Accueil | Société | Médias : la révolte des commissaires politiques contre le retour du réel

Médias : la révolte des commissaires politiques contre le retour du réel

Médias : la révolte des commissaires politiques contre le retour du réel

par | 7 novembre 2026 | Société

Médias : la révolte des commissaires politiques contre le retour du réel

La crise qui secoue BFMTV et RMC autour de Sonia Mabrouk révèle une contradiction fondamentale : des journalistes, dont la liberté d’expression devrait constituer le premier principe professionnel, réclament la mise à l’écart de confrères et d’intervenants jugés politiquement suspects. Derrière cette révolte se dessine l’effritement d’une hégémonie culturelle longtemps exercée sur l’information française.
Balbino Katz

Une crise médiatique

Les événements qui agitent depuis plusieurs semaines les rédactions de BFMTV et de RMC méritent davantage qu’une lecture anecdotique. Les articles publiés par Le Figaro et Libération les 5 et 7 novembre décrivent une véritable crise interne, faite de communiqués syndicaux, de grèves, de réunions houleuses et de mises en cause publiques entre journalistes. Sonia Mabrouk, recrutée par BFMTV pour conduire des entretiens politiques, cristallise une hostilité qui dépasse très largement sa personne. Ce qui lui est reproché n’est pas tant une faute professionnelle établie que la place qu’elle accorde à des personnalités politiques dont les convictions s’écartent de celles d’une partie de la rédaction.

L’affaire pourrait prêter à sourire si elle ne révélait une mutation profonde du paysage médiatique français. Des journalistes dénoncent d’autres journalistes, des professionnels de l’information réclament l’exclusion d’intervenants, des syndicats entendent définir les limites idéologiques du débat public. Ceux qui devraient avoir pour mission de rendre compte du réel semblent parfois davantage préoccupés par la nécessité d’en contrôler l’interprétation. Une partie de la corporation découvre, non sans amertume, que l’autorité intellectuelle dont elle bénéficiait ne lui appartient plus sans partage.

Le journalisme comme police des opinions

Les reproches adressés à Sonia Mabrouk sont particulièrement instructifs. Dès le mois d’août, la CGT et le Syndicat national des journalistes dénonçaient son arrivée sur BFMTV comme une importation de la ligne éditoriale de CNews. Les communiqués se sont ensuite multipliés, accusant la présentatrice d’accorder une place excessive à la droite et de ne pas contredire suffisamment certains de ses invités.

La conception du métier qui se dessine derrière ces accusations mérite examen. Un journaliste devrait-il interroger ses invités pour permettre au public de comprendre leurs arguments, ou doit-il se comporter en gardien d’une orthodoxie politique chargée de sanctionner immédiatement les propos réputés déviants ? La contradiction journalistique est naturellement légitime, souvent nécessaire. Elle cesse cependant d’être un instrument d’information lorsqu’elle devient une obligation de désapprobation idéologique.

Certains membres de la rédaction vont plus loin. Dans les témoignages recueillis par Libération, des journalistes demandent que des invités ou des éditorialistes soient écartés lorsqu’ils tiennent des propos jugés graves. Le problème n’est plus seulement de discuter la pertinence d’une intervention, mais de déterminer qui mérite de prendre la parole. Le pluralisme, traditionnellement présenté comme l’une des conditions de la démocratie, devient une concession accordée sous surveillance.

La contradiction est saisissante. Des professionnels qui invoquent constamment la liberté de la presse entendent réduire celle de leurs confrères. Ils dénoncent la censure lorsqu’elle menace leurs propres convictions, mais acceptent volontiers le principe d’une sélection idéologique lorsqu’elle concerne celles d’autrui. Cette asymétrie révèle une confusion ancienne entre la liberté d’informer et le privilège de définir les opinions admissibles.

L’hégémonie culturelle en question

Antonio Gramsci avait souligné l’importance de l’hégémonie culturelle dans la conservation du pouvoir. La domination politique ne repose pas uniquement sur les institutions coercitives ; elle suppose également la capacité d’imposer des représentations du monde, des catégories intellectuelles et des valeurs qui finissent par paraître naturelles à la société.

