Les militants de droite utilisent sans cesse le qualificatif « gauchiste » pour désigner de manière péjorative leurs adversaires de gauche. Mais la plupart ignorent que ce terme a été popularisé par Lénine dans un célèbre essai publié en 1920 (1). Afin de disqualifier les mouvements révolutionnaires jugés déviants et immatures, le chef de file des bolcheviques a alors qualifié le gauchisme de « maladie infantile du communisme ».
La thèse de cette série d’articles est que le gauchisme contemporain, plus d’un siècle après la mort de Lénine, ressemble davantage à une crise d’adolescence (2) : à la manière d’un adolescent qui critique systématiquement les adultes qui l’ont pourtant aidé (parents, professeurs, figures d’autorité diverses…), les gauchistes actuels vouent aux gémonies une société qui leur a pourtant apporté des bienfaits inestimables.
En effet, le gauchisme « woke » universitaire et sa version électorale (représentée en France par LFI et une myriade de petits partis (3)) sont fondamentalement des idéologies du ressentiment (4) et du rejet de l’ordre établi. Nous verrons que l’anticapitalisme (I), la critique radicale des énergies fossiles (II) et de l’agriculture productiviste (III), ainsi que la haine irrationnelle de l’Occident (IV), constitutifs du gauchisme actuel, remettent paradoxalement en cause les facteurs essentiels du prodigieux progrès économique, social et technologique dont bénéficie notre époque.
Gilles Ardinat, Professeur agrégé et docteur en géographie économique et auteur de Comprendre la mondialisation en 10 leçons.
Anticapitalisme : de Marx à la gauche « woke », une erreur d’analyse manifeste
La critique systématique du capitalisme est au cœur de l’idéologie gauchiste. Le terme même de « capitaliste » est devenu péjoratif dans ces milieux. Si l’on reprend la terminologie marxiste, nous pouvons définir le capitalisme (souvent dénommé « économie de marché ») comme le système économique basé sur la propriété privée des moyens de production et sur le salariat (forme dominante d’organisation du travail par opposition aux systèmes esclavagistes ou féodaux). Sur la base de cette définition (plus ou moins maîtrisée), la mouvance gauchiste fustige les grandes entreprises privées, les patrons et les riches, à l’image du NPA (Nouveau Parti anticapitaliste (5)) : être « anticapitaliste » est une évidence dans ces milieux.
Les militants les mieux formés font expressément référence aux travaux de Karl Marx (qui a consacré sa vie à critiquer ce système et à imaginer une alternative révolutionnaire : le communisme). Selon une logique marxiste, le capitalisme est encore aujourd’hui dénoncé comme un système inégalitaire, destructeur de l’environnement, porteur de crises récurrentes et d’exploitation des travailleurs. En outre, sous sa forme impérialiste (6), il est responsable de guerres meurtrières. Cette vision critique correspond à une certaine réalité. Les inégalités sociales (parfois extrêmes), les atteintes à l’environnement (contreparties à la croissance), les crises (krach de 2000, subprimes en 2007, faillite de Lehman Brothers en 2008…) et la surexploitation de certains travailleurs (notamment dans les pays pauvres) sont des réalités. Certains lobbies et complexes industriels contribuent aux guerres. Le capitalisme est bel et bien un système imparfait.
Néanmoins, les gauchistes commettent une gigantesque erreur d’analyse en ne soulignant que les inconvénients de ce système, car le capitalisme est historiquement le mode de production qui a permis un développement sans précédent de l’humanité.
Loin des caricatures gauchistes, le vrai bilan du capitalisme depuis 1945
Karl Marx avait identifié l’efficacité du capitalisme (plus productif que les systèmes esclavagistes ou féodaux), ainsi que sa propension à s’internationaliser et à supplanter les autres systèmes (7). Cette supériorité intrinsèque du capitalisme a été consacrée au XXe siècle par la diffusion irrésistible de ses principes à toute la planète (mondialisation économique), alors que les dizaines d’expériences communistes se sont toutes soldées par des échecs plus ou moins sanglants. Les anticapitalistes, si prompts à conspuer les capitalistes, sont inaudibles quand il s’agit de dénoncer les méfaits des régimes communistes.
La spectaculaire généralisation de l’économie de marché à la Terre entière (à l’exception de quelques isolats comme la Corée du Nord) a permis une amélioration sans précédent du niveau de vie moyen. Les gauchistes, aveuglés par leur anticapitalisme fanatique, refusent de voir l’évidence : le capitalisme, redoutablement efficace pour produire des biens et des services en quantités industrielles, a contribué au bien-être matériel de l’humanité comme aucun autre système. Il a constitué un cadre économique dynamique, adaptable aux différentes spécificités nationales (8), propice à l’initiative individuelle, à la création d’entreprise et à la croissance économique. Le capitalisme a permis les Trente Glorieuses (1945-1975) pour les pays occidentaux. Et malgré les difficultés consécutives aux chocs pétroliers, ces pays affichent dans les années 1980 une réussite matérielle insolente en comparaison de leurs rivaux du bloc de l’Est : société de consommation pour les uns ; pénuries pour les autres.
