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Avant 2027, quelques considérations sur la situation politique de la France

Avant 2027, quelques considérations sur la situation politique de la France

par | 19 juillet 2026 | Politique

Avant 2027, quelques considérations sur la situation politique de la France

À quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, l’attente d’un changement profond n’a sans doute jamais été aussi forte. Mais au-delà du résultat des urnes demeure une incertitude essentielle : celle de la capacité du prochain pouvoir à rompre réellement avec les politiques passées, à surmonter les résistances et à engager le redressement du pays. Car le véritable changement ne se mesurera pas au soir de l’élection, mais dans les décisions qui suivront. Pour mieux saisir l’importance de cette élection, voici une analyse précieuse réalisée par Michel Leblay, cadre financier, ancien administrateur du Club de l’Horloge et patron d’émission à Radio Courtoisie.
Polémia

Une élection attendue et redoutée

Après deux guerres mondiales, la France avait perdu sa place de puissance mondiale de premier rang dans une Europe ravagée, partagée bientôt entre une alliance dirigée par les Etats-Unis, d’un côté et la domination soviétique, de l’autre. Dans les trois décennies qui suivirent la fin des hostilités, le pays a connu un remarquable redressement économique et, dans les années soixante, il occupa une position internationale reconnue. Depuis un demi-siècle, maintenant, le pays est confronté à un inexorable déclin allant jusqu’à la propagation dans la société d’une violence endémique. D’élection en élection, les réponses politiques n’ont conduit qu’à la déception.
Attendue ou redoutée, l’élection présidentielle de 2027 est-elle susceptible de mener à une inversion du mouvement ?  Cela ne saurait être le cas si les réponses s’avèrent idéologiques, il en est ainsi du « progressisme » ou si le but, non avoué est d’abord la conservation du pouvoir par ceux qui le détiennent. En revanche, si les maux dont souffre le pays sont appréhendés dans leur réalité et dans leurs causes et que les réponses sont à la hauteur de l’enjeu, alors tout est possible.
Ainsi, il est proposé de présenter quelques constats sur la situation politique de la France à quelques mois de cette élection présidentielle et sur les mutations subies ces dernières décennies.

La candidature de Marine Le Pen

Dans ce long parcours qui mène à l’élection présidentielle de 2027 où, plus que jamais, les annonces de candidature s’empilent au fil des semaines avant que la sélection ne vienne avec le temps, l’univers politique et médiatique était dans l’attente de la date du 7 juillet. La Justice par un arrêt de la Cour d’appel de Paris devait décider du sort éléctoral de Marine le Pen. Après le jugement intervenu en première instance et sa sévérité puis les réquisitions du Parquet général en appel, il semblait à la plupart que, même avec quelques assouplissements, l’arrêt ne permettrait pas une éligibilité en 2027. Peut-être la mise en cause de la Justice ces dernières semaines a-t-il pesé mais aussi, juridiquement, la décision du Conseil constitutionnel du 28 mars 2025 dans son point 17[1]. Le Conseil y met en avant « la préservation de la liberté de l’électeur », en référence à la Déclaration des droits de l’homme de 1789. Répondant peut-être à cette considération du juge suprême, la Cour d’appel, par un sursis partiel, a relevé Marine Le Pen de son inégibilité. En revanche, elle a été condamnée à trois ans de prison dont un an ferme, aménageable sous bracelet électronique. Dans les heures qui suivirent, la cause a paru entendue. Marine Le Pen serait candidate à l’élection présidentielle, les modalités d’application du port du bracelet électronique lui permettraient de mener une campagne dans des conditions acceptables. Certes, la présidente du groupe parlementaire du Rassemblement National avait annoncé qu’elle renoncerait à sa candidature si le port du bracelet lui était imposé. Mais, l’habitude aidant et les promesses et les annonces des personnalités politiques n’étant généralement que l’engagement d’un moment, la position initiale serait oubliée. Tel ne fut pas le cas. Si, au soir du jugement, Marine Le Pen a annoncé sa candidature, elle a suivi cette annonce du dépôt d’un pourvoi en cassation, suspendant le jugement de la Cour d’appel. Elle ne s’est pas reniée. Le processus n’est pas sans risque en cas de rejet du pourvoi. Mais, le propre d’une femme ou d’un homme d’Etat n’est-il pas de se refuser à subir l’évènement et à assumer le risque politique. La campagne aurait été inévitablement entâchée par la flétrissure de la condamnation et le symbole du port du bracelet.

