Les politiques migratoires ne sont pas une fatalité. Les choix de la Hongrie, de la Pologne, de la Tchéquie et de la Slovaquie méritent d’être étudiés pour ce qu’ils révèlent : la possibilité de défendre le contrôle des frontières, la continuité culturelle des nations et la responsabilité des gouvernements devant leurs peuples. Pour la droite française, ces expériences offrent une matière concrète à la réflexion, avec leurs résultats, leurs contradictions et leurs limites. Polémia publie ce dossier d’Andrej Kolárik dans le cadre de son partenariat officiel avec le Ladislav Hanus Institute, en Slovaquie. Cette coopération prolonge des échanges directs : Polémia était représenté, sur invitation, au Conservative Summit en 2025 et le sera de nouveau en 2026. Le dossier examine les réponses des quatre pays à la crise de 2015, l’évolution de leurs débats nationaux et l’accueil des personnes fuyant la guerre en Ukraine à partir de 2022. Il montre qu’une politique restrictive peut coexister avec une immigration de travail et un accueil humanitaire important. L’enjeu central demeure la capacité des nations à décider qui elles accueillent, dans quelles conditions et au service de quel projet collectif.
Polémia
Introduction
Les pays du groupe de Visegrád — la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie — ne rejettent pas toute immigration. Depuis la crise de 2015, ils défendent plutôt une conception sélective et souverainiste de l’accueil, dans laquelle les enjeux de sécurité, de cohésion culturelle et de politique étrangère occupent une place centrale.
L’année 2015 marque un tournant. Alors que la chancelière allemande Angela Merkel prononce son célèbre « Wir schaffen das » (« Nous y arriverons ») et que l’Europe connaît une forte hausse des arrivées de migrants et de réfugiés, les pays du groupe de Visegrád (V4) défendent une autre orientation. Le contrôle des frontières et le maintien de la cohésion nationale deviennent des priorités de leur discours politique.
Une position commune face à la crise migratoire
Dès septembre 2015, les chefs de gouvernement hongrois, polonais, slovaque et tchèque adoptent une déclaration commune. Leur réponse à la crise repose sur plusieurs axes : aider les pays accueillant déjà un nombre important de réfugiés, comme la Turquie ou la Jordanie, lutter contre les réseaux criminels liés aux flux migratoires et contribuer à stabiliser des États comme la Libye.[1]
Un mois plus tard, les quatre gouvernements réaffirment cette ligne. Ils décident notamment d’envoyer des renforts policiers pour aider la Hongrie à protéger sa frontière méridionale.[2]
Peu à peu, une doctrine commune se dessine.
Premier principe : protéger les frontières extérieures de l’Union européenne. Pour les gouvernements du V4, cette protection relève directement des obligations européennes. Sans contrôle efficace des frontières extérieures, préviennent-ils, c’est la survie même de l’espace Schengen et de la libre circulation qui pourrait être menacée.
Deuxième principe : agir sur les causes de l’immigration dans les pays d’origine. Les pays du V4 plaident pour la stabilisation des États touchés par la guerre, une aide accrue aux pays voisins accueillant déjà d’importantes populations réfugiées et la mise en place de « hotspots » permettant de traiter les demandes d’asile en dehors du territoire européen, notamment dans des pays comme la Tunisie.
Troisième principe : refuser la politique de la « porte ouverte » et les mécanismes obligatoires de redistribution des migrants.[3] C’est sur ce dernier point que l’opposition entre le V4 et une partie des institutions européennes devient particulièrement visible.
Avec l’Estonie et la Slovénie, les quatre pays défendent ainsi une conception différente de la solidarité européenne :
« La clé de répartition proposée, qui tient compte uniquement d’un algorithme simple fondé sur la population et le PIB, n’est pas acceptable. La méthode d’évaluation de la juste part de solidarité devrait refléter les efforts réels des États membres en matière d’asile, de migration et de gestion des frontières, l’efficacité de leurs mesures de retour, leurs actions dans le cadre de la dimension extérieure, leur capacité globale et la pression migratoire éventuelle sur leur territoire. »[4]
Cette opposition aux quotas et aux mécanismes de relocalisation va devenir l’un des principaux dénominateurs communs des politiques migratoires du groupe de Visegrád.
Hongrie : la ligne dure de Viktor Orbán
Parmi les quatre pays, la Hongrie adopte sans doute la position la plus spectaculaire et la plus assumée.
Le gouvernement hongrois s’oppose ouvertement à la politique migratoire défendue par Angela Merkel et à ce qu’il présente comme une politique de « porte ouverte ». Dès 2014, Budapest entreprend la construction d’une clôture de 177 kilomètres le long de sa frontière méridionale avec la Serbie.