La gauche française a remarquablement compris cette leçon, indépendamment des divergences qui séparent ses différentes familles. Au cours des dernières décennies, elle a exercé une influence considérable dans l’enseignement supérieur, les institutions culturelles et une partie importante des rédactions. Cette prépondérance n’a évidemment jamais été absolue, mais elle a contribué à définir les limites du discours public respectable.

Sur l’immigration, l’insécurité, l’identité nationale, les transformations démographiques ou les conséquences sociales de la mondialisation, certaines interrogations ont longtemps été accueillies moins comme des questions légitimes que comme les symptômes d’une déviance politique. Les préoccupations populaires étaient volontiers ramenées à des peurs, des fantasmes ou des ressentiments. Les faits qui contrariaient les représentations dominantes n’étaient pas nécessairement supprimés ; ils étaient contextualisés, relativisés, enveloppés de précautions oratoires jusqu’à perdre une partie de leur signification.

Pierre Bourdieu, dans Sur la télévision, avait analysé les mécanismes de sélection, de concurrence et de conformisme qui pèsent sur la production journalistique. Son analyse, formulée dans une perspective intellectuelle fort différente de celle de la Nouvelle Droite, demeure éclairante. L’homogénéité des représentations ne nécessite pas l’existence d’un complot organisé. Elle peut naître de la similitude des formations, des milieux sociaux, des habitudes professionnelles et des critères implicites de respectabilité.

C’est précisément cette homogénéité qui semble aujourd’hui se fissurer.

Le retour importun des faits

Les violences urbaines du 17 octobre ont accentué cette crise. Les chaînes d’information ont diffusé des images de pillages, d’affrontements et de destructions qui ont imposé aux téléspectateurs une confrontation directe avec des réalités parfois difficiles à intégrer aux schémas explicatifs habituels.

Les questions relatives à la délinquance, aux phénomènes communautaires, aux trajectoires migratoires ou à la composition sociologique des groupes impliqués dans les violences ne peuvent être abandonnées aux seules controverses partisanes. Elles exigent des données vérifiables, des distinctions rigoureuses et une liberté d’enquête réelle. La prudence statistique est indispensable, notamment lorsqu’il s’agit de catégories ethniques ou religieuses. Elle ne saurait cependant servir de prétexte à l’évitement systématique de sujets dont une partie de la population fait l’expérience quotidienne.

Le problème commence lorsque certains journalistes considèrent qu’un fait devient politiquement suspect en raison des conclusions que le public pourrait en tirer. L’information ne consiste pourtant pas à protéger les citoyens des interprétations jugées inconvenantes. Elle consiste à leur fournir les éléments nécessaires pour exercer leur jugement.

Guy Debord avait décrit, dans La Société du spectacle, un univers où les représentations finissent par médiatiser l’ensemble des rapports sociaux. La référence mérite d’être retournée contre certains héritiers intellectuels de Mai 68 : ceux qui dénonçaient naguère la fabrication spectaculaire du consentement paraissent parfois vouloir préserver un système médiatique où le commentaire autorisé devrait primer sur l’observation des faits.

Le réel possède toutefois une propriété fort désagréable pour les idéologues : il ne se laisse pas durablement discipliner.

Une curieuse inversion des responsabilités

La crise de BFMTV et de RMC comporte un second paradoxe, plus inquiétant encore. Plusieurs reporters expliquent subir une hostilité croissante sur le terrain. À Trappes, deux journalistes de BFMTV ont été malmenées par des habitants qui leur reprochaient la ligne de leur chaîne. Les reporters de RMC évoquent également des insultes, des bousculades et des pressions.

Ces intimidations sont évidemment inadmissibles. Aucune divergence politique ne saurait justifier des violences contre des journalistes. Toutefois, la conclusion tirée de ces incidents par certains membres des rédactions est pour le moins singulière : la responsabilité de cette hostilité incomberait en partie aux propos tenus par des invités sur les plateaux de télévision.

