Dans ce texte, notre contributeur Balbino Katz explique son recours à l’intelligence artificielle jusque dans la rédaction de ses articles, dont il assume pleinement la responsabilité. Cette démarche lui est propre : les autres auteurs de Polémia n’utilisent pas l’IA ou l’utilisent uniquement pour leurs recherches. Nous publions ce témoignage comme une contribution à la réflexion sur ces nouveaux usages, en marge de l’immense scandale littéraire de cette rentrée. Par ailleurs, sur ce sujet, Polémia s’est positionnée comme pionnière sur l’IA, créant Polém’IA, la première et seule IA identitaire.
Polémia
Retrouver le temps d’écrire
La récente polémique provoquée par la découverte qu’un roman très médiatisé avait, semble-t-il, été largement rédigé avec l’aide d’une intelligence artificielle remet sur la table une question que beaucoup d’auteurs préfèrent encore contourner : à partir de quel moment l’usage de l’IA modifie-t-il la nature même de l’écriture et, surtout, que signifie encore le mot « auteur » lorsque la machine intervient dans la formulation du texte ?
La question me concerne directement. Depuis plus d’un an, j’utilise de manière régulière l’intelligence artificielle pour préparer et rédiger les articles que je publie sur le site de Polemia et Breizh Info. Il me paraît donc préférable de l’expliquer simplement aux lecteurs de Polémia. Non par esprit de confession, l’affaire n’a rien de honteux, mais parce que nous entrons dans une période où ces outils feront de plus en plus partie du travail intellectuel, et où il faudra apprendre à distinguer l’assistance de la substitution.
Au couchant de ma vie, j’ai énormément écrit. Je passe encore une bonne partie de mes journées à écrire, mais la majorité de cette activité fut longtemps professionnelle. J’ai rédigé des centaines d’articles d’encyclopédie, des textes historiques, des articles de revue, puis, depuis une dizaine d’années, quantité de lettres de marketing direct. Autrement dit, j’ai beaucoup écrit pour expliquer, convaincre, raconter, vendre une idée ou provoquer une action ; beaucoup moins, en revanche, pour coucher librement sur le papier mes propres réflexions, mes souvenirs, mes anecdotes ou les pensées que l’âge finit par accumuler comme les livres sur les rayonnages.
La raison en était fort prosaïque : le temps. Écrire sérieusement un article me demandait facilement une semaine. Non pas sept journées entières, bien sûr, mais des heures grappillées tôt le matin, le soir, entre deux obligations professionnelles, parfois reprises après plusieurs jours d’interruption. Il fallait retrouver le fil, vérifier une référence, reconstruire un paragraphe abandonné en chemin. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai relativement peu publié, pendant des années, dans les revues ou les sites de notre famille de pensée. Les idées ne manquaient pas ; le loisir de leur donner une forme convenable, si.
L’intelligence artificielle a changé cela de manière assez radicale. Elle ne m’a pas donné davantage de temps ; elle m’a permis d’utiliser autrement celui dont je dispose. Là où une heure pouvait autrefois être absorbée par la mise en ordre d’un développement, la recherche d’une transition ou plusieurs essais de formulation, je peux désormais consacrer cette heure à préciser l’idée, vérifier l’argument, retrancher l’inutile ou pousser plus loin une intuition. C’est probablement, pour moi, son apport principal : non pas penser à ma place, mais réduire considérablement la part mécanique du travail d’écriture.
Une méthode de travail, un dialogue avec la machine
Il faut cependant distinguer deux réalités fort différentes que l’on rassemble trop commodément sous l’expression « texte écrit par l’IA ». Dans le premier cas, quelqu’un donne une consigne sommaire, « rédigez-moi un article de cinq mille signes contre telle réforme », reçoit quelques secondes plus tard un texte, change deux adjectifs et le signe. Dans une telle situation, il m’est difficile de parler sérieusement d’auteur. L’homme a commandé un produit ; la machine l’a fabriqué.
Ma façon de travailler est presque inverse. Un article commence généralement par un long dicté dans lequel je développe la thèse, les exemples, les références, les rapprochements, parfois des souvenirs personnels, et l’enchaînement général du raisonnement. L’IA transforme ensuite cette matière en une première proposition de texte. Commence alors la partie la plus importante : je corrige, refuse, déplace, raccourcis, développe, impose une nuance, supprime une formule trop moderne ou trop emphatique, demande une nouvelle version d’un passage et recommence autant de fois qu’il le faut.
Il n’est pas rare qu’un même article passe par dix états successifs. Certains paragraphes restent proches de ma dictée initiale ; d’autres sont très largement reformulés ; d’autres encore disparaissent parce que, quoique bien écrits, ils ne correspondent ni à ma pensée ni à ma manière. Le résultat final demande donc toujours du travail. La machine me facilite la besogne ; elle ne m’en dispense pas.
Avec le temps, j’ai d’ailleurs découvert une chose assez amusante : mon propre style se prête assez bien à ce dialogue avec l’intelligence artificielle. Ma langue est volontiers littéraire, parfois légèrement archaïque. J’aime les mots délaissés, les expressions un peu anciennes, certaines cadences que l’on n’enseigne plus beaucoup. Je suis également fort amateur des constructions ternaires, trois verbes, trois substantifs, trois images successives, qui sont l’un des vieux procédés de l’écriture persuasive et dont l’intelligence artificielle, comme chacun a pu s’en apercevoir, raffole elle aussi.