Si d’autres évènements interviendront qui marqueront la campagne présidentielle et éventuellement l’infléchiront, ces péripéties judiciaires et leur usage par les opposants à Marine Le Pen (c’est le jeu politique) risquent d’altérer grandement le débat de fond sur l’état de la France et son devenir. C’est l’enjeu par rapport à une situation des plus préoccupantes.

Dans le moment présent, depuis les élections législatives du 30 juin et du 7 juillet 2024, il n’existe aucune majorité possible à l’Assemblée nationale[2]. La France est, d’autant plus dans l’attente de l’élection présidentielle du printemps 2027 qui devrait être suivie d’élections législatives.

L’élection présidentielle de 1965 à 2022

Depuis la première élection du président de la République au suffrage universel de la Vème République, des 5 et 19 décembre 1965 (dans l’histoire de la République, il s’agissait de la seconde élection de ce type après Louis Napoléon Bonaparte en décembre 1848 à une époque où seuls les hommes disposaient du droit de vote), cette élection est l’élément majeur de la vie politique française. Du fait d’un scrutin à deux tours où seuls les deux candidats classés en tête au premier tour accèdent au second, deux grands ensembles allaient structurer la vie politique française (droite-gauche)[3], ceux-ci étant marqués par des divergences internes, parfois fortes, entre les organisations partisanes qui les composaient. Une première exception intervint dans ce duopole politique lorsque Jean-Marine Le Pen lors de l’élection de 2002 parvint au second tour dans un tableau où, à l’issue du premier tour, aucun des candidats n’avait atteint 20% des suffrages exprimés et où les écarts de voix furent particulièrement faibles (Jean-Marie Le Pen ne devança Lionel Jospin, candidat du Parti socialiste que de 0,68% des suffrages exprimés). En 2017, l’électorat mit une fin, peut-être définitive, à la configuration jusque là observée. Emmanuel Macron, en rupture de ban vis-à-vis d’un gouvernement socialiste auquel il avait participé, sans affiliation partisane mais disposant d’un réseau, créant son propre mouvement, l’emporta face à la présidente de ce qui était alors le Front National, renommé Rassemblement National en 2018. Au second tour, elle réunit 33,90 % des suffrages exprimés (son père n’avait obtenu que 17,79% des suffrages au second tour de l’élection de 2002). Emmanuel Macron fut réélu en 2022, sa concurrente Marine Le Pen réunissant au second tour 41,45% des suffrages soit une progression substantielle par rapport à 2017. Au premier tour, la candidate du Parti socialiste, Anne Hidalgo, n’avait obtenu que 1,75% des voix et celle des Républicains, Valérie Pécresse 4,78%.

D’un scrutin à l’autre, de déception en déception

L’affaissement ainsi constaté de ces deux formations partisanes qui se partagèrent le pouvoir jusqu’à l’élection présidentielle de 2017 (le Parti socialiste dominant la gauche, à droite, les héritiers du gaullisme et le centre droit qui leur était associé fusionnèrent en 2002 sous le sigle UMP, devenu Les Républicains) n’est pas intervenu brutalement. Chaque élection générale depuis 1981, qu’il s’agisse de la présidentielle ou des législatives a été marquée par une alternance (Nicolas Sarkozy élu président de la République en 2007 ne s’est pas présenté dans la continuité de son prédécesseur Jacques Chirac). Les électeurs ne cherchaient pas l’alternance pour elle-même mais ils exprimaient leur insatisfaction par rapport aux politiques précédemment menées. A l’origine, outre l’inéluctable alternance (la même majorité gouvernait depuis le début de la Vème République) ce furent les conséquences de la fin des Trente glorieuses avec l’irruption d’un chômage de masse, la fermeture d’entreprises industrielles, une montée de la précarité qui pesèrent dans la victoire électorale de la gauche au printemps 1981, élection présidentielle et élections législatives. D’autant que les 110 propositions dans leur seconde partie économique, dérivée du programme commun de 1972, démagogiques, laissaient à penser que l’injonction politique permettrait de retrouver la voie de la croissance et du plein emploi. Deux ans plus tard, ce fut « le tournant de la rigueur », la gauche avait échoué dans son projet par l’incompréhension d’un environnement économique irréductible aux situations passées. Malgré quelques rebonds éphémères, la croissance moyenne en volume du PIB n’a cessé de baisser, se situant dans la décennie en cours (2020) au-dessous du niveau moyen observé au XIXème siècle (1,7% entre 1830 et 1913, calcul fondé sur les séries reconstituées par Angus Maddison)[4].

