Accueil | Géopolitique | Cuba : enjeux et conditions d’une possible transition démocratique

Cuba : enjeux et conditions d’une possible transition démocratique

Cuba : enjeux et conditions d’une possible transition démocratique

par | 24 mai 2026 | Géopolitique

Cuba : enjeux et conditions d’une possible transition démocratique

Faire un don à POLÉMIA en 2026

Récolté 9 077,00€
Objectif 20 000,00€
Donateurs 235
45,4%

Polémia s'engage sur ce début d'année 2026 à mener 3 premières batailles. Améliorer son IA alternative pour en faire un outil efficace et largement utilisé, créer un dossier et une…

Pour faire oublier le guêpier iranien, Trump va-t-il tenter une opération à Cuba sur le modèle de son action plutôt réussie au Venezuela ? Fin connaisseur de l’Amérique latine et critique du gauchisme tropical, Charles Grandfeu apporte ici son éclairage, dans la poursuite de ses travaux précédents sur la dictature judiciaire au Brésil et de son analyse de la situation au Venezuela. Il ne s’agit pas ici, pour Polemia, de prendre parti, mais d’éclairer certains tenants et aboutissants de la doctrine Donroe.
Polémia

 

Une crise permanente depuis 70 ans

Incapable de subvenir aux nécessités primordiales de son peuple et de dominer les piliers stratégiques qui constituent la souveraineté d’un État, la dictature cubaine n’a survécu jusqu’ici que grâce à la perfusion permanente de ses alliés idéologiques (Russie, Chine et la fratrie des pays socialistes d’Amérique du Sud).

Il y avait à cela deux raisons essentielles, qui en vérité n’en font qu’une : d’une part, l’île caribéenne, devenue le référent de la révolution anti-impérialiste des tiers-mondistes, constituait la plateforme à partir de laquelle devait se propager la révolution dans le continent ; d’autre part, elle servait de base d’infiltration et d’espionnage militaire visant les États-Unis. En un mot, Cuba était le centre idéologique et stratégique de la révolution sur le continent américain.

Ces dernières années, la dégringolade du régime castriste s’est cependant accélérée notoirement et Cuba connaît aujourd’hui sa pire crise depuis la révolution de 1959, une crise économique, sociale et politique.

À l’origine de cette phase noire, il y a tout d’abord les années Covid qui, à Cuba, ont eu des répercussions dramatiques sur le plan sanitaire et, plus encore, sur le plan économique, car se sont combinées les pénuries de produits de première nécessité et celles concernant les domaines alimentaire, sanitaire et énergétique.

Des grandes manifestations réprimées dans le sang

À l’issue de cette contestation populaire, plus de 1 500 personnes ont été emprisonnées. Selon Camila Rodriguez de la Commission interaméricaine des droits de l’homme, 40 prisonniers sont morts entre janvier et mars 2026 à la suite d’un refus délibéré de soins de la part des autorités, et 290 personnes seraient entre la vie et la mort pour les mêmes raisons. Elle ajoute qu’il s’agit d’une pratique habituelle de la dictature, qui ne transfère les prisonniers à l’hôpital que lorsqu’ils sont à l’article de la mort. Rappelons que le nombre de détenus politiques à Cuba, que l’on sait très important, n’est pas connu.

Des coupures d’électricité, parfois durant des jours, des pénuries alimentaires, une crise sanitaire, tous les secteurs de la vie sont violemment touchés et des manifestations recommencent à poindre dans plusieurs points de l’île.

Quand on sait que, depuis 2021, un million à un million et demi de Cubains ont fui la folie répressive du président Miguel Díaz-Canel, on comprend pourquoi, de l’avis de tous, cette crise dépasse toutes les autres.

L’influence déterminante de la politique étrangère américaine

Cette aggravation subite a une cause : elle est due à l’intervention de l’administration Trump au Venezuela qui, en enlevant le dictateur Nicolás Maduro, a modifié radicalement la géopolitique sud-américaine. En effet, les conditions impératives que Donald Trump a imposées au Venezuela ont été assorties, sous peine de sanctions, d’une interdiction, à quelque pays que ce soit, de commercer avec Cuba et principalement d’y exporter du pétrole.