J’avais même fait autrefois une petite expérience, sans lui accorder de valeur scientifique : soumettre à des outils prétendant détecter les textes artificiels des pages que j’avais écrites bien avant l’apparition de l’IA générative. Certaines étaient jugées assez peu « humaines ». Ces détecteurs sont notoirement fragiles et il serait absurde de leur demander un verdict, mais l’expérience était plaisante. Un vocabulaire inhabituel, des phrases très équilibrées ou une structure rhétorique un peu appuyée suffisent parfois à éveiller leurs soupçons. À les croire, il m’arrivait donc d’écrire comme une intelligence artificielle avant que l’intelligence artificielle ne sache écrire comme moi.
Cette proximité de procédés m’a permis, en quelques mois, de mettre au point une véritable méthode de travail. J’ai défini progressivement ce que j’accepte ou non, le rythme des paragraphes, les mots trop contemporains qui déparent le texte, les tournures que je préfère, la place de l’ironie, le degré de littérature souhaitable. L’outil finit ainsi par travailler dans un atelier dont j’ai fixé peu à peu les habitudes. Cela ne signifie nullement qu’il reproduise parfaitement mon style ; il faut précisément continuer à le reprendre. Une IA laissée à elle-même retombe vite dans ses facilités, ses symétries trop propres, ses conclusions bien rangées et cette étrange habitude de transformer chaque idée en formule.
Rester auteur : responsabilité et transparence
On pourrait être tenté de mesurer la part de l’homme et celle de la machine en pourcentages. L’exercice me paraît vain. Une idée exprimée en dix mots peut commander trois pages ; inversement, trois paragraphes rédigés avec élégance par une machine peuvent être intellectuellement secondaires. Il me semble plus utile de distinguer quatre choses : l’intention, la matière, l’architecture et la langue finale. Dans mes articles, l’intention est mienne ; la matière l’est très largement ; l’architecture est souvent partagée ; la formulation finale résulte d’un travail commun, puisque je conserve, transforme ou rejette ce qui m’est proposé.
La question cruciale est peut-être encore plus simple : qui répond de ce qui est publié ? Un auteur n’est pas seulement celui qui frappe matériellement chaque mot sur son clavier. Il est celui qui conçoit, ordonne, choisit, retranche et, au sens ancien du terme, sanctionne le texte, c’est-à-dire l’autorise et l’assume. Si un passage publié sous ma signature est faux, maladroit ou injuste, il ne me viendrait évidemment pas à l’esprit de répondre : « Ce n’est pas moi, c’est l’IA. » À partir du moment où je l’ai conservé, il devient mien et j’en porte la responsabilité.
C’est ici que passe, à mes yeux, la véritable frontière entre création assistée et création déléguée. Dans un cas, la machine remplace progressivement l’auteur ; dans l’autre, elle augmente ses moyens. Cette seconde pratique deviendra vraisemblablement ordinaire. Les journalistes, les avocats, les chercheurs, les traducteurs, les publicitaires et quantité d’autres professions travaillent déjà ainsi ou travailleront bientôt de cette manière. L’intelligence artificielle est certes beaucoup plus intrusive qu’un correcteur orthographique ou qu’un dictionnaire électronique ; c’est précisément pourquoi elle nous contraint à préciser davantage où réside l’acte d’auteur.
Polémia elle-même utilise désormais l’IA dans une part croissante de son travail courant. Elle permet de préparer les déclinaisons d’un article pour les réseaux sociaux, des résumés, des fiches techniques, différentes versions d’un même contenu. Nous travaillons également avec nos propres outils pour explorer plus rapidement le corpus intellectuel de notre famille de pensée : retrouver une notion, rapprocher des auteurs, suivre les différentes formulations d’une idée, remettre la main sur une référence enfouie dans des années de publications. Ce que des heures de dépouillement rendaient naguère fastidieux devient parfois l’affaire de quelques minutes, à condition naturellement de vérifier le résultat.
Car rien de tout cela ne dispense de lire, de connaître, de juger. Une intelligence artificielle peut retrouver une phrase et proposer une analogie ; elle ne sait pas, par elle-même, pourquoi cette phrase importe. Elle peut produire deux arguments contradictoires avec la même assurance. Elle ne possède ni mémoire vécue, ni fidélité intellectuelle, ni responsabilité morale. C’est précisément pourquoi l’homme reste indispensable : non pas nécessairement pour fabriquer chaque proposition mot après mot, mais pour savoir ce qu’il veut dire et pourquoi il veut le dire.
Je n’aurais probablement pas publié autant de textes ces derniers mois sans cette assistance. Je le dis sans gêne, mais également sans faux-semblant. L’IA m’a rendu quelque chose dont, à mon âge, je connais mieux que jamais le prix : du temps. Elle me permet de mettre en forme des réflexions qui, autrefois, seraient peut-être restées dans un carnet ou se seraient perdues entre deux obligations professionnelles. À ce titre, elle n’a pas appauvri mon activité d’écriture ; elle lui a rendu un espace que le travail lui avait longtemps disputé.
Nous avons donc choisi de parler ouvertement de cet usage, à Polémia comme pour les articles que je signe. La transparence n’exige pas que l’on renonce à l’outil ; elle exige seulement que l’on ne fasse pas passer pour création personnelle ce que l’on aurait entièrement délégué à une machine. L’intelligence artificielle peut désormais tenir une partie de la plume, fouiller la bibliothèque, classer les notes et accélérer la rédaction. Cela change beaucoup de choses, assurément.
Encore faut-il qu’au bout de la plume demeure quelqu’un qui ait quelque chose à dire.
Balbino Katz
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