Une société française bouleversée dans ses profondeurs

Mais, au-delà du seul domaine de l’économie, la société française, depuis les années soixante-dix, a été marquée par des bouleversements qui ont affecté sa structure la plus profonde, à l’image des autres sociétés occidentales : abaissement continu du système éducatif, immigration de masse touchant à l’identité culturelle, affaissement de l’autorité à tous les niveaux de l’Etat à la famille, montée exponentielle de la violence et de la criminalité. Pour expliquer ce phénomène, au moins pour partie, il semble nécessaire de se référer à la décennie précédente, celle des années soixante. Elles représentèrent l’apogée des Trente glorieuses alors que florissait la génération du baby-boom. Un enrichissement matériel sans précédent, des progrès considérables de la médecine, un champ d’affrontement entre les protagonistes de la guerre froide hors de l’espace occidental et de sa population, tout cela éloignait, pour le plus grand nombre, de la précarité subie aux époques précédentes. Dans cet environnement propice, voire libéré, les « sixties » furent peut-être l’un des moments, au regard des périodes passées où la génération montante eut le plus d’influence par son nombre, déjà et par les modes propagés. Elément majeur, une proportion importante, relativement aux générations passées accéda à l’enseignement supérieur (en France, 15% d’une classe d’âge était titulaire du baccalauréat en 1967 contre 5% en 1950). Ces étudiants, nombreux, devinrent une force de contestation de l’ordre social, en témoigne le Mai 1968 français (les premiers mouvements étudiants avaient débuté à l’université de Berkley en octobre 1964). Herbert Marcuse, pourfondeur de la « société de consommation » fut, à la fin des années 1960, l’une des références intellectuelles des mouvements étudiants. Issu de l’Ecole de Francfort, il se distingua par une forme de synthèse entre le marxisme et le freudisme[5]. Mais, tout compte fait, avec le recul, était-ce moins une tentative de rapprochement entre deux grands mouvements de pensée qu’une expression d’un passage de la société de classes à celle de l’individu[6]. En effet, depuis ce temps, il s’est développé un individualisme aux limites sans cesse repoussées ouvrant la voie à une décomposition sociale. Dans celle-ci, élément majeur de déstabilisation, s’est engouffrée une immigration venue d’autres aires de civilisation, transformant par son nombre la démographie du pays et qui, par le jeu de cette primauté des droits de l’individu sur le destin collectif l’amène, tout au moins pour une partie, à vouloir vivre selon la culture et les mœurs qui lui sont propres, loin de celles du pays d’accueil.

Ainsi, quels bouleversements entre la société des années cinquante, à bien des égards encore traditionnelle et celle présente de la décennie en cours ![7] Les équilibres politiques en ont été profondément modifiés, propulsant des formations partisanes, marginales à l’origine.

Alors, fort téméraire aurait été l’augure politique qui, dans les années 1970, aurait présagé l’ascension du Front National, devenu Rassemblement National en 2018. Créé en 1972, il n’avait réuni que 0,75% des suffrages exprimés à l’élection présidentielle de 1974 comme aux élections législatives de 1978. A l’extrême gauche, La France insoumise, fondée en 2021 par son chef charismatique, Jean-Luc Mélenchon, forge sa puissance électorale sur une population issue de l’immigration musulmane.

Les élections municipales du printemps 2026

A moins d’un an de la douzième élection présidentielle de la Vème République, au-delà des sondages, les élections municipales de 2026 offrent un état des forces politiques. Celui-ci doit cependant être nuancé dans ses enseignements, au moins par la nature d’un scrutin local et aussi par la réforme affectant les communes de moins de 1 000 habitants : introduction de listes paritaires et fin du panachage possible.

En premier lieu, il faut observer que ce scrutin n’a pas échappé à la croissance de l’abstention observé lors des scrutins nationaux (présidentiels, législatifs, européens). En se référant au scrutin de 2014, le taux de participation enregistré au premier tour était de 63,55 %. Il a été pour ce même premier tour de 57,10 % en 2026.