La logique est claire : puisque la Serbie est considérée par les autorités hongroises comme un pays sûr, les ressortissants de pays tiers arrivant en Hongrie par les Balkans occidentaux peuvent voir leur demande rejetée au motif qu’ils auraient dû demander l’asile en Serbie avant d’atteindre la frontière hongroise.[5]
Mais Viktor Orbán ne limite pas cette politique au contrôle des frontières. Il en fait également une question politique intérieure.
En mai 2015, le Fidesz lance une consultation nationale consacrée à « l’immigration et au terrorisme ».[6] Quelque 1,3 million de personnes y participent.[7] L’exercice ressemble à un référendum sans valeur contraignante et permet au gouvernement de mobiliser l’opinion autour de sa politique migratoire.
La méthode est vivement contestée. Ses détracteurs dénoncent des questions orientées, voire propagandistes, conçues pour conduire les participants vers les réponses souhaitées par le gouvernement. D’autres y voient avant tout une opération d’autopromotion politique.[8]
Reste un fait : malgré les critiques sur la manière dont la consultation fut organisée, la Hongrie compte parmi les rares pays européens où la population fut directement interrogée sur les orientations de la politique migratoire.
L’année suivante, le gouvernement va plus loin.
En octobre 2016, les Hongrois sont appelés à se prononcer par référendum sur les quotas européens de relocalisation. La participation n’atteint que 44,04 %, un niveau insuffisant pour rendre le scrutin juridiquement valide. Mais parmi les suffrages exprimés, 98 % rejettent toute relocalisation obligatoire.[9] Près de 225 000 électeurs choisissent cependant le vote blanc ou nul, tandis que plus de 56 000 se prononcent en faveur des quotas.
À partir de là, l’immigration s’installe durablement au cœur de la politique hongroise.
Lors des élections de 2018, l’opposition aux flux migratoires devient l’un des principaux thèmes de campagne du Fidesz.[10] Depuis 2015, le sujet a progressivement éclipsé d’autres questions dans la communication gouvernementale. Viktor Orbán construit alors l’image d’un gouvernement protecteur de l’Europe et d’une Hongrie chrétienne face à l’immigration musulmane.[11]
Cette confrontation avec l’Union européenne finit également par se déplacer sur le terrain juridique.
En juin 2024, la Cour de justice de l’Union européenne condamne la Hongrie à une amende de 200 millions d’euros pour ne pas avoir appliqué les changements exigés dans sa politique migratoire et d’asile. À cette somme s’ajoute une astreinte d’un million d’euros pour chaque jour de retard.[12] En avril 2025, la facture cumulée dépasse déjà 500 millions d’euros.[13]
Pologne : de l’émigration à la question migratoire
En Pologne, le débat évolue différemment.
Dans le programme électoral de 2014 de Prawo i Sprawiedliwość (Droit et Justice, PiS, membre du groupe CRE), l’immigration est presque absente. Le sujet qui préoccupe alors davantage le parti est celui de l’émigration des Polonais.[14]
Cinq ans plus tard, le paysage a changé.
Dans son programme de 2019, le PiS continue de parler de l’émigration, mais consacre désormais plusieurs sections à l’immigration. Le parti insiste notamment sur la coopération entre les pays du V4 pour s’opposer au système européen de redistribution des migrants. La migration est essentiellement abordée sous l’angle des relations internationales et de la politique européenne.[15]
Chez Platforma Obywatelska (Plateforme civique, membre du PPE), la question est beaucoup moins présente : le programme de 2019 ne développe pratiquement pas le sujet.[16]
À l’autre bout du spectre politique, la Konfederacja (Confédération), qui rassemble notamment des courants nationalistes et libertariens, adopte un discours beaucoup plus radical. Pendant la campagne européenne de 2019, Sławomir Mentzen résume de manière provocatrice cinq positions officieuses du mouvement : « Nous ne voulons pas des Juifs, des homosexuels, des impôts, de l’avortement ni de l’Union européenne. »[17] Mentzen obtiendra par la suite 14,28 % des voix à l’élection présidentielle.
La question migratoire revient au premier plan en 2023.
Le gouvernement du PiS organise alors un référendum composé de quatre questions. La dernière demande aux électeurs : « Soutenez-vous l’admission de milliers d’immigrants illégaux du Moyen-Orient et d’Afrique dans le cadre du mécanisme de relocalisation forcée imposé par la bureaucratie européenne ? »
Le référendum se tient le même jour que les élections parlementaires. Pourtant, la participation reste insuffisante pour lui donner une valeur juridique. L’opposition critique par ailleurs fortement la formulation des questions, qu’elle accuse de caricaturer les positions de Platforma Obywatelska.
Slovaquie : quand la migration bouleverse les clivages politiques
En Slovaquie, la crise migratoire de 2015 produit une situation plus complexe. Les lignes de fracture ne correspondent pas toujours aux divisions traditionnelles entre gauche et droite.