Bien que, ces derniers jours, un pétrolier russe ait pu livrer une cargaison de combustible, cette interdiction constitue un véritable coup de grâce pour Cuba. Sans le pétrole vénézuélien et mexicain, l’île ne peut subvenir à ses besoins puisqu’elle consomme environ 110 000 de barils par jour, alors qu’elle n’en produit que 25 à 40 000.

De la même façon, Trump a publié un ordre exécutif où il déclare Cuba comme une « menace extraordinaire à la sécurité et à la politique étrangère des États-Unis ». Ce document accuse le régime cubain de déstabiliser la région et de s’allier aux ennemis des USA, ainsi qu’à des groupes terroristes tels que le Hamas et le Hezbollah.

Pire, du fait de la nouvelle géopolitique entérinée par Trump, de la guerre d’Ukraine, de la récente intervention en Iran et du rééquilibrage des zones d’influence entre Chine et USA, Cuba se retrouve dans un isolement total. L’île n’est plus, au moins provisoirement, un enjeu crucial pour ses alliés traditionnels.

La situation est devenue si intenable que, récemment, le régime a été obligé d’accepter six millions de dollars d’aide humanitaire de la part des États-Unis, et que plusieurs cargos de produits de première nécessité ont été envoyés par le Mexique et le Brésil. Cuba ne survit donc que grâce à l’aide humanitaire.

Depuis deux mois, les signes que le régime castriste craint pour sa pérennité se multiplient, ce que soulignent des événements qui auraient été impensables il y a quelques mois. Le 14 février dernier, la population de Morón a ainsi incendié le siège du Parti communiste, un lieu plus sacré qu’une église à Cuba.

Récemment, le régime cubain déclarait qu’il redoutait une invasion américaine, mais cette posture médiatique fait partie du vieil arsenal diplomatico-propagandiste. D’un côté, on utilise la rhétorique victimaire, mais galvanisatrice, du David insulaire contre le Goliath impérialiste, et, de l’autre, on tire la vieille ficelle de l’union populaire contre l’attaque impérialiste pour détourner le mécontentement initialement focalisé sur le gouvernement.

Personne ne sait si Trump envisage une invasion de l’île, mais tout porte à croire que cela n’aura pas lieu et que le régime cubain serait prêt, pour la première fois de son histoire et à l’instar du Venezuela, à changer de cap dès lors qu’on lui laisserait du temps et une porte de sortie honorable, chose que Marco Rubio a déclarée officiellement être prêt à lui consentir.

Des négociations secrètes avec le gouvernement de Díaz-Canel

Celles-ci ont commencé lors du sommet caribéen dans l’île de Saint-Christophe-et-Nieves, le 13 mars dernier, entre Marco Rubio et le très discret petit-fils de Raúl Castro, Raúl Guillermo Rodríguez Castro, dit « El Cangrejo » (le crabe).

À 41 ans, ce dernier incarne la nouvelle génération politique de la famille Castro. Moins doctrinaire, plus pragmatique et consciente de l’isolement du pays, cette nouvelle génération serait, hypothétiquement et à moyen terme, peut-être plus encline à négocier, mais toujours avec l’aval de leur aîné Raúl Castro qui domine sans partage la décision politique dans l’île. Si Fidel avait exclu la famille du cercle très réduit du pouvoir (lui-même et une poignée de membres historiques de la révolution), son frère Raúl avait au contraire commencé à intégrer quelques proches du cercle familial, héritage oblige…

Privé de ses précieux alliés pour un temps certain, Cuba n’aura pourtant (si rien ne change) pas d’autre solution que de céder aux demandes américaines, d’autant que le peuple cubain dans sa quasi-totalité ne désire que voir ce régime totalitaire s’effacer au profit d’une transition démocratique.

C’est en ce sens que l’approche d’« El Cangrejo » a des chances de réussir, car la nouvelle génération de la famille Castro peut se distancier des chimères révolutionnaires dès lors qu’on ne lui demande pas d’abandonner sa place de roitelet de l’île. On ne le sait pas assez, mais la famille Castro est multimilliardaire et possède une fortune peu commune. Une partie du pétrole fourni à Cuba était ainsi revendue au profit du clan.