Dans un tableau allant de la gauche vers la droite, il apparait :

La France Insoumise

La concernant, l’électorat visé par Jean-Luc Mélenchon a répondu, au moins en partie[8], à ses attentes, avec la montée d’un vote communautaire dans des communes à forte proportion de populations issues de l’immigration extra-européenne.

Dans cette ligne apparaissent des personnalités issues de l’immigration comme le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, qui revendique cette origine en se plaçant en opposition avec la société d’accueil pour ce qu’elle représente en termes d’histoire et de traditions.

Cependant, la radicalité des positions du parti a conduit à des échecs significatifs comme à Toulouse.

Les écologistes

Ils ont perdu six villes conquises en 2020 : Bordeaux, Strasbourg, Besançon, Poitiers, Annecy et Colombes.

S’ls conservent Grenoble, Tours et Lyon, pour cette dernière, ils perdent la présidence de la métropole ce qui limite les pouvoirs du maire.

Le parti socialiste

À la veille du second tour de scrutin, le premier secrétaire du Parti socialiste a exprimé une position apparemment ambiguë : pas d’accord national mais possibilité d’accords locaux.

Selon un article du Monde (24 mars 2026) « Municipales 2026 : les alliances avec LFI ont-elles vraiment fait perdre la gauche ? », s’agissant de 36 communes ou arrondissements de grandes villes où les listes de gauche ont fusionné avec LFI, la victoire a été obtenu dans 14 cas.

Si le candidat du Parti socialiste a gagné à Paris, sans alliance avec LFI, le parti, a conclu dans beaucoup de cas des alliances avec LFI sous l’expression de « fusion technique ».

« La majorité présidentielle »

L’implantation locale des formations « macronistes » demeure très faible, une seule victoire notable a été enregistrée à Bordeaux où Thomas Cazenave l’a emportée contre Pierre Hurmic, maire écologiste sortant (50,95% contre 49,05%).

Les Républicains

Bénéficiant d’une forte implantation locale, les Républicains ont globalement maintenu leurs positions. S’agissant des communes de plus de 30 000 habitants, ils en dirigeaient 78 à la veille du scrutin. Compte-tenu des pertes et des gains, ils administrent dorénavant 74 de ces villes de plus de 30 000 habitants à l’issue du scrutin[9].

Le Rassemblement National

Dirigeant trois villes de plus de 30 000 habitants après les élections municipales de 2020, il est maintenant à la tête de 8 de ces municipalités. En termes de voix, il ne réunit dans ces territoires que 11% des suffrages exprimés. Au regard, des intentions de vote que reflètent les sondages pour l’élection présidentielle de 2027 (environ un tiers des suffrages), ce résultat est un élément qui pourrait traduire cette opposition entre « la France des métropoles » et « la France périphérique ».

Néanmoins, il faut souligner, entre autres, le résultat de Franck Allisio à Marseille qui, bien que battu, a évincé la candidate des Républicains.

L’un des enseignements de ces élections municipales, relevé par plusieurs observateurs, est une certaine porosité entre l’électorat des Républicains et celui du Rassemblement National. Si Marseille en est un exemple dans un sens, dans un autre sens, à Clermont Ferrand, comme le souligne un article du Monde (Olivier Bianchi, ex-maire de Clermont-Ferrand : « Les électeurs de droite sont mûrs pour participer à l’élection d’un candidat d’extrême droite » – 26 mai 2026), le candidat de droite a gagné alors que celui du Rassemblement National qui s’était maintenu au second tour a perdu les trois-quarts de ses voix entre les deux tours (11,29% des suffrages exprimés au premier tour ; 3,64% au second tour).

2027 : Marine Le Pen et ses opposants

Si les sondages successifs pour l’élection présidentielle de 2027 ont montré jusqu’à maintenant qu’à l’issue du premier tour de scrutin le Rassemblement National disposerait d’une large avance sur ses concurrents, une interrogation demeurait sur son candidat. Celle-ci a été levée le 7 juillet, Marine Le Pen sollicitera donc le suffrage des Français. La Cour de cassation, par un communiqué a annoncé qu’elle pourrait se prononcer sur le pourvoi formé par la candidate, au plus tard début avril 2027. En dehors des différentes hypothèses sur les effets strictement judiciaires de la décision de la Cour de cassation en cas de rejet du pourvoi formé par la candidate, donnant un caractère définitif à l’arrêt de la Cour d’appel de Paris, quelles en seraient les conséquences politiques si elle devait être entravée dans les dernières semaines de la campagne alors que donnée par les sondages comme favorite de l’élection ? De plus, nul ne peut prévoir les évènements qui pourraient jalonner la campagne touchant à la délinquance, la criminalité, l’ordre public avec leurs incidences et, éventuellement, sur l’image de la Justice.

