utile, mais rarement fondatrice. Elle donne une image d’ordre, non une dynamique de rupture.

L’exemple récent de la proposition visant à interdire le mariage aux étrangers en situation irrégulière ou sous OQTF illustre cette difficulté. La mesure défendue par Eric Ciotti peut se défendre juridiquement et politiquement. Il y a évidemment quelque chose d’absurde à vouloir éloigner une personne du territoire tout en lui permettant d’y consolider un ancrage matrimonial. Toutefois le sujet est pris par le petit bout de la lorgnette. Le vrai problème n’est pas de savoir si un clandestin peut se marier ; le vrai problème est qu’un clandestin puisse demeurer clandestin. Une politique de rupture ne commencerait pas par discuter du mariage des personnes sous OQTF. Elle poserait la question de l’exécution effective, systématique et rapide des mesures d’éloignement.

Le marinisme préfère souvent l’aménagement du désordre à son abolition. Il cherche la mesure qui peut rassembler au-delà de son camp, non celle qui redessine le champ politique. C’est une stratégie de respectabilité parlementaire, non de refondation. Elle produit des élus prudents, appliqués, souvent travailleurs, mais dont la prudence même devient un handicap. Ils savent éviter les fautes. Ils savent moins créer l’événement. Ils savent déposer des amendements. Ils savent moins imposer une vision.

Impacts électoraux

Cette situation a une conséquence électorale paradoxale. Le RN dispose d’un potentiel considérable, mais il ne mobilise pas intégralement son aire naturelle. Une partie de l’électorat populaire, jeune, périphérique ou identitaire reste intermittente, sceptique, abstentionniste ou tentée par d’autres formes de dissidence politique. Serge Galam a montré depuis longtemps l’importance de l’abstention différenciée dans les hypothèses de second tour concernant Marine Le Pen. La question n’est pas seulement mathématique. Elle est psychologique. On ne mobilise pas pleinement un peuple en lui donnant le sentiment que ceux qui prétendent le représenter n’osent pas dire entièrement ce qu’il pense.

La comparaison avec La France insoumise est, à cet égard, instructive. LFI a choisi une stratégie inverse : conflictualité, dramatisation, polarisation, conquête des mots, désignation de l’adversaire, mobilisation permanente. Cette ligne comporte des excès, des fautes, parfois une brutalité qui effraie une partie de la gauche elle-même. Elle a pourtant une cohérence. Elle crée de l’intensité politique. Elle donne aux militants le sentiment d’appartenir à un combat. Elle transforme les plateaux de télévision en arènes, les débats parlementaires en scènes de confrontation, les désaccords en lignes de front.

Les résultats sont visibles. La France insoumise demeure la principale force d’entraînement de la gauche radicale, et Jean-Luc Mélenchon reste, dans plusieurs configurations présidentielles, le candidat de gauche le mieux placé face au centre et à la droite nationale. Cette situation ne s’explique pas par la seule sociologie électorale. Elle s’explique aussi par une théorie implicite du conflit. LFI sait que la politique n’est pas seulement gestion de l’opinion, mais production d’un camp. Elle n’a pas honte de mobiliser ses affects, ses colères, ses fidélités. Le RN mariniste, lui, semble parfois vouloir remporter une guerre politique avec le règlement intérieur d’une sous-préfecture.

C’est ici que le mot de Patrick Buisson sur Marine Le Pen, « fétiche archéo-marxiste de la lutte des classes », conserve une part de vérité. Le marinisme a longtemps cru que le social-populisme suffisait à faire peuple. Il a opposé les petits aux gros, les oubliés aux puissants, les Français modestes aux élites mondialisées. Cet axe existe et il n’est pas méprisable. Les classes populaires ont été les premières victimes de la mondialisation, de l’immigration de masse et de l’effondrement des protections nationales. Toutefois une droite qui s’en tient à cette dialectique sociale court le risque d’abandonner ce qui la fonde : l’héritage, la transmission, l’autorité, la culture, la continuité historique, la hiérarchie légitime des appartenances.