Il ne faut pourtant pas croire que ces notables se soient défait du capital révolutionnaire dont ils sont les héritiers, car ils savent jouer de la duplicité. La dynastie castriste et sa jeune garde nagent naturellement entre la défense féroce du négoce familial, qui se confond avec l’économie nationale de l’île, et une solide formation politique qui, en 70 ans de révolution, a su jouer d’une main de maître avec les arcanes de la géopolitique mondiale, les deux registres étant toujours superposés.

La plus grave des erreurs serait de sous-estimer la puissance du clan Castro (et du cercle très fermé de son pouvoir) — une institution cubaine et une dynastie incontournable au royaume des soviets tropicaux — qui tient l’armée et négocie toujours sur ce double registre des intérêts familiaux et le fin, mais féroce, jeu diplomatique.

Toute la difficulté de l’exercice sera donc de réussir à ce que le clan Castro et le cercle associé se métamorphosent en un instrument du changement, alors qu’il a toujours été, jusqu’à présent, un instrument de durcissement et un maître du double jeu, d’autant qu’il conserve un épouvantable et très puissant appareil répressif.

Dans cette optique, il n’y a qu’un bras de levier : la promesse d’une économie florissante (et à la clé de juteuses opérations), doublée d’une forte pression politique dans le contexte d’un isolement continu à l’international comme à l’intérieur du continent sud-américain.

Dans ce sens, le passage de la quasi-totalité du continent à droite constitue un atout de poids et les élections brésiliennes en octobre prochain seront décisives.

Cependant, malgré sa taille et son poids ridicules, Cuba continuera encore pour longtemps de représenter le caillou dans la chaussure des Yankees, et une plateforme de projection toujours susceptible d’être réactivée contre l’impérialisme américain.

Durant les mandats Obama, Raúl Castro avait consenti à une certaine libéralisation de l’économie et à un assouplissement des restrictions qui régissaient la circulation des Cubains entre les USA et Cuba, mais toujours dans le cadre d’un jeu de dupes qui consentait une ouverture afin de lui donner le temps de consolider ses positions stratégiques avec le Venezuela, la Chine et la Russie.

Ainsi, comme résultat de cette apparente ouverture, Raúl Castro avait-il prévu dès cette époque de propulser Miguel Díaz-Canel en vue de prendre sa succession.

Par idéalisme ou incompétence, les dernières administrations américaines, avant Trump, avaient cessé de prendre en compte la réalité de l’enjeu cubain.

À titre d’exemple, citons, en 2014, l’initiative de Dilma Rousseff de financer et de construire le port de Mariel, port en eau profonde destiné à accueillir des sous-marins nucléaires russes, conjuguées à des manœuvres militaires entre Russes et Cubains, et, au Venezuela, entre Chine, Russie, Cuba et Iran.

Citons encore les dix bases spatio-militaires que la Chine a construites en Argentine, au Chili, en Bolivie, au Venezuela et au Brésil, et la récente transformation du régime politique brésilien, depuis la réélection de Lula en 2022, en une dictature judiciaire alignée sur la Chine. Le projet d’une Route de la soie, depuis la côte péruvienne à Rio de Janeiro, illustre également cette orientation géopolitique.

Il a fallu attendre la fin des années Obama, qui, sans doute, représentent avec les mandats Bush (fils) et Clinton, l’ère de l’incohérence géopolitique américaine la plus complète, pour que l’on prenne conscience progressivement de l’avancement du projet chinois en Amérique du Sud et de celui du projet révolutionnaire du Forum de São Paulo, fondé par Lula et Fidel Castro.

C’est du premier mandat de Trump que date le redressement de la politique sud-américaine états-unienne, qui ne tolère désormais plus que Cuba soit la plateforme d’espionnage et d’expansion des projets anti-impérialistes réunissant la Chine, la Russie, l’Iran et tous les pays sud-américains passés à gauche.

