Après avoir tourné le dos à la discipline et à la hiérarchie, le pouvoir prétend renouer avec l’esprit civique. Cette tribune de Guillaume d’Aram de Valada confronte cette ambition aux réalités de l’ancien service militaire et dénonce les contradictions d’un demi-siècle de permissivité.
Polémia
Et on reparle du service militaire
On l’oublie trop souvent, mais la conscription est d’abord la grande affaire de nos républicains de la Révolution. La bonne vieille République jacobine adorait sublimer la « levée en masse » pour écraser tout ce qui s’opposait à son messianisme de « l’homme nouveau ».
Au fil des décennies, de la Convention à l’Empire, le pouvoir n’a jamais rechigné à dépenser le sang des fameux « soldats-citoyens ». Puis vint la « der des ders », où les grands pontes de la IIIᵉ République et leur Union sacrée envoyèrent gaiement des centaines de milliers de Poilus se faire faucher par les mitrailleuses, histoire de reprendre les tranchées d’en face et de reconquérir un bout de périmètre perdu.
Mais trêve de nostalgie macabre : le propos n’est pas ici de remuer le souvenir des hécatombes qui ont saigné le pays profond. Parlons plutôt, de façon directe et désinvolte, du véritable service militaire — celui que des générations de Français ont connu avant que Jacques Chirac ne décide d’y mettre fin.
Et voilà que le locataire actuel du château, qui nous sert accessoirement de président de la République, ne sachant plus à quelle branche se raccrocher, le ressort du placard comme un remède miracle pour restaurer « l’esprit civique ».
Alors, on reparle du service militaire, appelé pudiquement depuis quelques années déjà : « service national ».
Déroulons l’affaire, sans faux-fuyants ni précautions de langage, et sans prétendre à l’exhaustivité.
Concrètement, c’était quoi, au fond, le service militaire en France ?
Une grande forge républicaine ? Une école de la citoyenneté ?
C’était surtout l’endroit où :
- Toutes les classes sociales s’y confondaient : du fils de bourgeois au fils d’ouvrier ou de paysan, de l’étudiant à l’analphabète.
- On apprenait à fermer sa gueule.
- On apprenait à respecter la hiérarchie, du bas vers le haut.
- On rangeait son armoire métallique vingt fois jusqu’à ce que tout soit à sa bonne place, au carré.
- On se levait au son du clairon à 6 heures, voire plus tôt.
- Le drapeau français était levé chaque matin, au mât des couleurs, par le peloton de garde, au garde-à-vous, et descendu chaque soir dans le même rituel.
- On dormait parfois à vingt et plus par chambre, sur des lits superposés, où était désigné un chef de chambrée.
- On balayait et cirait le parquet des chambrées et des couloirs.
- On lessivait les chiottes et récurait les cuvettes avec une lame de rasoir.
- On partait en perm si son chef de section considérait que tout était correct, de l’armoire métallique au parquet, des chiottes aux cuvettes.
- Et on ratait parfois son train pour sa perm de 36 heures.
- On fumait des troupes (le même tabac brun que les Gauloises).
- On gagnait 56 francs par mois, dans les années 1970, pour un soldat de deuxième classe, même pas de quoi aller au bordel…
- Et on ne se plaignait pas ou si peu.
- On apprenait la discipline sans discuter, et on avait entre 18 et 25 ans.
- Quand on mettait les mains dans nos poches, on avait droit à la même phrase : « T’as froid aux pieds ! ». Et on retirait les mains des poches.
- Si on persistait, on pouvait avoir droit aux poches cousues le temps nécessaire pour comprendre.
- Quand un type faisait le mariole, c’est toute la section, voire toute la compagnie, qui trinquait par une punition collective, de préférence la nuit.
- On vouvoyait les supérieurs du caporal au colonel et eux tutoyaient leurs subordonnés, sans que cela les empêche de dormir…
- Ça formait, et cassait parfois, les caractères.
- Qu’on soit fils de roi ou palefrenier, le tarif était le même pour tous.
- Et ce n’est pourtant pas si loin, tout ça…
- Ça durait douze mois et plus pour certaines fortes têtes.
- Ah, j’oubliais, on se souvenait aussi des tours de consigne, des arrêts simples ou des arrêts de rigueur en cellule.
- Ça faisait des souvenirs, des copains, des amis et des rires pour la vie.
Le carrousel des lâches
Les théoriciens et autres sociologues de salon voudraient aujourd’hui nous faire gober qu’ils viennent d’inventer l’eau tiède : il faudrait un « retour au civisme » – mais sans trop brusquer, bien sûr –, orchestré par un vague semblant de service militaire !
Mais attention, pas trop martial non plus… En ces temps d’émasculation verbale, ils osent à peine prononcer le mot, de peur d’une crise d’urticaire foudroyante dans leurs cervelles frileuses.
C’est tout le « charme » du relativisme et de l’hédonisme soixante-huitards : un demi-siècle de niaiserie institutionnalisée, de culture de l’excuse et de querelles stériles sur le sexe des anges, qui vient aujourd’hui s’écraser contre le mur du réel – ce mur impitoyable quand on a passé sa vie à fuir l’épreuve et les responsabilités.
Pourtant, ces virtuoses de la pirouette idéologique n’ont strictement rien inventé. Tout était déjà là, sous la main. Mais Chirac et ses pairs sont passés par là.
Bilan des courses : vingt ans plus tard, les voilà qui bégayent… et qui redécouvrent le service militaire !
Ah, j’oubliais. À l’époque, quand un bleu posait une question inutile, ou cataloguée comme telle, il avait droit à une réplique d’anthologie qui mériterait d’entrer direct au patrimoine mondial de l’humanité :
« Ferme ta gueule, t’auras chaud aux dents ! »
La clé anglaise dans l’engrenage
Mais que faudrait-il enfin pour que nos hiérarques triomphants aient « chaud aux dents » ?
Un séjour au fin fond du camp militaire de Mourmelon ou de Suippes, au cœur d’un hiver bien glacial, avec pour seule attraction des tours de garde nocturnes à veiller sur un bivouac endormi ?
Un rêve nostalgique pour rappeler qu’en République, le manège des concepts ne cessera de tourner que lorsque le machiniste aura coincé la grosse clé anglaise dans l’engrenage du déclin patriotique et moral.
Guillaume d’Aram de Valada
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