La question européenne révèle une autre ambiguïté. Marine Le Pen a longtemps identifié l’Europe à Bruxelles, comme si l’Union européenne bureaucratique épuisait la réalité européenne. La critique de Bruxelles est nécessaire. L’Union actuelle est souvent technocratique, juridique, postnationale, hostile aux peuples concrets. Néanmoins une droite française digne de ce nom ne peut s’enfermer dans un souverainisme de fortin. Elle doit penser la France comme une nation européenne, et l’Europe comme une civilisation de nations. Le refus du fédéralisme bruxellois ne saurait conduire au refus de l’identité européenne. Spengler, avec ses excès mêmes, avait compris qu’une civilisation meurt lorsqu’elle cesse de se penser comme une forme historique. L’Europe demeure cette forme, même lorsque Bruxelles en est la caricature administrative.

Le règlement européen dit « Retour », adopté en juin par le Parlement européen, a montré une autre contradiction. Le texte durcit la politique de retour des étrangers en situation irrégulière, permet des centres de retour dans des pays tiers et renforce certaines obligations de coopération. On peut, en juriste souverainiste, s’inquiéter de tout transfert de compétence. Cependant l’électeur ordinaire ne raisonne pas d’abord en gardien sourcilleux de l’orthodoxie institutionnelle. Il demande que les décisions d’éloignement soient exécutées. Il préfère souvent une efficacité européenne imparfaite à une souveraineté nationale impuissante. La politique réelle se juge à ses effets, non à la pureté du contenant.

De la normalisation à l’affirmation

Démariniser la droite ne signifie donc pas effacer Marine Le Pen. Elle a joué un rôle historique. Elle a accompagné la transformation du Front national en parti central. Elle a tenu face à l’hostilité médiatique, judiciaire, politique et culturelle. Elle a donné à des millions d’électeurs le sentiment de pouvoir compter. Elle a fait entrer dans l’hémicycle un peuple longtemps tenu à la porte. Il serait injuste de nier cette fonction.

Il serait plus dangereux encore de la transformer en destin. Marine Le Pen appartient à une phase : celle de la normalisation. La droite française doit désormais entrer dans une autre phase : celle de l’affirmation. Il ne s’agit plus seulement d’être acceptée par les adversaires, mais de rendre acceptables les idées nécessaires à la survie du peuple français. Il ne s’agit plus seulement de paraître capable de gouverner, mais de savoir pourquoi gouverner. Il ne s’agit plus seulement de rassurer les plateaux, mais de réveiller une majorité latente.

La décision judiciaire du 7 juillet pèsera peut-être sur le calendrier de la présidentielle. Elle ne tranchera pas la question doctrinale. Que Marine Le Pen soit ou non candidate, le marinisme a atteint son plafond historique. Il a rendu le RN possible. Il ne suffit plus à rendre la droite victorieuse dans l’ordre profond. Pour gouverner, il faudra davantage qu’un parti normalisé. Il faudra une force capable d’élargir le dicible, de rompre avec l’autocensure, de nommer les problèmes dans leur intégralité, de préférer les mesures de rupture aux micro-consensus, et de redonner au peuple de droite autre chose qu’une protestation bien élevée.

Le peuple français ne demande pas seulement qu’on administre son inquiétude. Il demande qu’on organise sa continuité. C’est pourquoi la droite n’a pas tant besoin d’être délepénisée que démarinisée : libérée non d’un nom, mais d’une méthode ; non d’une histoire, mais d’un rétrécissement ; non d’un héritage, mais d’une prudence devenue stérile. C’est à cette condition qu’elle cessera d’être une opposition durable pour devenir une puissance historique.

Balbino Katz – via Breizh-Info
07/07/2026

Balbino Katz

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