Après l’effondrement de l’URSS, le monde est entré dans un cycle de croissance phénoménal. En 1991, le PIB mondial était estimé à 23 667 milliards de dollars. Aujourd’hui, il est de 117 165 milliards de dollars (9). La généralisation du capitalisme s’est accompagnée d’une multiplication par cinq des richesses mondiales en une seule génération, notamment au profit des pays « émergents ». Ces chiffres peuvent être critiqués (non-prise en compte de l’inflation, recours à la méthode alternative des PPA (10)) et cette dynamique de croissance est régulièrement entravée par des crises. Néanmoins, ils témoignent de l’extraordinaire réussite du capitalisme contemporain. Loin de la caricature faite par les « altermondialistes » et gauchistes de tous poils, ce système a substantiellement amélioré le quotidien matériel de milliards d’individus.
Accès au bien-être matériel par la consommation de masse
Le capitalisme n’a pas seulement battu par KO le communisme lors de la Guerre froide. Il a amélioré de façon inédite la qualité de vie de milliards d’individus en seulement quelques décennies. La production et la consommation de masse, caractéristiques de la société capitaliste contemporaine, ont amélioré le quotidien dans d’innombrables pays. À rebours des analyses de Marx (qui postulait que le capitalisme est synonyme d’exploitation croissante des masses laborieuses (11)), l’économie de marché a fait plus pour la condition ouvrière que n’importe quel dirigeant communiste. La Chine illustre de façon édifiante cette dynamique. Après l’échec épouvantable de Mao Tsé-toung (1949-1976), la Chine s’est progressivement convertie à l’économie de marché (tout en restant paradoxalement dirigée par le Parti communiste). Cette transition économique a permis plusieurs décennies de très forte croissance et surtout une amélioration rapide de la qualité de vie pour des centaines de millions de Chinois : l’IDH (12) est passé de 0,48 en 1990 (chiffre typique d’un pays en voie de développement) à 0,79 en 2022. La très grande pauvreté, massive au début des années 1980, est aujourd’hui anecdotique. Le niveau de vie moyen d’un Chinois de 2026 est incomparable avec celui d’un Chinois du début des années 1980 (le PIB par habitant est passé de 300 à 13 000 dollars sur cette période).
Les postures anticapitalistes résultent d’un aveuglement idéologique total, puisqu’elles occultent les réussites éclatantes de l’économie de marché pour n’en souligner que les défaillances (bien réelles au demeurant). Le gauchisme est donc une forme d’ingratitude envers un système économique qui permet à des milliards de personnes, et parmi elles les militants « woke » eux-mêmes, de profiter des bienfaits de la société moderne. Se revendiquer de l’anticapitalisme est parfaitement démagogique à notre époque. Avec l’avènement des classes moyennes et de la société de consommation (abondance des biens et des services), vouloir détruire le capitalisme ou le remplacer (par quoi, d’ailleurs ?) s’apparente à une crise d’adolescence idéologique : prendre le rôle d’un rebelle idéaliste et critiquer pour critiquer (sans rien proposer de sérieux). Être anticapitaliste, comme Marx, au XIXe siècle, peut se comprendre dans le contexte de la révolution industrielle. Mais au XXIe siècle, après l’échec flagrant des régimes communistes, l’anticapitalisme n’est qu’une posture adolescente, ridicule et irresponsable.
Gilles Ardinat
17/04/2026
(1) Vladimir Illitch Lénine (1920), « La Maladie infantile du communisme : le gauchisme ».
(2) La crise d’adolescence a fait l’objet d’innombrables études par des sociologues et psychologues. Le psychologue germano-américain Erik Erikson, élève d’Anna Freud, est aujourd’hui le plus fréquemment cité sur ce sujet (avec notamment sa théorie sur « le moratoire psychosocial »).
(3) Citons ici Génération.s (le groupuscule créé en 2017 par Benoît Hamon), Lutte ouvrière (parti trotskiste représenté par Nathalie Arthaud, jadis par Arlette Laguiller), Les Verts (encore connus sous le sigle EELV), le Parti communiste français (PCF), La Jeune Garde (milice du député Raphaël Arnault), le NPA (présenté par la note infrapaginale n° 5).
(4) Le ressentiment peut ici s’envisager dans son acception nietzschéenne, c’est-à-dire comme une frustration intériorisée conduisant, par une inversion des valeurs, à une morale réactive.
(5) En 2022, le NPA s’est scindé en 2 entités concurrentes : le NPA-L’Anticapitaliste, favorable à une alliance avec LFI, et le NPA-Révolutionnaires, plus radical et refusant la participation aux coalitions de type NUPES/NFP.
(6) Vladimir Illitch Lénine (1916), « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme ». Cette brochure présente la Première Guerre mondiale comme le choc des puissances capitalistes arrivées à un stade de développement industriel et financier tel que l’expansion territoriale devient le principal relais pour générer de nouveaux profits. En somme, il accuse le capitalisme d’être responsable de la « Grande Guerre ».
(7) Karl Marx, Friedrich Engels (1848), Manifeste du Parti communiste.
(8) Jacques Sapir (2011), La Démondialisation.
(9) Source : FMI (Fonds monétaire international), World Economic Outlook. Chiffres en PIB nominal.
(10) La méthode des PPA (parité de pouvoir d’achat) permet de corriger le PIB nominal en prenant en compte les différentiels de coût de la vie entre les différents pays.
(11) Dans sa théorie de la plus-value, Marx considère que le profit se fait au détriment des travailleurs : le capitalisme repose structurellement sur l’exploitation des prolétaires par les bourgeois. Intensifier cette exploitation permet d’améliorer le taux de profit.
(12) L’indice de développement humain, calculé chaque année par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), mesure la qualité de vie sur un territoire en prenant en compte le PIB par habitant en PPA, l’espérance de vie et des indicateurs liés à la scolarisation.