Une transition politique possible

L’usure du projet révolutionnaire à Cuba, qui est certaine, ne doit pas inciter à déconsidérer la nature résiliente de la caste au pouvoir, ni même d’ailleurs et de manière tout à fait paradoxale, celle du peuple cubain. Ce serait une grave erreur de croire que presque 70 ans de révolution cubaine n’ont pas laissé une empreinte profonde dans l’âme de ce peuple et de son élite, et une signature toujours vivace dans son orgueil identitaire.

Aussi, tout l’enjeu est de réussir une transition qui devra offrir au caractère cubain la liberté de construire sa nouvelle liberté.

Dans ce sens, l’influence de la diaspora cubaine installée aux États-Unis, avec son expérience et ses nombreuses réussites (à l’instar de celle de Marco Rubio), aura une importance déterminante. C’est cette diaspora qui, par son expérience de vie et ses apprentissages, défendra le mieux les intérêts américains à Cuba, tout en pouvant réussir une transition équilibrée ne bafouant pas l’identité cubaine, dont la révolution fait partie intégrante tout comme en Russie. Ne pas comprendre cet aspect est l’assurance à moyen terme d’un échec, dont Russie et Chine profiteraient à n’en pas douter.

On peut considérer que l’ensemble des Américains d’origine cubaine et des Cubains exilés représentent une population d’au moins trois millions de personnes, soit presque un tiers de la population de l’île. Lors du recensement de 2022 aux États-Unis, on comptait 2 435 500 Américains d’origine cubaine. Cette population ne reviendrait certainement pas dans son intégralité dans l’île, mais il est certain que, dans la configuration d’un retour à la démocratie, elle aurait un impact gigantesque sur l’économie, les choix politiques et sur la vision d’un futur cubain pour le XXIᵉ siècle.

La réussite de cette transition repose donc sur un subtil équilibre qui doit intégrer la réalité de l’âme cubaine, marquée par le rêve révolutionnaire qui aura inspiré la gauche mondiale depuis 70 ans et qui ne pourra pas, bien qu’il soit devenu un cauchemar, être simplement jeté aux orties.

C’est cette complexité qu’il faut être capable d’aborder, tout en tenant un cap radical vers la démocratie. L’échec de la révolution cubaine est une cicatrice ouverte dans le corps populaire, tout comme dans le statut de l’élite cubaine. S’il n’en reste qu’une profonde humiliation, ce sera une victoire à la Pyrrhus et la transition capotera. À Cuba, la perspective d’une ouverture vers une société d’abondance, de consommation et de libre circulation des marchandises et des hommes ne suffira pas. Il faudra que l’expérience mythique de la révolution serve à construire une démocratie à la cubaine et une véritable indépendance, qui ne fasse pas retomber ce peuple dans le jeu des influences issues de la Guerre froide.

Le vacillement du régime cubain est le signe symbolique et effectif de l’effritement du mythe révolutionnaire sud-américain et tiers-mondiste, qui devra laisser place à une autre phase choisie et désirable.

Bien sûr, rien n’aura lieu en un claquement de doigts et, pour une grande part, ce changement tellurique dépend aussi de la réussite de la politique étrangère de Trump, notamment en Iran. Comme on le sait, celui-ci a pris d’énormes risques, ce que d’aucuns considèrent comme une grave erreur.

Une chose est sûre : si l’opération iranienne n’est pas transformée en capital politique, elle pourrait se répercuter négativement contre la politique sud-américaine que le président américain avait su, jusqu’à présent, articuler avec un rare doigté et un succès certain.

Ses premiers bénéficiaires, ne l’oublions jamais, ont été les peuples d’un continent qui souffrent de ses dictatures, dans un hypocrite et assourdissant silence international.

Charles Granfeu
24/05/2026

Agenda

Rendez-vous le 20 mai à Paris

Bobards 2026

Cet article vous a plu ?

Nouveau dossier

Les 200 familles qui gouvernent la France

200 familles
Une version interactive est disponible en ligne, en accès libre.
Ce dossier est également disponible en PDF en contrepartie d’un don (10 € ou plus), et en version papier à partir de 100 €.

Je fais un don

Soutenez Polémia, faites un don ! Chaque don vous ouvre le droit à une déduction fiscale de 66% du montant de votre don, profitez-en !
Je fais un don