S’agissant des autres candidats, à ce jour, les postulants à la fonction présidentielle ne manquent pas. Peu, bien sûr, pourront réellement peser. A gauche, Jean-Luc Mélenchon qui pourrait bénéficier d’un vote « utile » verra-t-il son espace électoral potentiel affecté par un candidat social-démocrate ayant un crédit suffisant ? Si Raphaël Glucksmann à gauche n’a guère de chances de concurrencer le responsable de LFI, il pourrait en être différemment d’une candidature de François Hollande. Malgré l’échec de sa présidence, celui-ci parait avoir peu de compétiteurs crédibles au sein de la gauche socialiste. Et l’envie de la revanche doit être bien présente, son retour à l’Assemblée nationale en témoigne. Au sein du « bloc central » dont les contours sont mal définis et qui dépendent d’abord du profil des candidats, Edouard Philippe dispose à ce jour d’un avantage sur son concurrent direct Gabriel Attal ce qui amènera probablement ce dernier à se retirer. A droite, la candidature de Bruno Retailleau constitue pour le président d’Horizons un handicap. Si les écarts pour l’obtention de la seconde place à l’issue du premier tour devaient être faibles sinon très faibles, les voix d’un électorat d’une droite modérée qui se seraient portées sur le sénateur de Vendée pourraient manquer au maire du Havre.

Etre élu, certes, mais pour quelle politique ?

L’Etat de la France, tel qu’il a été précédemment présenté, très dégradé dans tous ses aspects, exige pour un redressement une politique d’ensemble à une échelle certainement jamais menée depuis la Libération. Compte-tenu de l’altération générale, cette politique ne saurait être efficace si elle n’englobait pas en une même vue les grands domaines et leurs relations réciproques où s’exerce l’action publique. Ces grands domaines peuvent être présentés comme il suit : l’ordre social (sécurité, justice, politique migratoire, règles de vie sociale, libertés collectives et individuelles… ) ; l’économie et le social (politique économique, fiscalité, budget, interventions publiques, industrie, agriculture, infrastructures, démographie, retraites… ) ; l’éducation et la formation (ensemble du système éducatif et de la formation professionnelle…) ; la santé (infrastructures hospitalières, agencement territorial du système de santé, formation du personnel médical, prise en charge des soins…) ; la  culture (protection du patrimoine, aides à la création…) ; l’action extérieure : les axes de la politique étrangère et la diplomatie qui les appuie –  la défense et les moyens de sa mise en œuvre, notamment industriels.

À ce jour, les annonces et les propositions paraissent encore loin d’être à la hauteur de l’enjeu. Bien sûr, il faut mettre à part La France insoumise dont le projet s’inscrit dans une logique révolutionnaire. Ce n’est plus la société sans classes mais la nouvelle France « créolisée ». Dans cet ordre, le suffrage démocratique par les urnes n’est qu’une voie et, à entendre certains propos, aucune légitimité ne serait accordée à l’élection d’un candidat de la droite nationale.

À droite, concernant notamment l’immigration et les modifications de l’Etat de droit (il doit avoir pour fin d’assurer l’ordre social), le Rassemblement National comme Bruno Retailleau proposent des référendums. La procédure qui serait suivie n’est jamais explicite. Or, toute réforme de la Constitution selon l’article 89 de celle-ci suppose en premier lieu l’adoption d’un projet de loi dans les mêmes termes par les deux assemblées avant qu’il puisse être soumis à référendum. Il n’y a aucune assurance qu’une majorité puisse être obtenue dans chacune des assemblées. En 1962, le Général de Gaulle, pour l’élection du président de la République au suffrage universel, qui modifiait la Constitution, s’était affranchi de l’article 89, recourant à l’article 11. L’époque était différente, le Conseil constitutionnel limitait son rôle et c’était De Gaulle. Il faut donc constater un flou dans ces projets référendaires qui toucheraient à la Constitution.