Un débat particulièrement médiatisé l’illustre bien. Richard Sulík, président du parti libéral Sloboda a Solidarita (Liberté et Solidarité), affronte Monika Flašíková-Beňová, députée européenne du Smer-SD, le parti du Premier ministre Robert Fico.
Sulík défend la création de « hotspots » chargés de déterminer si les migrants remplissent les conditions nécessaires pour obtenir l’asile. Flašíková-Beňová insiste au contraire sur la dimension humanitaire et défend une politique d’accueil.[18] Sulík porte également ses critiques contre la politique migratoire d’Angela Merkel jusque dans les médias allemands.[19] [20]
Mais la position de Flašíková-Beňová n’est pas celle du dirigeant de son propre parti.
Robert Fico adopte une ligne beaucoup plus restrictive. Selon lui, puisque la Slovaquie n’a pas réussi à intégrer pleinement sa population rom, il serait illusoire d’imaginer qu’elle puisse réussir l’intégration d’Érythréens dans la société slovaque.[21]
En décembre 2015, la Slovaquie rejoint la Hongrie dans son combat juridique contre les quotas européens. Les deux pays saisissent la Cour de justice de l’Union européenne pour contester le mécanisme obligatoire de répartition des migrants, dans les affaires C-643/15 et C-647/15.
Ils échouent. Le 6 septembre 2017, la Cour valide le mécanisme de relocalisation, estimant qu’il constitue une réponse extraordinaire et proportionnée à la crise.
Entre-temps, Robert Fico durcit encore son discours. En janvier 2016, il affirme : « Nous devrions empêcher la création d’une communauté musulmane compacte en Slovaquie. »[22] Il déclare ensuite que « l’islam n’a aucune place en Slovaquie ».[23]
Face à lui, le président de la République Andrej Kiska adopte une tout autre approche. La présidence slovaque est une fonction largement cérémonielle et symbolique, mais Kiska utilise sa voix publique pour insister sur la dimension humanitaire de la crise. En conflit politique avec le Smer-SD, il appelle notamment à sortir de la logique consistant à traiter systématiquement la migration comme une question de sécurité.[24]
La réponse du Smer-SD ne tarde pas. Dans une vidéo de campagne imaginant une Slovaquie dirigée par l’opposition, le parti avertit : « Kiska ouvrira les frontières et laissera arriver des milliers d’immigrés. »[25]
La migration devient alors un thème majeur de la campagne politique slovaque.
Le parti de Richard Sulík, Sloboda a Solidarita, défend lui aussi une politique restrictive, mais à partir d’un argument différent : celui du refus de la contrainte européenne.
« La solidarité ne doit pas être imposée. Dans ce cas, elle cesse d’être de la solidarité, mais devient un diktat et l’exécution des ordres d’autrui. »
Le programme du parti, qui devient la principale force d’opposition après les élections, prévoit ainsi le rejet des quotas, la défense de l’espace Schengen, la stabilisation des pays situés de l’autre côté de la Méditerranée et la création de « hotspots ».[26]
Cette approche se retrouve également dans le programme du gouvernement slovaque de 2016. Celui-ci fait de la préservation de Schengen et de la protection des frontières extérieures des priorités, tout en affirmant vouloir contribuer à une « solution constructive d’une crise migratoire sans précédent tout en respectant les possibilités et les spécificités des États membres ».[27]
Le vocabulaire employé est révélateur. L’immigration apparaît aux côtés d’autres « menaces asymétriques » :
« Compte tenu de la situation internationale actuelle, nous sommes confrontés à des défis et à des risques permanents liés à des menaces asymétriques telles que le terrorisme, la migration illégale incontrôlée et les nouvelles formes de criminalité organisée. »[28]
La crise migratoire déborde même le cadre strict de la politique d’asile.
Le Parlement slovaque adopte une législation plus restrictive concernant la reconnaissance officielle des Églises et communautés religieuses. Le nombre minimum de fidèles nécessaire à leur enregistrement passe de 20 000 à 50 000.[29] La volonté d’empêcher l’enregistrement de l’islam est citée parmi les motivations de cette mesure, alors même que seules cinq confessions atteignent ce seuil lors du recensement de 2021.[30]
Les élections de 2020 changent pourtant profondément le paysage politique.
Le mouvement Obyčajní ľudia a nezávislé osobnosti (« Gens ordinaires et personnalités indépendantes », OĽANO) d’Igor Matovič arrive au pouvoir. Cette formation hétérogène s’est avant tout construite autour de la lutte contre la corruption.
