Qu’est-ce qui est plus ignoble qu’un lynchage, si ce n’est un lynchage médiatique et judiciaire ? Celui qu’a subi le policier municipal de Carcassonne, coupable d’avoir vu enregistrés ses propos de bistrot ou de salle de garde. Car nous vivons à une époque où les crimes de la pensée sont davantage réprimés que les crimes de sang. À rebours de ce que pensait Montesquieu dans L’Esprit des lois en 1748 : « Les mots ne sont jamais des actes. » Voici en tout cas un article aussi brillant qu’incisif d’Éric Delcroix.
Polémia.
Espionnage, délation et lynchage
Après avoir été apparemment ignoré, légitimement et à dessein, par l’ancien maire divers droite de Carcassonne en 2025, l’enregistrement audiovisuel accidentel des propos du brigadier-chef principal de la police municipale a été divulgué le 8 septembre par Midi libre. Et le nouveau maire, Christophe Barthès, Rassemblement national celui-là, a cédé au hourvari, pour des propos de salle de garde, licencieux conformément au genre, tenus en privé, d’un flic à l’autre, dans l’habitacle de leur voiture en patrouille. Le policier a été révoqué incontinent et, volontaire du service d’ordre du RN, chassé du mouvement, semble-t-il sans autre forme de procès, comme disait La Fontaine (Le Loup et l’Agneau).
Racistes, homophobes, transphobes et antiféministes (horresco referens !) comme on dit, ces propos, à les entendre, étaient tenus dans un entre-soi rigolard et on comprend qu’ils étaient propres, par leur outrance même, à désamorcer les angoisses pendant des missions particulièrement difficiles. Telles les blagues de carabins. Oui, en privé, on peut et on doit pouvoir se livrer à toutes les licences verbales (les mots ne sont jamais des actes, disait Montesquieu dans L’Esprit des lois — 1748) et donc jusqu’à l’obscénité. Celle-ci peut être un défouloir positif, sans conséquence sur l’exercice de sa fonction par le locuteur, ici sans reproche à cet égard. Pour le malheur de ce policier, le nouveau maire est du RN, contrairement à son prédécesseur qui était plus réaliste, plus mesuré et sans complexe incapacitant. Ce nouveau maire ne s’est senti tenu à aucun devoir envers son subordonné, qui plus est militant de son parti. Dont acte pour ses collègues et camarades de service d’ordre présents et à venir…
Pauvre flic ! Son immolation, sur l’autel du vivre-ensemble, nous montre que nous n’avons plus aucune licence : le Big Brother vétilleux d’Orwell veille, potentiellement dans l’habitacle de chaque auto, et bientôt dans notre âme puisque l’on nous promet une intelligence artificielle capable, dès demain, de sonder notre cœur.
De telles saillies sont proférées au sein de nombreux équipages franchouillards de la police, municipale ou nationale (j’en ai eu moult témoignages), sur un ton volontairement léger, sans aucune importance pratique sauf à permettre une décompression ; cela n’empêche pas ces policiers de faire leur travail dans le respect des lois. À force de vouloir des policiers et gardes du corps aux pensées, sentiments et affects vertueux, au regard du nouvel ordre moral antidiscriminatoire, on aura un problème de recrutement. En cours de résolution au demeurant, car le processus semble se dessiner pour embaucher, en discrimination positive, des personnes issues de l’immigration extra-européenne…
D’un ordre moral à l’autre, du temps de celui qui régentait les rapports entre les hommes et les femmes, Alfred de Musset, dans les Confessions d’un enfant du siècle (1836), rapporte ce qu’il en fut en France à compter de la Restauration :
… l’hypocrisie la plus sévère régnait dans les mœurs ; les idées anglaises se joignant à la dévotion, la gaîté avait disparu.
Ce précédent ordre moral n’empêchait évidemment pas les gens entre eux, les hommes ici, voire les femmes là, de tenir des propos salaces, égrillards et pornographiques. Sauf que « la gaîté avait disparu ». Oublions la comptine : plus un gendarme ne rit dans la gendarmerie…
Mais il n’y avait pas, au siècle de Musset, l’espionnage institutionnalisé des vies privées et la délation n’était pas une activité reconnue, à l’inverse de ce qu’il en est de nos jours (cf. sa légalisation depuis la loi Pleven de 1972). On cachait les indics, ce qui n’est plus le cas avec les testings.
Si l’affaire de Carcassonne est révélatrice de quelque chose, ce n’est pas de la vilenie supposée d’un policier dans les tensions d’une patrouille, toujours risquée. Elle est révélatrice de la veulerie de nos politiciens et de l’évaporation de l’humour, je ne dis pas du comique, mais de l’humour qui implique de la distanciation (cf. persécutions contre Dieudonné M’bala M’bala). Capitulation du maire RN de Carcassonne, mais aussi d’une myriade de politiciens et journalistes qui prennent une tempête dans un verre d’eau pour un raz-de-marée.
En effet, nous avons assisté à un festival, non pas de simples lâchetés (qui n’a jamais été lâche ?), mais de cette veulerie qui corrompt l’âme. Et on voudrait nous faire croire que ces gens-là, tous autant qu’ils sont, seraient dignes de prendre les rênes de la France en crise ? Même l’inoxydable Robert Ménard, lui aussi, y est allé de son coup de pied sur le pauvre type, objet pantelant de ce lynchage médiatique, déjà à terre et à la ramasse. Croyait-il indispensable de ne pas laisser cette affaire à l’échelle de Carcassonne ? Que sait-il des policiers de Béziers, ville dont il est maire ? Que ne découvrirait-il pas de leurs dialogues s’il les espionnait ?
Et puis, subsidiairement, j’entends ne jamais être du côté de la meute, de n’importe quelle meute. L’hallali est toujours ignoble : voir des donneurs de leçons droit-de-l’hommistes donne la véritable aune pour les juger.
La défense des siens et saillies racistes
L’abjection n’est jamais du côté du lynché, mais toujours des lyncheurs, racistes ou antiracistes. Des hommes comme Mélenchon aujourd’hui et feu Jean-Marie Le Pen hier ont su montrer que l’on pouvait ne pas abandonner les siens dans l’adversité politique et faire face à la meute…
Et puisque j’ai cité le nom de Mélenchon, voyez ce que celui-ci a dit, à froid et en public :
Je ne peux pas survivre quand il n’y a que des blonds aux yeux bleus. C’est au-delà de mes forces… Quand on est arrivé en France, c’était l’horreur pour nous (Hit Radio, février 2013).
Ce qui ne l’empêche pas de demander la révocation « sans délai » du policier, vœu accompli simultanément par le maire RN. Il est vrai que Mélenchon sait que la mauvaise foi est consubstantielle au marxisme-léninisme. Barthès-Mélenchon, même combat ? Pourquoi voter RN à Carcassonne si on peut voter LFI ?
On nous dit que le malheureux policier aura des comptes à régler auprès de la justice du nouvel ordre moral. En tout cas, celle-ci a relaxé en appel (2021) le rappeur Nick Conrad qui chantait :
Pendez les Blancs / Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs / Attrapez-les vite et pendez leurs parents (2018).
Je crains que le policier n’ait pas l’alibi de la licence poétique qu’il lui faudrait pour bénéficier d’une relaxe…
Brigadier-chef, je ne vous connais pas, je ne sais rien de vous, mais je vous tends la main.
Éric Delcroix
12/09/2026
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