Si le rétablissement de l’ordre au sens le plus large relève d’une détermination sans faille associée à la plus grande habileté dans le processus suivi, tout autre est la nature de l’action à mener dans le domaine de l’économie. Il ne suffit pas d’adopter des mesures techniques qui ont certes un grand intérêt comme des allègements de charges ou autres, mais déjà de fixer un principe : il ne saurait y avoir de progrès, d’amélioration des conditions de vie collective et individuelle, particulièrement pour les plus modestes sans la création de richesses nouvelles, c’est-à-dire sans croissance du produit intérieur. L’affirmation d’un tel principe peut paraitre banale mais nos sociétés sont confrontées à des idéologies qui remettent en cause non seulement le capitalisme mais la société industrielle. Ainsi, au sein d’une écologie militante, par exemple,  la théorie de l’économiste britannique Tim Jackson qui prône la prospérité sans croissance[10] a ses adeptes bien que le concept soit, pour le moins, flou. Mais les réalités sont présentes, Nicolas Baverez le rappelle régulièrement dans ses articles, la France ne produit que 36% des biens manufacturés qu’elle consomme. Déficits commerciaux, déficits budgétaires, dette publique ne sont que les résultats d’un pays qui consomme plus qu’il ne produit et qui n’a plus les moyens d’une redistribution sociale au niveau où elle se situe.

Si les propositions sur le temps de travail, sur l’âge de la retraite et aussi, le plus souvent oubliées, sur les conditions qui favoriseraient le relèvement du taux de fécondité sont nécessaires, comme d’autres, au regard de la situation du pays, elles ne suffisent pas à la vision dont doit disposer un futur président de la République. Les termes de « réindustrialisation », ou de « relocalisation » laisseraient à penser à un retour à une situation passée alors que les évolutions techniques transforment en profondeur les modes de production et les relations au travail. Il s’agit dans les différents domaines, suivant leurs particularités respectives, d’allouer les moyens réglementaires, fiscaux, financiers, techniques[11]… qui permettent, dans une économie ouverte, d’adapter les systèmes de production, qu’il s’agisse de l’agriculture, de l’industrie manufacturière ou des différents types de services à une automatisation au niveau requis, à l’aide à la décision ou à tout autre recours à une fonction numérique. Les conséquences en sont fortes en termes de formation, d’emplois tant qualitatifs que quantitatifs (disparition d’emplois). Ce qui interpelle, entre autres, sur la politique migratoire et la réalité des besoins. Tout cela ne veut pas dire qu’à ce jour la France ne dispose pas d’atouts. Au contraire, certaines réussites entrepreneuriales démontrent l’existence de capacités au plus haut niveau. Compte tenu des moyens à engager, il ne faut exclure aucune coopération européenne, voire au-delà, toujours dans un intérêt bien compris.

***

*Jamais depuis la première élection présidentielle de la Vème République en 1965, l’attente comme l’incertitude n’auront été aussi élevées.

L’attente parce qu’une majorité substantielle de Français considèrent que dans tous les domaines ou presque la pays va de mal en pis. S’ajoute depuis 2024, l’absence de majorité parlementaire qui place le gouvernement dans une logique de seule survie politique.

L’incertitude qui ne tient pas seulement au futur élu, inhérent à toute élection, mais, à travers lui ou elle, à la voie qui sera choisie. Elle peut être celle d’un candidat issu des formations ayant dirigé le pays ce dernier demi-siècle (Emmanuel Macron n’en fut qu’un nouveau visage). Il ne parait pas hasardeux de supposer, dans ce cas, que la classe politique, intellectuelle, médiatique dominante croirait alors, bien à tort, que le risque du péril est passé. Sous le couvert de quelques ajustements de forme les mêmes politiques seraient poursuivies à condition, certes, de disposer d’une nouvelle majorité parlementaire, rien n’étant moins sûr. La « Nouvelle France » parait à ce jour disposer d’un socle fortement insuffisant et précipiterait le pays dans l’inconnu. Enfin, il y a la promesse d’une rupture, telle que la propose la droite nationale, dans un cheminement démocratique, respectueux des institutions. Encore, pour celle-ci, faut-il être animé de la plus grande détermination et de toute la lucidité nécessaire pour la mener. « Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités » déclarait le Général De Gaulle dans un discours, le 14 juin 1960. Les résistances en tous les domaines ne manqueront pas et l’économie, dans le monde présent, est d’une particulière difficulté. La réussite passe par la froide mesure de l’obstacle. L’incertitude ne sera pas levé au soir de l’élection mais dans sa suite.