Dans son programme, l’immigration illégale et le terrorisme apparaissent dans le chapitre « Un État qui protège » (Štát, ktorý chráni), mais restent secondaires par rapport à la lutte contre la criminalité et la corruption.[31]
La ligne migratoire demeure néanmoins restrictive : renforcement technologique et humain des frontières de Schengen, lutte contre les passeurs, contrôles renforcés, enregistrement plus rigoureux des migrants, accélération du rapatriement des personnes en situation irrégulière et rejet des quotas.[32]
Le gouvernement formé en 2020 par les partis d’Igor Matovič et Richard Sulík, avec Sme Rodina (« Nous sommes une famille ») de Boris Kollár et Za ľudí (« Pour les gens »), formation de l’ancien président Andrej Kiska, résume ainsi sa politique :
« En matière de politique migratoire, le gouvernement prônera des solutions fondées sur une protection efficace des frontières extérieures de l’UE, la mise en œuvre d’une politique de retour et la lutte contre les causes profondes de la migration dans les pays d’origine. Nous rejetons la politique des relocalisations obligatoires et estimons que la décision d’accorder l’asile doit rester de la compétence de l’État membre. Dans le même temps, nous sommes prêts à appliquer de manière ciblée le principe de solidarité là où cela apportera des solutions durables au problème de la migration illégale. »[33]
Mais ce gouvernement est rapidement fragilisé par ses conflits internes, auxquels s’ajoute la gestion de la pandémie de Covid-19. Il finit par tomber, ouvrant la voie aux élections de 2023.
Et avec elles, la migration revient au premier plan.
Le discours de Robert Fico a cependant évolué. La migration illégale continue d’être présentée sous l’angle sécuritaire, mais l’immigration légale apparaît désormais comme une réponse possible au manque de main-d’œuvre.
Matúš Šutaj Eštok, ministre de l’Intérieur du nouveau parti Hlas-Sociálna Demokracia (« Voix – Social-démocratie »), organise ainsi un vaste exercice de protection de la frontière hongroise au moment où la question migratoire resurgit, peu avant les élections.[34] Péter Magyar accusera ensuite le gouvernement Orbán d’avoir instrumentalisé la situation migratoire à des fins électorales.[35]
Le paradoxe devient encore plus visible lorsque Robert Fico, malgré sa rhétorique anti-immigration, conclut un accord avec l’Ouzbékistan permettant potentiellement l’arrivée d’un maximum de 200 000 travailleurs ouzbeks.[36]
La distinction entre immigration « souhaitée » et immigration « subie » apparaît ici avec une particulière netteté.
Tchéquie : le consensus contre les quotas
En Tchéquie, la crise migratoire de 2015 provoque une réaction proche de celle observée dans les autres pays du groupe de Visegrád.
Prague s’oppose largement aux mécanismes obligatoires de relocalisation proposés par l’Union européenne. Pourtant, le nombre de demandeurs d’asile accueillis dans le pays reste relativement faible. Cela n’empêche pas la migration de s’imposer rapidement comme un sujet majeur du débat politique national.
Le Premier ministre social-démocrate Bohuslav Sobotka refuse les quotas obligatoires tout en maintenant une ligne officiellement pro-européenne. Son gouvernement insiste sur deux priorités : protéger les frontières extérieures de Schengen et lutter contre les réseaux de trafic de migrants.
Cette approche rejoint directement les déclarations communes du V4 : contrôle des frontières, lutte contre l’immigration irrégulière et soutien aux pays d’origine. Dans la stratégie de sécurité tchèque de 2015, la crise migratoire est elle aussi présentée comme un défi auquel doivent répondre différentes mesures essentiellement technocratiques.[37]
Mais la personnalité qui marque véritablement le débat est le président Miloš Zeman.
Les pouvoirs de la présidence tchèque sont relativement limités. Son influence médiatique l’est beaucoup moins. Zeman l’utilise pour présenter la migration comme une menace à la fois sécuritaire et civilisationnelle.
En 2015, il va jusqu’à qualifier la crise migratoire d’« invasion organisée ».[38] Il établit également un lien entre immigration musulmane, terrorisme et instabilité sécuritaire en Europe.
La situation révèle toute la particularité du débat tchèque : alors que Sobotka peut déjà apparaître comme relativement restrictif dans le contexte européen, Zeman lui reproche, sur la scène nationale, de ne pas aller assez loin.
Dans la rue aussi, la tension monte. En juin 2015, une importante manifestation organisée par l’initiative Islám v ČR nechceme (« Nous ne voulons pas de l’islam en Tchéquie ») se tient à Prague.[39] En février 2016, plusieurs milliers de personnes manifestent à nouveau contre l’islam et l’immigration.[40]
En 2017, ANO, le mouvement d’Andrej Babiš, remporte les élections parlementaires. Dans son programme, la sécurité arrive en tête des priorités et la lutte contre la crise migratoire et le terrorisme occupe une place centrale.[41]
Le message est sans ambiguïté :
« La décision d’accueillir des réfugiés doit rester de la compétence des différents États. Au niveau de l’UE, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour mettre un terme à l’immigration clandestine vers l’Europe. »[42]
Un paradoxe politique apparaît pourtant. À cette époque, ANO reste membre de l’Alliance of Liberals and Democrats for Europe Party (ALDE), qui deviendra ensuite Renew Europe, malgré des positions migratoires nettement restrictives. Le mouvement finira par rejoindre Patriots for Europe en 2024.
