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Le gauchisme, maladie adolescente (3/4) : les errements de l’agribashing

Le gauchisme, maladie adolescente (3/4) : les errements de l’agribashing

par | 3 juillet 2026 | Politique, Société

Le gauchisme, maladie adolescente (3/4) : les errements de l’agribashing

Après un premier article sur l’absurdité des postures anticapitalistes et un deuxième sur l’obscurantisme quant aux questions énergétiques, Gilles Ardinat, Professeur agrégé et docteur en géographie économique et auteur de Comprendre la mondialisation en 10 leçons, se penche sur un autre aspect néfaste de l’idéologie de gauche : son erreur de positionnement sur l’agriculture.
Polémia

Les militants de droite utilisent sans cesse le qualificatif « gauchiste » pour désigner de manière péjorative leurs adversaires de gauche. Mais la plupart ignorent que ce terme a été popularisé par Lénine dans un célèbre essai publié en 1920 (1). Afin de disqualifier les mouvements révolutionnaires jugés déviants et immatures, le chef de file des bolcheviques a alors qualifié le gauchisme de « maladie infantile du communisme ».

La thèse de cette série d’articles est que le gauchisme contemporain, plus d’un siècle après la mort de Lénine, ressemble davantage à une crise d’adolescence (2) : à la manière d’un adolescent qui critique systématiquement les adultes qui l’ont pourtant aidé (parents, professeurs, figures d’autorité diverses…), les gauchistes actuels vouent aux gémonies une société qui leur a pourtant apporté des bienfaits inestimables.

En effet, le gauchisme « woke » universitaire et sa version électorale (représentée en France par LFI et une myriade de petits partis (3)) sont fondamentalement des idéologies du ressentiment (4) et du rejet de l’ordre établi. Nous verrons que l’anticapitalisme (I), la critique radicale des énergies fossiles (II) et de l’agriculture productiviste (III), ainsi que la haine irrationnelle de l’Occident (IV), constitutifs du gauchisme actuel, remettent paradoxalement en cause les facteurs essentiels du prodigieux progrès économique, social et technologique dont bénéficie notre époque.

Le dénigrement systématique de l’agriculture productiviste

La critique de notre modèle agricole est un sujet récurrent, parfois obsessionnel, pour la gauche radicale. En 2023, les manifestations contre les « mégabassines » (5) à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, ont dégénéré en batailles rangées avec les forces de l’ordre. Le « village pour la défense de l’eau » à Melle (toujours dans les Deux-Sèvres), en juillet 2024 (6), s’apparentait à une réunion altermondialiste où se retrouvaient de multiples collectifs et partis de gauche tels que les Soulèvements de la Terre, la Confédération paysanne ou Extinction Rebellion. Très virulente sur le terrain, la gauche sait aussi défendre son credo anti-productiviste à l’Assemblée. En 2025, l’opposition à la « loi Duplomb » (7) a été l’occasion pour LFI de faire le procès de notre modèle agricole : « ce texte ne vise qu’à satisfaire les géants de l’agro-industrie et de l’agrochimie, qui entretiennent un système agricole productiviste à bout de souffle » (8). Plus récemment, Clémentine Autain s’est fait le porte-voix d’une vaste campagne contre la présence de cadmium dans l’alimentation, pointant du doigt l’utilisation d’engrais phosphatés de synthèse et vilipendant notre système productiviste : « Les politiques cèdent aux lobbies, ils sont acquis à l’agrobusiness et les intérêts privés finissent par primer sur l’intérêt général, sur la santé publique » (9).

