L’émergence récente de l’intelligence artificielle s’apparente à une petite révolution qui fait énormément parler. Guillaume d’Aram de Valada, chroniqueur régulier dans nos colonnes, livre à nos lecteurs sa réflexion sur l’IA. Rappelons que Polémia n’est pas opposée à l’IA. La preuve, nous avons même lancé notre propre IA, éloignée de tout politiquement correct : https://ia.polemia.com/.
Polémia
Le progrès technique face au libre arbitre
Comme une accélération de l’histoire, nos vies semblent n’être devenues que des variables d’ajustement.
L’intelligence humaine n’ayant aucune limite, le monde moderne l’utilise au profit de sa course effrénée vers un paradis artificiel où l’homme n’aurait plus qu’à contempler sa propre mutation et sa transposition virtuelle.
Il ne s’agit pas de nier la capacité de l’intelligence humaine à produire des avancées technologiques de plus en plus impressionnantes, mais d’en observer les véritables bienfaits comme les redoutables méfaits. Tout est dans la destination des objectifs.
L’harmonie sociale, nécessaire à l’équilibre de toute société civilisée, ne s’acquiert véritablement qu’en se prémunissant de ce qui peut la détruire.
Ainsi, à l’aune de la loi dite « de l’aide à mourir », l’homme sera sommé d’indiquer sa propre date de péremption, comme pour un vulgaire pack de yaourts allégés en tête de gondole d’un supermarché !
C’est un peu, pour ne pas dire beaucoup, ce qui se déroule dans nos vies connectées, dépendantes, nuit et jour, des autoroutes numériques de nos téléphones portables et autres ordinateurs, sans que nous puissions en maîtriser les limites.
— Alors, qui décidera demain de notre date de péremption ?
— Notre propre intelligence ou l’intelligence artificielle ?
Autant de questions qui se posent à notre libre arbitre, pourtant si sublimé et mis en avant quotidiennement.
Le remplacement de l’homme par la machine
L’intelligence artificielle, nous dit-on, participera à la construction de notre bien-être de demain. Elle apportera, nous dit-on, toute la substitution nécessaire à ce que l’homme ne veut plus faire ou ne peut plus faire.
Faudra-t-il se résoudre à voir pratiquement tout être remplacé par cet « alien » numérique ?
Après avoir fini par entériner « le grand remplacement de population » par une immigration totalement hors de contrôle, certains esprits « éclairés » évoquent maintenant « le grand remplacement » des métiers par l’IA comme un moyen de substitution à une main-d’œuvre immigrée ayant vocation à se réduire.
Dans les années 1970, « Big Other » nous avait vendu la nécessité de remplacer une main-d’œuvre de souche déficiente et en régression. La solution politique fut d’ouvrir les vannes de l’immigration, extra-européenne principalement. La roue du productivisme à bas coût, au mépris des conséquences désastreuses pourtant prévisibles, autorisera l’arrivée de centaines de milliers d’immigrés par an, sans discontinuer depuis plus de quarante ans.
La nouvelle tendance serait maintenant d’ouvrir d’autres vannes de substitution, virtuelles et artificielles.
Alors, comme un « miracle technologique », la main-d’œuvre issue de l’immigration serait remplacée par des machines commandées par l’intelligence artificielle !
L’argument est d’une naïveté déconcertante, au mieux, ou d’un cynisme froid, au pire. Avec l’IA, le monde des vivants renonce à vivre par lui-même pour se mettre en pilotage automatique. Ainsi, l’homme du futur concocté par l’IA ne sera vraisemblablement pas un homme augmenté, mais plutôt une créature diminuée sous assistance électronique.
Si cet outil technologique impressionnant et redoutablement efficace devait devenir notre seul avenir indépassable, il y a fort à parier que nous serions bel et bien des prisonniers en liberté conditionnelle.
Les conditions de notre libération seraient dans les mains de ce monstre froid respirant exclusivement par la fibre numérique.
Récuser ou réfuter cette incroyable avancée technologique paraît bien évidemment stérile. On n’arrête pas l’intelligence humaine dans sa volonté d’aller toujours plus loin dans le transfert de son énergie vers la machine.
Bernanos, dans son esprit souvent prémonitoire, l’exprimait à sa façon dans son livre La France contre les robots :
« Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité. Les imbéciles y dominent donc par le nombre, ils y sont le nombre… La civilisation des machines est celle de la quantité opposée à celle de la qualité… Je prédis que la multiplication des machines développera d’une manière presque inimaginable l’esprit de cupidité. »
Ce grand Français ne croyait pas si bien dire quand il écrivait sa prémonition en 1944. Notre société post-soixante-huitarde, cultivant l’hédonisme comme un aboutissement de la liberté individuelle, arrive maintenant, à marche forcée, dans une sorte de cupidité virtuelle n’ayant plus besoin de l’assentiment de son géniteur ni de ses cobayes.