L’opposition traditionnelle n’est toutefois pas beaucoup plus favorable aux quotas.
L’ODS (Občanská demokratická strana, Parti démocrate civique) du futur Premier ministre Petr Fiala les rejette également. Dans son programme électoral, aussi bien dans les chapitres consacrés à la sécurité que dans celui portant sur l’Europe, le parti réclame notamment une exception à la politique européenne commune en matière de migration et d’asile.[43]
Dans le même temps, la migration alimente la progression de formations populistes et eurosceptiques.
Le mouvement Svoboda a přímá demokracie (SPD) de Tomio Okamura fait de l’opposition à l’immigration et à l’islam l’un des piliers de son identité politique. Okamura dénonce régulièrement ce qu’il appelle « l’islamisation de l’Europe » et réclame des référendums aussi bien sur l’immigration que sur l’appartenance de la République tchèque à l’Union européenne.
À l’approche des élections législatives de 2021, la migration reste donc présente dans le débat, même si elle n’occupe plus la place dominante des années 2015-2016.
La crise afghane de l’été 2021 la remet cependant sur le devant de la scène. À quelques semaines du scrutin d’octobre, les questions d’immigration, d’asile et de contrôle des frontières reviennent dans les débats.
Et malgré leurs divergences sur de nombreux sujets, les principales forces politiques tchèques se retrouvent sur un point : leur opposition aux quotas obligatoires européens et leur volonté de renforcer la protection des frontières extérieures de Schengen.
Lors d’un débat organisé par Deník en août 2021, Petr Fiala affirme que les migrants doivent être arrêtés « aux frontières de l’Europe ». Andrej Babiš promet de son côté de ne laisser entrer « aucun migrant illégal » sur le territoire tchèque. Plus remarquable encore, Ivan Bartoš adopte lui aussi une position prudente et affirme partager, sur cette question, l’approche restrictive du gouvernement.[44]
Babiš et son mouvement ANO 2011 exploitent largement le thème pendant la campagne. Dans son programme, Babiš rappelle notamment avoir suspendu les quotas migratoires en juin 2017 et promet de continuer à les rejeter, tout en dénonçant le « diktat européen » en matière migratoire.[45]
La coalition de centre droit SPOLU (« Ensemble »), qui remporte finalement les élections de 2021, défend une ligne assez proche, mais avec un vocabulaire plus modéré et une place moins importante accordée à l’immigration. Dans son programme, ni les questions européennes ni les enjeux sécuritaires ne sont principalement organisés autour du thème migratoire.[46]
Le ton change. Le fond, beaucoup moins.
L’Ukraine, un tournant dans la politique migratoire du V4
Puis vient février 2022.
La guerre en Ukraine bouleverse profondément le rapport des pays du V4 à l’accueil des réfugiés.
Ces mêmes États qui avaient défendu pendant des années des politiques migratoires restrictives — symbolisées notamment par les barrières aux frontières hungaro-serbe et polono-biélorusse — deviennent soudain des pays de transit, mais aussi des terres d’accueil pour des centaines de milliers d’Ukrainiens.
Le contraste avec 2015 est frappant.
Quelques années auparavant, l’arrivée de migrants était largement présentée à travers le prisme de la sécurité, du contrôle des frontières et de la préservation de l’identité nationale. À partir de 2022, l’accueil des Ukrainiens est au contraire décrit comme une obligation humanitaire et morale.
Entre février et juillet 2022, environ 1,2 million de réfugiés ukrainiens sont enregistrés en Pologne, 203 000 en Hongrie et 153 000 en Slovaquie.[47]
La Pologne adopte notamment une politique particulièrement souple, acceptant différents types de documents d’identité pour faciliter l’accueil des réfugiés.
En 2025, près de 980 000 réfugiés ukrainiens vivent encore en Pologne, contre environ 400 000 en Tchéquie, 150 000 en Slovaquie et 65 000 en Hongrie.[48]
Ces différences s’expliquent par plusieurs facteurs : la taille des marchés du travail, l’existence de diasporas ukrainiennes déjà installées, mais aussi les proximités linguistiques et culturelles. Dans le cas hongrois, la langue peut constituer une difficulté supplémentaire : contrairement au polonais, au tchèque, au slovaque et à l’ukrainien, le hongrois n’appartient pas à la famille des langues slaves.
Mais au-delà des chiffres, l’accueil des Ukrainiens révèle surtout une distinction fondamentale dans les politiques migratoires d’Europe centrale.