Nous pouvons définir l’agriculture productiviste (ou « industrielle ») comme une exploitation mécanisée intégrant de nombreux intrants chimiques (pesticides et engrais). Basée sur l’automatisation et la spécialisation, elle vise à produire en très grande quantité, notamment pour l’industrie agroalimentaire (IAA) et la grande distribution. Ce modèle, initié par la révolution industrielle (à la fin du XIXe siècle) et pleinement déployé en France pendant les Trente Glorieuses (modernisation et remembrement), a d’importantes conséquences environnementales qu’il ne s’agit pas de nier : perte de biodiversité, épuisement de certains sols, pollution de nappes phréatiques par les intrants chimiques, scandales sanitaires (comme la crise de la vache folle dans les années 1990). Ce modèle productiviste, appliqué à l’élevage, pose la question de la souffrance animale (conditions de vie des animaux en batterie, problème de l’abattage industriel). L’extrême gauche « antispéciste » (10), représentée par L214 (11) et le député mélenchoniste Aymeric Caron, a fortement médiatisé ce problème. Le productivisme est éminemment imparfait, car son coût environnemental est élevé et son modèle économique fragile (recours aux subventions, faibles revenus de nombreux agriculteurs, crises sectorielles à répétition…). Néanmoins, la critique de gauche de ce système « agro-industriel » commet une erreur d’analyse fondamentale en omettant les bienfaits incalculables de l’agriculture productiviste.

Le productivisme a libéré l’humanité du fléau millénaire de la faim

Agissant en enfants gâtés, les militants végans et antispécistes (qui n’ont jamais connu d’intoxication alimentaire ou de famine) critiquent sans nuance un modèle agricole qui a pourtant révolutionné notre quotidien en éradiquant les famines. Beaucoup ont oublié que nos ancêtres ont vécu pendant des millénaires avec l’appréhension des mauvaises récoltes et des disettes. Depuis l’apparition de l’agriculture au Néolithique, la production a été soumise aux aléas de la météo, aux maladies et aux parasites. De nombreux travaux d’historiens, notamment en France (12), ont souligné la récurrence des « crises frumentaires » ou « crises de subsistance », avec parfois des conséquences catastrophiques (mortalité extrême comptant les victimes par millions). Citons, parmi les plus connues, la grande famine européenne de 1315-1317 ou celle de l’Irlande entre 1845 et 1852. L’économiste classique Thomas Malthus (13) est resté célèbre pour avoir théorisé les rendements décroissants de l’agriculture préindustrielle et ses implications démographiques. De fait, les crises alimentaires ont bloqué pendant des siècles la croissance de la population mondiale (la quantité de nourriture disponible restant limitée et les crises alimentaires fréquentes). L’histoire de l’humanité a été ponctuée de disettes et de famines jusqu’à l’avènement de la révolution industrielle au XIXe siècle. Celle-ci a permis la production d’engrais et de machines agricoles qui, combinées aux progrès scientifiques (agronomie), ont décuplé la productivité et minimisé les conséquences des aléas météorologiques. La disparition (certes très progressive) de la faim dans le monde est un progrès inestimable et directement imputable à la transformation spectaculaire de l’agriculture.

Le productivisme équivaut à une véritable révolution agricole (souvent appelée « révolution verte ») dont les bienfaits sont multiples. La diminution spectaculaire de la faim dans le monde doit être soulignée. Alors que la population mondiale croît régulièrement, le nombre de personnes victimes de sous-nutrition baisse continuellement depuis des décennies (14). Les grandes famines, comme en Éthiopie (1984-1985) ou en Somalie (2011), disparaissent progressivement. Les crises alimentaires récentes ont des causes essentiellement sécuritaires (difficultés à acheminer l’aide internationale), car l’agriculture productiviste, aujourd’hui généralisée, produit suffisamment pour nourrir très largement toute l’humanité. Outre l’éradication progressive de la faim, le productivisme a libéré massivement de la main-d’œuvre, permettant l’avènement de l’économie moderne. Dans les pays développés comme la France, la part de l’agriculture dans la population active est passée d’environ 75 % à la fin du XVIIIe siècle à moins de 3 % aujourd’hui. En mécanisant et en augmentant la productivité, l’agriculture moderne a rendu possible l’économie industrielle puis post-industrielle ainsi que son confort matériel inédit. Nos ancêtres ont, pendant des générations, travaillé la terre à la sueur de leur front. Grâce à l’agriculture productiviste, nous mangeons à notre faim, avec une sécurité alimentaire inédite, et nous travaillons dans des métiers du tertiaire incomparablement moins pénibles.