Le raisonnement aboutit à une véritable inversion des responsabilités. Puisque certains groupes réagissent violemment à des discours qu’ils désapprouvent, il faudrait restreindre ces discours afin de préserver la sécurité des reporters. Ainsi, ce ne serait plus à ceux qui menacent les journalistes de modifier leur comportement, mais aux journalistes eux-mêmes de s’adapter aux exigences de leurs contradicteurs les plus agressifs.

On connaît les conséquences d’une telle logique. La liberté d’expression devient conditionnelle, subordonnée à la susceptibilité de ceux qui prétendent en fixer les limites. Plus la menace est forte, plus la restriction paraît nécessaire. Le recours à l’intimidation acquiert alors une efficacité politique qui devrait précisément conduire les défenseurs de la liberté de la presse à le combattre sans ambiguïté.

Le cas de RMC ajoute à cette contradiction une dimension presque burlesque. Les reporters s’inquiètent de certaines interventions dans Les Grandes Gueules, tout en reconnaissant que cette émission donne une place importante à la parole des classes populaires. La même parole populaire dont on célèbre rituellement la légitimité devient embarrassante lorsqu’elle échappe aux conventions idéologiques des rédactions.

Le peuple demeure admirable tant qu’il exprime les opinions qu’on lui prête. Lorsqu’il parle autrement, il faut lui expliquer ce qu’il aurait dû dire.

Carl Schmitt dans les salles de rédaction

Carl Schmitt avait placé la distinction entre l’ami et l’ennemi au cœur de sa définition du politique. Sans reprendre l’ensemble de sa doctrine, on peut observer que cette distinction tend à s’introduire jusque dans les relations professionnelles entre journalistes.

Le confrère n’est plus seulement un concurrent ou un contradicteur. Il devient le représentant d’un camp dont la présence même serait dangereuse. Sonia Mabrouk n’est pas simplement critiquée pour la conduite de ses entretiens : elle est accusée d’introduire dans BFMTV une orientation idéologique étrangère à la culture supposée de la rédaction.

Le désaccord professionnel se transforme en conflit de légitimité. Il ne s’agit plus de savoir si une question était pertinente, si un propos était exact ou si un entretien avait été correctement préparé. Il s’agit de déterminer si l’intervieweur appartient au bon univers intellectuel.

Une telle conception est difficilement compatible avec les exigences d’une presse pluraliste. La qualité d’un journaliste ne saurait être appréciée à l’aune de ses fréquentations politiques ou des sympathies que ses invités suscitent dans la rédaction. Elle doit l’être sur la rigueur des faits rapportés, la précision des questions et l’honnêteté des confrontations.

À défaut, la salle de rédaction cesse d’être un lieu de production de l’information pour devenir une institution disciplinaire chargée de surveiller les appartenances idéologiques.

L’audience contre la doctrine

Les dirigeants des médias privés affrontent cependant une contrainte que les gardiens de l’orthodoxie ne peuvent indéfiniment ignorer : leur survie dépend de leur capacité à conserver un public.

Une chaîne de télévision constitue aussi une entreprise. Elle engage des capitaux, emploie du personnel et tire une partie essentielle de ses ressources de l’attention des téléspectateurs, notamment à travers les recettes publicitaires. Lorsque l’audience diminue durablement, son modèle économique s’affaiblit. La direction ne peut se contenter de préserver la tranquillité doctrinale d’une rédaction si celle-ci s’accompagne d’une désaffection croissante du public.

Le recrutement de Sonia Mabrouk participe de cette logique. Le succès de CNews a démontré l’existence d’une demande pour des débats politiques différents de ceux qui dominaient auparavant les chaînes d’information. La concurrence oblige désormais les acteurs historiques à tenir compte d’une diversité de sensibilités qu’ils avaient parfois tendance à sous-estimer.

Il serait naïf de considérer le marché comme un garant automatique de la vérité. La recherche de l’audience peut encourager le sensationnalisme, la polémique artificielle et l’appauvrissement du débat. Toutefois, elle possède une vertu que les systèmes intellectuellement fermés supportent mal : elle contraint leurs responsables à reconnaître l’existence d’un public qui ne partage pas nécessairement leurs convictions.