Les réfugiés ukrainiens ne sont pas perçus de la même manière que les migrants arrivés du Moyen-Orient ou d’Afrique à partir de 2015.
Ces derniers avaient souvent été présentés comme une menace potentielle pour la sécurité, la cohésion sociale ou l’identité nationale. Les Ukrainiens, eux, sont majoritairement considérés comme des voisins européens culturellement proches, contraints de fuir une guerre conventionnelle qui se déroule directement aux frontières de la région.
Ce contraste met en lumière une réalité essentielle de la politique migratoire du groupe de Visegrád : son caractère restrictif ne signifie pas nécessairement un rejet absolu de l’immigration.
Il révèle plutôt une conception sélective de l’accueil.
Dans cette logique, la question n’est pas seulement de savoir combien de personnes peuvent entrer. Elle est aussi de savoir qui entre, dans quelles circonstances, pour quelles raisons et avec quelle proximité culturelle, géographique ou politique avec les sociétés d’accueil.
C’est précisément cette distinction qui permet de comprendre la cohérence apparente entre deux images qui pourraient, à première vue, sembler contradictoires : celle d’une Europe centrale fermant ses frontières pendant la crise migratoire de 2015 et celle de cette même Europe centrale accueillant massivement les réfugiés ukrainiens à partir de 2022.
Andrej Kolárik
13/09/2026
Migration en chiffres – Données statistiques
| Premières demandes d’asile par an. Source : Demandes d’asile – Statistiques annuelles – Statistiques expliquées – Eurostat | ||||
| Hongrie | Pologne | Slovaquie | Tchéquie | |
| 2014 | 41 215 | 5 610 | 230 | 905 |
| 2015 | 174 435 | 10 255 | 270 | 1 235 |
| 2016 | 28 215 | 9 780 | 100 | 1 200 |
| 2017 | 3 115 | 3 005 | 150 | 1 140 |
| 2018 | 635 | 2 405 | 155 | 1 350 |
| 2019 | 465 | 2 765 | 215 | 1 570 |
| 2020 | 90 | 1 510 | 265 | 790 |
| 2021 | 40 | 6 240 | 330 | 1 055 |
| 2022 | 45 | 7 700 | 500 | 1 335 |
| 2023 | 30 | 7 720 | 370 | 1 130 |
| 2024 | 25 | 14 445 | 135 | 1 025 |
| 2025 | 105 | 11 155 | 130 | 930 |
| Permis de séjour. Source : https://ec.europa.eu/ | ||||
| Hongrie | Pologne | Slovaquie | Tchéquie | |
| 2015 | 20 751 | 541 583 | 9 279 | 68 804 |
| 2016 | 22 842 | 585 969 | 10 227 | 80 068 |
| 2017 | 32 229 | 688 912 | 13 688 | 57 721 |
| 2018 | 55 739 | 648 169 | 21 040 | 71 201 |
| 2019 | 62 073 | 724 416 | 28 836 | 117 069 |
| 2020 | 54 835 | 598 047 | 18 251 | 54 332 |
| 2021 | 58 115 | 967 345 | 29 067 | 74 395 |
| 2022 | 68 672 | 700 264 | 27 441 | 53 809 |
| 2023 | 77 479 | 642 789 | 28 750 | 43 792 |
| 2024 | 87 624 | 488 846 | 23 594 | 45 436 |
| Citoyens d’Ukraine ayant un titre de séjour en cours de validité à la fin de l’année | ||||
| Hongrie | Pologne | Slovaquie | Tchéquie | |
| 2021 | 63 175 | 651 221 | 54 138 | 193 547 |
| Ressortissants de pays tiers bénéficiant d’une protection temporaire à la fin du mois de juin 2026 | ||||
| Hongrie | Pologne | Slovaquie | Tchéquie | |
| 2021 | 44 965 | 961 170 | 147 320 | 390 810 |
Notes
[1] Joint Statement of the Heads of Government of the Visegrad Group Countries,daté 04.09.2015 disponible sur le site internet: https://www.visegradgroup.eu/home/documents/2015/joint-statement-of-the-150904
[2] V4 Declaration on Migration Crisis, daté 15.10.2015 disponible sur le site de representation permanente de la République Tchéque chez l´Union Européenne ( https://mzv.gov.cz/representation_brussels/en/news_and_media/v4_declaration_on_the_migration_crisis.html)
[3] SZALAI Maté, CSORNAI Zsuzsanna, GARAI Nikolett: V4 Migration Policy: Narratives and Interpretative Framework
[4] The New Pact on Migration and Asylum – a common position of V4 countries, Estonia and Slovenia, daté 18.12.2022, disponible sur le site internet: https://www.gov.pl/web/V4presidency/the-new-pact-on-migration-and-asylum—a-common-position-of-v4-countries-estonia-and-slovenia
