L’interdiction du colloque « Remigration : ouvrons le débat », organisé par Polémia le 31 octobre dernier, et sa validation par le tribunal administratif de Cergy-Pontoise constituent une inquiétante remise en cause de la liberté d’expression. Après notre dénonciation de cette décision liberticide, l’analyse juridique d’Éric Delcroix et une première enquête de Bertrand Saint-Germain sur les magistrats concernés, les interrogations sur l’impartialité de la justice administrative demeurent entières. Dans cette nouvelle contribution, Bertrand Saint-Germain, auteur de La République des juges contre la Nation, s’intéresse plus particulièrement au cas de Jérémy Sitbon, l’un des trois magistrats ayant validé l’interdiction du colloque. En confrontant ses engagements politiques publics au contenu de la décision judiciaire, il dénonce ce qu’il considère comme de profondes contradictions idéologiques et soulève une question essentielle : la justice française garantit-elle encore une véritable impartialité lorsqu’elle doit se prononcer sur des idées qui dérangent le pouvoir et la gauche ?
Polémia
Le juge Sitbon face à ses propres contradictions idéologiques
C’est il y a maintenant une semaine que s’est tenu le forum « Remigration : ouvrons le débat », entravé dans ses conditions de mise en œuvre par l’interdiction prononcée par le préfet des Hauts-de-Seine et validée par le juge administratif le lendemain. Il est temps de revenir un instant sur la personnalité de l’un des trois magistrats ayant jugé qu’il était légal d’interdire un forum visant précisément à ouvrir un débat ; il s’agit du juge Jérémy Sitbon.
Pourquoi celui-ci parmi les trois ? Peut-être parce qu’il est celui dont la participation à cette décision illustre le plus les maux dont souffre notre société et, en l’espèce, plus précisément, notre système judiciaire. Ce qui attire plus précisément l’attention, c’est sans doute la dissonance entre les prises de position personnelles et publiques du juge Sitbon, relayées par le journal L’Humanité, et le contenu même du jugement auquel il a pris part.
En effet, le juge Jérémy Sitbon a signé un « Appel aux juifs·ves de France – 2027 : quelles places pour nous ? » ; manifeste qu’il signe en tant que « magistrat », cela avant de statuer, quelques semaines plus tard, dans l’affaire de l’interdiction d’un débat sur la remigration. Or, il nous semble que se revendiquer d’une appartenance ethnoculturelle particulière, tout en interdisant la tenue d’un événement visant précisément à alerter quant au risque de disparition d’un autre groupe ethnoculturel, constitue un symptôme manifeste de ce que l’on appelle un trouble dissociatif de l’identité (TDI), communément nommé « dédoublement de la personnalité ».
Revenons d’abord sur ce que le juge Jérémy Sitbon dit de lui-même, avant d’examiner le jugement qu’il a prononcé, puis de comparer les deux.
Qui est le juge Sitbon ?
Après une scolarité complète au lycée des Francs-Bourgeois, un excellent établissement privé au cœur du Marais, à Paris, il obtient son baccalauréat S en 2011 ; il suit alors des études de droit et obtient un master 1 en droit public à l’université Paris-II Panthéon-Assas, puis effectue son master 2 « Droit constitutionnel et droits fondamentaux » à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Son mémoire porte sur : « Immunités parlementaires et démocratie : étude comparée France, Royaume-Uni, Québec » ; il l’effectue sous la direction de la professeure Marie-Anne Cohendet, dont le tropisme de gauche n’est plus à démontrer : proche du think tank progressiste Terra Nova et appelant au renforcement des garde-fous démocratiques contre la montée des extrêmes…
Jérémy Sitbon a intégré l’Institut régional d’administration (IRA) de Lille en septembre 2017, au sein de la promotion Jaujard et Valland, du nom d’un duo de résistants français ayant joué un rôle majeur dans la sauvegarde et la récupération du patrimoine artistique pris par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale. Au cours de son année de scolarité, il effectue un stage auprès du médiateur de la Police nationale, après un premier stage au service d’architecture du ministère de la Culture. Il deviendra, l’année suivante, attaché d’administration de l’État au sein du ministère des Armées ; il est alors chargé d’études juridiques à la sous-direction des achats du Service parisien de soutien de l’administration centrale (SPAC).