Michel Leblay
19/07/2027

[1] Il s’est agi d’une décision n° 2025-1129 relative à une QPC concernant la « Démission d’office d’un conseiller municipal ayant été condamné à une peine complémentaire d’inéligibilité assortie de l’exécution provisoire ». Dans son point 17 le Conseil précise :  Sauf à méconnaître le droit d’éligibilité garanti par l’article 6 de la Déclaration de 1789, il revient alors au juge, dans sa décision, d’apprécier le caractère proportionné de l’atteinte que cette mesure est susceptible de porter à l’exercice d’un mandat en cours et à la préservation de la liberté de l’électeur.

[2] Les deux premiers gouvernements de la législature ont été successivement renversés. Le 4 décembre 2024 après moins de trois  mois d’exercice, le gouvernement dirigé par Michel Barnier était censuré par l’Assemblée. Il s’agissait de la seconde motion de censure votée sous la Vè République, la précédente datant du 4 octobre 1962. Mais, à l’époque, ce n’était pas la politique conduite par Georges Pompidou, premier ministre, et son gouvernement qui était en cause mais le rejet par la majorité des parlementaires de la décision par le président de la République de proposer par référendum une réforme constitutionnelle instaurant l’élection du président de la République au suffrage universel. Le 8 septembre 2025, pour la première fois sous la Vè République, l’Assemblée nationale a refusé la confiance au premier ministre, François Bayrou, successeur de Michel Barnier, après que celui-ci est engagé la responsabilité de son gouvernement à la suite d’une déclaration de politique générale. Il s’agit du premier rejet de la confiance à l’encontre d’un chef de gouvernement depuis le vote contre Félix Gaillard au soir du 15 avril 1958. Ce rejet allait conduire à la crise de mai 1958 qui emporta la IVè République, marquée depuis son origine par une instabilité gouvernementale.

[3] En 1969, l’élection présidentielle qui a suivi la démission du Général De Gaulle marque l’effondrement de la vieille SFIO, son candidat Gaston Deferre ne réunissant que 5% des suffrages exprimés. Alain Poher, président du Sénat, incarnation d’un centrisme, paraissait comme le seul candidat d’opposition susceptible de l’emporter et il fut présent au second tour. Pour sa part, le candidat du Parti communiste, Jacques Duclos, atteignit 21,27% des suffrages exprimés. Ce fut le chant du cygne du Parti, avant l’inexorable déclin entamé dans la décennie suivante, en parallèle à la recomposition de la gauche socialiste.

[4] Voir article Polémia Un redressement de l’économie française est-il possible ? André-Victor Robert, Michel Leblay, 4 mars 2026.

[5] En ce domaine, il faut souligner aussi la place d’Erich Fromm, lui aussi de l’Ecole de Francfort.

[6] Dans un article publié dans Le Monde du 3 juillet 2026, Sandrine Cassini écrivait : La « conscience de classe » s’est peu à peu diluée, y compris à gauche. « On se définit désormais par son mode de vie, son genre, ses origines, sa religion, moins par son appartenance sociologique », comme le souligne le politologue Jean-Yves Dormagen, fondateur de l’institut Cluster 17.

[7] S’agissant du dernier demi-siècle, 1975-2025, suivant la fin des Trente glorieuses, il faut souligner la remarquable étude publiée par l’Institut Thomas More en juin 2026 : 1975-2025 : les 50 décisions qui ont coulé la France. La revue de ces décisions est précédée d’une analyse particulièrement éclairante.

[8] S’il est incontestable que dans les suffrages exprimés, les électeurs d’origine extra-européenne votent massivement en faveur de La France insoumise, en revanche il faut observer, par exemple, que dans la ville de Saint-Denis à forte proportion de personnes issues de l’immigration, la liste de Monsieur Bally Bakayoko, élue au premier tour n’a recueilli que 13 506 voix sur 63 901 électeurs inscrits. Les suffrages exprimés n’ont représenté que 41,63% des inscrits.

[9] Voir Les quatre leçons des municipales Florent Gougou télos, 3 avril 2026.

[10] Il est l’auteur en 2009 d’un livre intitulé : Prospérité sans croissance : La Transition vers une économie durable.

[11] Dans ce domaine, il s’agirait, entre autres, de réactiver le développement d’un parc de centrales nucléaires et de mettre un terme, dans des conditions à définir à l’Accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH) institué en 2011.

Michel Leblay

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