[5] KAJÁNEK, Tomáš: The migration strategies and positions on the EU migration and asylum agenda: evidence from the Visegrad Group countries, accessible sur le site internet: https://www.ssoar.info/ssoar/bitstream/handle/document/83650/ssoar-jlibertyintaff-2022-3-kajanek-The_migration_strategies_and_positions.pdf
[6] National Consultation on Immigration to Begin, disponible sur le site de web: https://2015-2019.kormany.hu/en/prime-minister-s-office/news/national-consultation-on-immigration-to-begin
[7] Csak remélni lehet, hogy tízmilliárd forint alatt megúszhatjuk az újabb „nemzeti konzultációt”, disponible sur le site internet: https://hirklikk.hu/kozelet/csak-remelni-lehet-hogy-tizmilliard-forint-alatt-meguszhatjuk-az-ujabb-nemzeti-konzultaciot/404426
[8] POMORAŃSKI, Marcin: Public Consultations as a Tool of Immigration Policy in Hungary, DOI: 10.17951/k.2017.24.1.135
[9] Résultats de référendum disponible sur le site internet: https://static.valasztas.hu/dyn/onepsz201610/szavossz/en/eredm_e.html
[10] Gábor Győri at Friedrich Ebert Stiftung: Hungarian Politics in 2018, disponible sur le site internet: https://www.policysolutions.hu/userfiles/Hungarian_Politics_in_2018_web.pdf
[11] Discours de Viktor Orbán de février 28 2016, disponible sur le site de web: https://abouthungary.hu/prime-minister/pm-orban-in-state-of-the-nation-speech-europe-can-and-must-be-protected
[12] SCHEFFER Joakim: EU Court Orders Hungary to Pay €200 Million Over Migrant Policy — PM Orbán: Outrageous and Unacceptable Verdict, disponible sur The Hungarian Conservative: https://www.hungarianconservative.com/articles/current/hungary_european-court-of-justice-verdict__migration-policy_border-protection_viktor-orban_eu/
[13] SCHEFFER Joakim: EU Commission´s Migration Fines on Hungary Exceed €500M, disponible sur The Hungarian Conservative, https://www.hungarianconservative.com/articles/current/migration-fine-penalty-hungary-eu-commission-ecj-ruling/
[14] Programme électorale de parti PiS en 2014, disponible sur le site internet: https://app.isppan.waw.pl/wp-content/uploads/2024/04/1.72.14.2.pdf
[15] Programme électorale de parti PiS en 2019, disponible sur le site internet: https://rpedia.pl/w/images/5/57/Program_wyborczy_Prawa_i_Sprawiedliwo%C5%9Bci_2019.pdf
[16] Programme éléctorale de Koalicia Obywatełska en 2019, disponible sur le site internet: https://rpedia.pl/w/images/5/57/Program_wyborczy_Prawa_i_Sprawiedliwo%C5%9Bci_2019.pdf
[17] Sławomir Mentzen sur YouTube: https://www.youtube.com/watch?v=ev1YBU86aHU, temps 19:00-19:14
[18] Sulík vs. Fľašíková, zostrih emotívnej debaty o utečencoch , disponible sur YouTube: https://www.youtube.com/watch?v=ikL3qhLx634
[19] Flüchtlingskrise: Interview mit Ska Keller und Richard Skulík am 07.10.2015, disponible sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=elwZ8YAEZg4
[20] Utečenecká politika Nemecka: Richard Sulík pre Deutsche Welle, disponible sur YouTube: https://www.youtube.com/watch?v=cg7xoktyQ_8
[21] SITA: Fico chce pomôcť každému chudákovi, ktorému ide o život, disponible sur internet: https://sita.sk/fico-chce-pomoct-kazdemu-chudakovi-ktoremu-ide-o-zivot/
[22] SME.sk: Fico chce zabrániť vzniku ucelenej moslimskej komunity na Slovensku, disponible sur internet: https://www.sme.sk/domov/c/fico-musime-zabranit-vzniku-ucelenej-moslimskej-komunity-na-slovensku
[23]Robert Fico: Islam has no place in Slovakia, disponible sur Politico: https://www.politico.eu/article/robert-fico-islam-no-place-news-slovakia-muslim-refugee/
[24] KISKA, Andrej: Ukážme v utečeneckej kríze srdce a charakter, disponible sur Denník N: https://dennikn.sk/261940/prezident-kiska-ukazme-v-uteceneckej-krize-srdce-a-charakter-cely-prejav/
[25] Predstavte si rokovanie vlády, ak by bol Kiska premiérom. Disponible sur YouTube:https://www.youtube.com/watch?v=j2qBorH-TaY&list=RDj2qBorH-TaY&start_radio=1
[26] Program électoral de parti SaS pour les élections de 2016 , disponible sur internet: https://www.sas.sk/clanok/4065/nr-sr-2016