Poursuivant ses efforts, il réussit, trois ans plus tard, le concours interne de conseiller du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d’appel (10e sur 16 de la liste des reçus). Il est affecté au TA de Cergy-Pontoise en juin 2022, à l’issue de sa formation, et nommé rapporteur public auprès de ce même tribunal en septembre 2024. Inscrit en novembre 2024 au tableau d’avancement pour le grade de premier conseiller (10e sur 58), il est promu premier conseiller en décembre 2024. Dès son arrivée à Cergy, il se met en rapport avec l’université et y assure des travaux dirigés de contentieux administratif (janvier 2023).
On ne sera pas étonné de constater que, parmi les rares centres d’intérêt qu’il mentionne et partage sur sa page LinkedIn, figure la revue Mediapart ; seule revue qu’il mentionne d’ailleurs. On relève qu’il « like » le post d’un avocat se réjouissant de ce que le magistrat Tony Skurtys, réputé sévère, ait été écarté des comparutions immédiates du tribunal judiciaire de Paris (ce magistrat, n’ayant fait l’objet d’aucune sanction, était la cible de Libération notamment, ainsi que d’avocats et de collègues du Syndicat de la magistrature). Il « like » de la même manière un hommage à l’occasion du décès de la militante kanake anti-française, décolonialiste et féministe Déwé Gorodey, et se réjouit évidemment du 40e anniversaire de l’abolition de la peine de mort, tout en s’alarmant du réchauffement climatique.
Que pense politiquement le juge Sitbon ?
Au-delà des indices relevés, Jérémy Sitbon signe, en septembre 2026, un « Appel aux juifs·ves de France – 2027 : quelles places pour nous ? » ; appel dont il figure parmi les premiers signataires, en tant que « magistrat » (adieu neutralité). Un appel évidemment relayé par L’Humanité et les réseaux de La France insoumise. Un appel qui en dit beaucoup sur ses orientations politiques. Que peut-on y lire ? Qu’y apprend-on ?
On lit un message qui s’appuie sur un constat jugé tragique par les signataires : « Nous traversons un moment de bascule. Le fascisme monte dans notre société en pleine tourmente politique, morale et historique. » L’appel considère également que « le déferlement d’actes et de discours islamophobes qui traverse la société française ne provoque (…) [pas] la moindre réponse politique ». Face à cela, les signataires dénoncent « le bloc libéral – de Sarkozy à Hollande et Macron (…) [qui a] piétiné notre démocratie [et] banalisé l’extrême droite en adoptant ses discours racistes, et sert de marchepied aux fascistes ». Par ailleurs, se revendiquant « juifs de gauche », ils dénoncent l’« austérité libérale et antisociale » et réclament « une gauche de rupture ». On relèvera encore que l’appel s’inquiète de l’existence possible de « manifestations néonazies tolérées par l’État » ; c’est intéressant lorsque l’on va devoir se prononcer, en tant que juge, sur la légalité de l’interdiction d’une manifestation dite d’extrême droite ! On sent d’avance de quel côté penchera la balance.
Tous ces éléments tracent donc le portrait d’un jeune homme, très enraciné dans la culture bourgeoise parisienne et qui fait siennes les valeurs portées par son milieu. C’est vrai politiquement : féminisme, décolonialisme, abolitionnisme, gauchisme et antifascisme (qui commence avec François Hollande) ; c’est encore vrai culturellement : attachement au judaïsme et communautarisme. Intéressons-nous maintenant à son jugement (et à celui de ses comparses).
Que nous apprend le jugement rendu par le juge Sitbon – et ses comparses ?