Agribashing, anticapitalisme et mépris de classe

L’agriculture productiviste a réussi le miracle d’éradiquer les famines dans le monde, en fournissant, en lien avec les IAA, une alimentation variée et sécurisée à une population mondiale croissante, tout en libérant des centaines de millions de personnes des travaux agricoles les plus pénibles. Ce résultat inouï est volontairement occulté par l’extrême gauche qui, par pure idéologie, refuse de reconnaître l’évidente réussite du système productiviste qui est, en définitive, la réussite du capitalisme (15). Parallèlement, le collectivisme agraire, expérimenté par de multiples régimes communistes au XXe siècle, a été un épouvantable échec. Depuis le « communisme de guerre » de Lénine (qui a dû amender son projet en instaurant la NEP (16)), en passant par les collectivisations forcées de Staline (« dékoulakisation » et tragédie de l’Holodomor), le « Grand Bond en avant » de Mao (entraînant la famine la plus meurtrière de l’histoire), jusqu’aux pénuries alimentaires du bloc soviétique dans les années 1980, le communisme a démontré sa totale inefficacité dans ce domaine. Il est difficile pour les militants de gauche de faire amende honorable et d’accepter cet écart abyssal de résultats entre communisme et capitalisme. La critique systématique du « système agro-industriel » relève donc d’une certaine mauvaise foi et d’un anticapitalisme primaire.

Cet « agribashing », summum de l’ingratitude gauchiste, est aussi un mépris de classe (17) inavoué. Les militants gauchistes (de type Extinction Rebellion ou Greenpeace) sont très rarement des agriculteurs. Selon une étude du CEVIPOF/Sciences Po (18) de 2024, les agriculteurs votent majoritairement pour le Rassemblement national (26,1 %), le bloc central (14,2 %) ou Les Républicains (14,1 %) et très peu pour l’extrême gauche (9 % pour EELV, 4,7 % pour LFI). Toute la gauche (du PS au NPA) représente moins de 22 % du vote des agriculteurs. L’agriculteur est essentiellement un homme (profession très peu féminisée), entrepreneur (capitalisme familial), « non-racisé », enraciné, attaché à ses traditions (comme la chasse) et votant majoritairement à droite : il est donc un adversaire politique objectif pour les activistes d’extrême gauche. Globalement hermétiques aux théories woke, les populations rurales (bien au-delà des seuls agriculteurs) sont souvent perçues par les militants de gauche comme hostiles et réactionnaires (par opposition aux grandes métropoles que l’immigration extra-européenne et la boboïsation (19) ont transformées en postes avancés du « progressisme »). Cette opposition idéologique (droite rurale conservatrice/gauche citadine woke) s’accompagne d’un mépris, voire d’une haine de classe plus ou moins dissimulée : les habitants des campagnes en général et les agriculteurs en particulier sont considérés par une certaine gauche comme des « beaufs » racistes et arriérés. C’est par cette perversion de l’esprit que les enfants gâtés de notre monde d’abondance s’acharnent contre les honnêtes travailleurs agricoles qui les nourrissent.