[27] Programové vyhlásenie vlády 2016-2020, p. 5, disponible sur le site de web: https://www.mosr.sk/data/att/163322.pdf
[28] Programové vyhlásenie vlády 2016-2020, p. 64, disponible sur le site de web: https://www.mosr.sk/data/att/163322.pdf
[29] Poslanci prelomili veto prezidenta, schválil zákon o cirkvách. Disponible sur SME.sk: https://www.sme.sk/domov/c/poslanci-prelomili-veto-prezidenta-schvalili-zakon-o-cirkvach
[30] Poir voir les résultats du recensement de 2021 sur religion en Slovaquie: https://www.scitanie.sk/en/population/basic-results/structure-of-population-by-religious-belief/SR/SK0/SR
[31] rogramme élelctorale de OĽANO pour les éléctions de 2020, disponible sur le web: https://www.obycajniludia.sk/wp-content/uploads/2020/02/OLANO_program_2020_FINAL_online.pdf
[32] Programme électorale de OĽANO pour les éléctions de 2020, disponible sur le web: https://www.obycajniludia.sk/wp-content/uploads/2020/02/OLANO_program_2020_FINAL_online.pdf, p. 152
[33] Programové vyhlásenie vlády 2020-2024, p. 109, disponible sur le web: https://www.mpsr.sk/download.php?fID=18769
[34] LIĎÁK Ján: Relevancia migrácie vo volebnej kampani v roku 2023, disponible sur le web: https://conferences.euba.sk/jazykapolitika/www_write/files/2024/lidak.pdf
[35] Magyar obvinil Orbána, že pomohol Ficovi vyhrať voľby: My nebudeme voziť migrantov na slovenskú hranicu, disponible sur Hospodárske noviny: https://hnonline.sk/svet/96275853-magyar-obvinil-orbana-ze-pomohol-ficovi-vyhrat-volby-my-nebudeme-vozit-migrantov-na-slovensku-hranicu
[36] ČAPLOVIČ Miroslav: Fico ponúka prácu na Slovensku Uzbekom. V Rusku majú na svedomí najviac zločinov spáchaných cudzincami, disponible sur Pravda: https://spravy.pravda.sk/svet/clanok/755302-fico-ponuka-pracu-na-slovensku-uzbekom-v-rusku-maju-na-svedomi-najviac-zlocinov-spachanych-cudzincami/
[37] Security Strategy of the Czech Republic, 2015 , disponible sur le web: https://www.mo.gov.cz/images/id_8001_9000/8503/Security_Strategy_2015.pdf?utm_source=chatgpt.com
[38] Zeman: Sobotka postojem k migraci ohrožuje naší bezpečnost, Disponible sur Echo24: https://m.echo24.cz/a/itFAd/zeman-sobotka-postojem-k-migraci-ohrozuje-nasi-bezpecnost
[39] V Praze protestovali odpůrci přijímání migrantů. Mluvili o vlastizradě, disponible sur Lidovky: https://www.lidovky.cz/domov/v-praze-protestovali-odpurci-prijimani-migrantu-kritizovali-vladu.A150630_191837_ln_domov_mct
[40] My jsme tady doma, skandovali demonstranti proti islámu před Hradem, disponible sur iDnes.cz: https://www.idnes.cz/zpravy/domaci/demonstrace-kvuli-imigraci-v-praze.A160206_124807_domaci_pku
[41] Program électoral de ANO: Teď nebo nikdy: Program ANO 2017, disponible sur le web: https://www.brehy.eu/wp-content/uploads/ANO_program-2017.pdf
[42] Program électoral de ANO: Teď nebo nikdy: Program ANO 2017, disponible sur le web: https://www.brehy.eu/wp-content/uploads/ANO_program-2017.pdf, p. 16
[43] Program éléctoral de ODS: Silný program pro silné Česko, disponible sur le web: https://www.ods.cz/docs/volby2017/Program-ODS-2017-web.pdf
[44] Migrace, těžká téma i pro české politiky. Deník se zeptá Babiše, Bartoše a Fialy. Disponible sur Pražský deník :https://prazsky.denik.cz/volby-ps-2021-osobnosti/migrace-afghanistan-politika-premier-debata-volby.html
[45] Až do roztrhání téla: program éléctorale de ANO de 2021, disponible sur le web: https://www.anobudelip.cz/file/edee/2021/ano-volebni-program.pdf
[46] SPOLU pro bezpečnou zemi: Chapitre du programme électorale de coalition SPOLU pour les éléctions de 2021, disponible sur le web: https://www.top09.cz/proc-nas-volit/volebni-program/archiv/volebni-program-2021/5-spolu-pro-bezpecnou-zemi-28547.html
[47] Statistique de UNHCR, archivé ic: https://web.archive.org/web/20220310051210/https://data2.unhcr.org/en/situations/ukraine










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