Le service public échappe en partie à cette discipline économique. Son financement par des ressources collectives le protège des conséquences immédiates d’une désaffection des téléspectateurs. Cette situation devrait lui imposer une exigence supérieure de pluralisme, puisqu’il est financé par des citoyens dont les opinions sont diverses. Elle peut également favoriser la perpétuation d’habitudes idéologiques lorsque les mécanismes de contrôle et de responsabilité ne suffisent pas à les corriger.

Le paradoxe est ainsi complet : les journalistes les plus prompts à dénoncer les puissances économiques découvrent que la concurrence peut remettre en cause leur propre prépondérance culturelle.

La fin du monopole médiatique

La crise actuelle dépasse donc largement le sort de Sonia Mabrouk. Elle traduit l’affaiblissement d’un système dans lequel une partie des journalistes avait acquis la capacité de déterminer les limites du débat public.

Les réseaux sociaux ont accéléré cette transformation. Ils diffusent d’innombrables rumeurs et falsifications, mais ils ont également détruit l’ancien monopole des rédactions sur la circulation des images, des témoignages et des interprétations. Un événement filmé par un passant, une contradiction relevée dans un discours officiel ou un témoignage venu de la France périphérique peuvent désormais atteindre un vaste public sans passer par les filtres traditionnels.

Cette évolution ne garantit nullement l’avènement d’une information plus exacte. Elle peut engendrer d’autres conformismes et d’autres manipulations. Elle rend cependant beaucoup plus difficile la conservation d’une hégémonie intellectuelle fondée sur la rareté des canaux de diffusion.

Les réactions corporatives observées à BFMTV et RMC peuvent ainsi être interprétées comme les manifestations d’une autorité qui se sent menacée. Ceux qui s’étaient habitués à distribuer les brevets de respectabilité découvrent que leurs critères ne font plus l’unanimité. Ceux qui prétendaient définir les frontières du débat rencontrent des directions soucieuses de parler à d’autres publics. Ceux qui concevaient leur profession comme une mission de pédagogie politique découvrent que les citoyens ne demandent pas nécessairement à être rééduqués.

La tentation consiste alors à renforcer les mécanismes de contrôle : surveiller les invitations, multiplier les mises en garde, exclure les intervenants suspects, imposer une conception toujours plus restrictive du discours acceptable. C’est la réaction classique des institutions dont l’autorité décline : elles cherchent dans l’accroissement de leurs prérogatives le remède à la disparition de leur légitimité.

L’avenir de l’information française dépendra pourtant de sa capacité à emprunter le chemin inverse. Les journalistes ne retrouveront pas la confiance du public en réclamant le silence de leurs confrères, mais en acceptant de confronter leurs convictions à des faits qui peuvent les démentir.

L’enjeu n’est pas de substituer une orthodoxie de droite à une orthodoxie de gauche. Il est de restaurer la distinction fondamentale entre l’information et la propagande, entre l’examen du réel et la défense d’une doctrine.

Les commissaires politiques des rédactions peuvent toujours multiplier les communiqués, dénoncer les déviations et réclamer des exclusions. Ils ne peuvent plus empêcher indéfiniment le public d’aller voir ailleurs.

L’histoire intellectuelle enseigne que les pouvoirs les plus assurés de leur propre légitimité sont souvent les derniers à comprendre qu’ils ont cessé d’être obéis. La crise actuelle des rédactions pourrait bien annoncer, non une simple redistribution des places dans les studios, mais la fin d’un long magistère idéologique.

Balbino Katz
07/11/2026

Balbino Katz

Agenda

Rendez-vous le samedi 31 octobre à Paris

Billetterie Remigration

Mots-clefs : ,

Cet article vous a plu ?

Nouveau dossier

Les 200 familles qui gouvernent la France

200 familles
Une version interactive est disponible en ligne, en accès libre.
Ce dossier est également disponible en PDF en contrepartie d’un don (10 € ou plus), et en version papier à partir de 100 €.

Je fais un don

Soutenez Polémia, faites un don ! Chaque don vous ouvre le droit à une déduction fiscale de 66% du montant de votre don, profitez-en !
Je fais un don