Dormez, dormez, bonnes gens, l’IA veille !
Transhumanisme, éducation et contrôle des consciences
Alerter sur les dangers de l’intelligence artificielle ne devrait pourtant pas être réduit à une volonté caricaturale rétrograde de refuser ou de nier le monde tel qu’il est avec ses progrès techniques. Il s’agit surtout de savoir où, quand et comment l’homme acceptera d’être constamment l’objet de sa transformation, y compris contre son gré.
La vitesse vertigineuse générée par l’intelligence artificielle nous laisse toujours derrière, avec plusieurs longueurs de retard, réduits au rôle de spectateurs passifs.
Ce n’est pas contestable.
Ce qui l’est, en revanche, ce sont les effets néfastes de toutes ces manipulations intellectuelles inoculables à l’infini.
Pour ne prendre que le domaine de la transmission des savoirs, l’IA s’est déjà introduite à l’université, dans les collèges et les lycées, avant d’investir les écoles.
Alors que le savoir élémentaire est en recul constant dans l’enseignement, de l’orthographe à l’enseignement de l’histoire, l’intelligence artificielle, sous couvert de progrès permettant la transmission du savoir à la vitesse du numérique, prétend remplacer l’éducation traditionnelle en la rangeant dans un rôle d’observateur, au mieux, de supplétive, au pire.
Tous les docteurs « Jekyll » et « Mister Hyde » nous assènent que le pouvoir du numérique et de l’artificiel est sans limite. Du haut de leurs chaires, ils avancent leur certitude comme devant s’imposer à tous, sous peine de se voir dépassés.
Et quand la « grande panne du numérique » surviendra, ce qui ne manquera pas d’arriver, comme des toxicomanes en manque de numérique, nous serons les orphelins de l’outil ayant emprisonné nos cerveaux dans un brouillard infini.
Les inconditionnels de l’intelligence artificielle sont clairement entrés dans une autre conception de l’humanité. Ils prédisent un avenir où les humains n’auront pas d’autre choix que de fusionner avec l’intelligence artificielle ! Leur messianisme exacerbé pousse même le raisonnement jusqu’au point où l’homme se débarrassera de « son enveloppe biologique pour une entité digitale immortelle » évoluant dans le « cyberespace ».
Le docteur Laurent Alexandre, fasciné par ce bouleversement technologique, dit lui-même que nous sommes devenus « une deuxième espèce intelligente » derrière la première : « l’intelligence artificielle ».
Comme un laborantin fasciné par ses éprouvettes, il n’hésite pas une seconde à affirmer : « La science donnera à l’homme le pouvoir d’un dieu ! »
Jacques Chardonne l’exprimait à sa façon en 1943 :
« Les hommes suivent leur pente. Le noble a été remplacé par le bourgeois, à qui succédera un homme sans nom, vague émanation du prolétaire et de l’agrégé. Nous serons gouvernés, ou plutôt supprimés, par des gens entichés de technique… »
Quelques questions :
— Où cette nouvelle révolution transhumaniste de l’intelligence artificielle s’arrêtera-t-elle ?
— Doit-on accepter tout son « catéchisme » comme inéluctable et irréfutable ?
— Ou doit-on tenter de la maîtriser au mieux en fixant des limites à ne jamais dépasser ?
Ces questions ne trouveront de véritables réponses durables que par une remise en question de ce « progressisme », né au XIXe siècle, toujours plus enclin à asservir qu’à soigner les maux d’un monde forcément imparfait.
Les nouveaux tenants du « monde parfait », réduisant toute transcendance à leur seul hédonisme messianique, nous mèneront-ils dans une galaxie dominée par des robots n’obéissant qu’à des robots ?
À l’instar du « panoptique », cher à Michel Foucault, le tricoteur des cerveaux, cette nouvelle technologie informatique permet de voir sans être vu !
Ainsi, des théories rousseauistes aux jouisseurs soixante-huitards, la mécanique intellectuelle est finalement toujours la même. Il s’agit de détourner le bonheur de l’homme de son principal objet : s’élever par l’effort ! Seule compte sa jouissance immédiate, et peu importe si elle n’est qu’hallucinatoire.
La société des « droits de l’homme et du citoyen » régit nos vies en légiférant de la conception à la mort sous couvert d’humanisme. L’intelligence artificielle consacre en quelque sorte ce transhumanisme effréné, concepteur d’un Eldorado où le libre arbitre finira par mourir subitement, sans fleurs ni couronnes, virtuellement, artificiellement.
La mort subite de « l’Homo Festivus » pourrait voir resurgir son remplaçant diamétralement opposé. Ce dernier, dans une réaction salvatrice et régénératrice, s’appliquerait à guider les évolutions techniques plutôt que de se laisser guider par elles.
Guillaume d’Aram de Valada
05/07/2026