La motivation du jugement rendu tient en un simple paragraphe, le neuvième. Il interprète restrictivement le concept de remigration en relevant qu’il vise à « préserver “la continuité ethnoculturelle” de la France et de l’Europe ». En choisissant cette définition, les juges font leurs les arguments du préfet et refusent ceux de la défense de l’association, qui soutient au contraire que « la remigration objet du forum n’est pas fondée sur un critère racial mais sur un critère culturel et national ». Le juge conclut alors : « Ce concept (…) introduit donc une discrimination fondée non pas sur la seule nationalité des personnes concernées mais sur leur origine ethnique réelle ou supposée, en méconnaissance des principes constitutionnels (…) qui la prohibent. » Dès lors, et par voie de conséquence, réfléchir à la remigration constituerait, aux yeux du juge, une démarche visant à chercher « activement à mettre en œuvre une politique fondée sur la discrimination à raison de l’origine », qui « méconnaît le principe de dignité de la personne humaine ».
La conclusion est alors naturelle pour le juge : le préfet, en interdisant le colloque, n’a pas porté atteinte aux libertés fondamentales d’association, de réunion et d’expression, puisqu’il cherchait ainsi à préserver l’ordre public immatériel.
Il n’est pas nécessaire de revenir sur la dangerosité du recours à la notion d’atteinte à l’ordre public immatériel. Restreindre la mise en œuvre de ces libertés à la sphère privée au nom du respect de cet ordre public immatériel ne constitue ni plus ni moins qu’une négation profonde et absolue de ces mêmes libertés. En particulier, c’est bien le risque d’arbitraire et de subjectivité qui saute aux yeux. Dans son sens même, l’ordre public immatériel repose sur des valeurs abstraites et objectives, ce qui ouvre un large champ à l’arbitraire de l’autorité de police. Même en l’absence de tout trouble matériel visible à l’ordre public, les restrictions à la mise en œuvre des libertés peuvent être motivées par des interprétations morales ou idéologiques variables, menaçant les droits individuels.
Le juge Sitbon souffrirait-il d’un trouble dissociatif de l’identité ?
La ligne du jugement rendu le 30 octobre entre en effet en résonance avec l’appel qu’il signe quelques semaines plus tôt en tant que « juif de gauche ».
Relevant que « la politique du gouvernement israélien pèse sur nos vies comme une catastrophe intime », il fait sienne l’approche selon laquelle son « engagement ne vient pas de nulle part : il prolonge une longue histoire, celle des juifs·ves qui ont pris part, partout, aux combats pour l’émancipation, du mouvement ouvrier aux luttes antiracistes ».
De fait, et sa lecture en atteste, cette tribune est un acte militant qui s’inscrit en lui-même dans une dimension ethnoculturelle. Il s’agit bien d’un appel adressé aux seuls « juifs·ves de France » ; le texte le dit de lui-même et se présente ainsi comme strictement adressé à une fraction de la population, en l’essentialisant et, ce faisant, en la distinguant du reste de la population.
C’est à cet instant que l’on peut s’interroger quant à l’existence d’un trouble dissociatif de l’identité chez le juge Jérémy Sitbon. Prompt à dénoncer la remigration en ce qu’elle serait, à ses yeux, « une discrimination fondée (…) sur l’origine ethnique des personnes », laquelle justifie pour lui l’interdiction d’un colloque et la mise en œuvre des libertés d’opinion et de manifestation, il a recours à cette même discrimination fondée sur l’origine pour justifier son appel. Appel qui est fait par des « juifs·ves » en direction d’autres « juifs·ves ».
Et il s’agit bien d’une origine ethnoculturelle qu’il met en avant et non pas d’une foi religieuse, puisqu’il décrit précisément dans l’appel ce qui sous-tend la notion de « juifs·ves », à savoir le fait d’être « croyants ou non, attachés ou non à une tradition, à une mémoire, à une histoire familiale, à un pays d’origine ». Bref, une essentialisation absolue, dont la personne ne pourrait d’ailleurs se défaire !
Il est tout de même curieux que l’un des artisans de ce jugement scandaleux soit quelqu’un qui revendique pour lui-même le droit de s’inscrire et de parler au nom d’une « discrimination fondée (…) sur l’origine ethnique des personnes » et l’interdise aux autres.
Bertrand Saint-Germain
07/11/2026