Gilles Ardinat
03/07/2026

(1) Vladimir Ilitch Lénine (1920), « La Maladie infantile du communisme : le gauchisme ».
(2) La crise d’adolescence a été l’objet d’innombrables études par des sociologues et psychologues. Le psychologue germano-américain Erik Erikson, élève d’Anna Freud, est aujourd’hui le plus fréquemment cité sur ce sujet (avec notamment sa théorie sur « le moratoire psychosocial »).
(3) Citons ici Génération.s (le groupuscule créé en 2017 par Benoît Hamon), Lutte ouvrière (parti trotskiste représenté par Nathalie Artaud, jadis par Arlette Laguiller), Les Verts (encore connus sous le sigle EELV), le Parti communiste français (PCF), La Jeune Garde (milice du député Raphaël Arnaud), les NPA (Nouveaux partis anticapitalistes).
(4) Le ressentiment peut ici s’envisager dans son acception nietzschéenne, c’est-à-dire comme une frustration intériorisée conduisant, par une inversion des valeurs, à une morale réactive.
(5) Ces « mégabassines » sont de très grandes réserves artificielles « de substitution » visant à stocker l’eau en hiver pour pouvoir ensuite irriguer certaines cultures (notamment du maïs) en été.
(6) La liste des organisations réunies est disponible sur le site : « 19-20 juillet 2024 – Stop méga-bassines – Prochaine mobilisation internationale – Bassines Non Merci ».
(7) La loi portée par le sénateur LR Laurent Duplomb vise à simplifier l’activité des agriculteurs français, notamment en assouplissant certaines contraintes environnementales concernant les intrants, les mégabassines ou l’élevage industriel.
(8) Extrait d’un communiqué du groupe NFP-LFI, « Loi Duplomb : ode au modèle agro-industriel, loin des aspirations des agriculteurs » (publié le 14 mai 2025).
(9) Propos du 7 juin 2026 relayés par franceinfo.
(10) Le « spécisme », qui s’apparente au racisme ou au sexisme, désigne l’ensemble des discriminations entre les espèces (notamment entre humains et non-humains). C’est un concept popularisé par le philosophe australien Peter Singer. Dans son ouvrage fondateur « Animal Liberation » (1975), il pose les bases morales d’une conception radicale de la cause animale qui inspire aujourd’hui les mouvements végans et animalistes.
(11) L’association d’extrême gauche « L214 éthique et animaux », créée en 2008, s’est fait connaître pour ses vidéos dénonçant la maltraitance animale dans les élevages et les abattoirs industriels. Son nom fait référence à l’article L214 du Code rural reconnaissant aux animaux le statut « d’êtres sensibles ».
(12) L’historien (de gauche) Ernest Labrousse a établi un lien entre mauvaises récoltes, augmentation des prix du grain/pain et crises politiques ; Emmanuel Le Roy Ladurie a abondamment étudié les évolutions du climat et leurs conséquences sur l’agriculture.
(13) Thomas Robert Malthus a publié en plusieurs étapes (entre 1798 et 1826) un ouvrage extrêmement célèbre : Essai sur le principe de population (An Essay on the Principle of Population).
(14) Dans un rapport de 2006 intitulé The State of Food Insecurity in the World, la FAO (Food and Agriculture Organization) souligne la baisse de la sous-nutrition dans le monde tout au long du XXe siècle. Touchant environ 37 % de la population mondiale dans les années 1960, la sous-nutrition a été réduite à moins de 10 % de nos jours : après un plus bas historique en 2018 (7,3 %) et une légère augmentation liée notamment à l’inflation des matières premières agricoles, la décrue continue : 8,7 % en 2022, 8,5 % en 2023 et 8,2 % en 2024 selon une étude de 2025 : 2.1 Food security indicators: latest updates and progress towards ending hunger and ensuring food security.
(15) Notre précédent article définit la notion de capitalisme et les ressorts de son rejet par l’extrême gauche : « Le gauchisme, maladie adolescente (1/4) : l’absurdité des postures anticapitalistes ».
(16) La NEP (New Economic Policy), instaurée par Lénine en 1921, entérine l’échec des collectivisations imposées pendant la guerre civile russe en réintroduisant le principe de la propriété privée dans le domaine agricole. Il s’agit d’un retour tactique et provisoire au capitalisme.
(17) L’expression « mépris de classe » a émergé dans les années 1990 pour désigner la vision condescendante qu’une classe (qui se considère supérieure) a pour une autre classe (jugée inférieure). Les marxistes ont constamment dénoncé le sentiment de supériorité des classes dominantes vis-à-vis des classes plus pauvres. Pierre Bourdieu (sociologue d’extrême gauche) évoque ces représentations hiérarchiques dans ses travaux sur les « violences symboliques ».
(18) « Les agriculteurs français à la veille de l’élection européenne de juin 2024 » : Les agriculteurs français à la veille de l’élection présidentielle : leurs attentes, valeurs et intentions.
(19) La boboïsation désigne de manière péjorative la gentrification, c’est-à-dire la concentration géographique des classes aisées et l’éviction des classes moyennes dans certains espaces urbains. Le bobo (bourgeois bohème) désigne un bourgeois de gauche attaché au progressisme sociétal.

 

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