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Le FN face au plafond de verre des 50% ?

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Par Etienne Lahyre, haut fonctionnaire, analyste politique ♦ Voici une analyse clinique et sans complaisance des résultats de l’élection partielle de la quatrième circonscription du Doubs, le 8/02/2015. La stratégie du FN, conçue par Florian Philippot, est de rassembler la France du Non autour d’un programme de reconquête de la souveraineté économique. La quatrième circonscription du Doubs avait voté à plus de 65% pour le Non à Maastricht, or Sophie Montel ne recueille, malgré une campagne dynamique, que 48,5% des suffrages. La candidate frontiste gagne largement dans les campagnes et les villages rurbanisés (la France périphérique) mais la gauche (même fausse) garde ses bastions des villes. La stratégie du tout souverainisme montre ici ses limites. Nous livrons ces données sociologiques et électorales à nos lecteurs sans forcément partager le ton pessimiste d’Etienne Lahyre, énarque, analyste politique. — Polémia


Le deuxième tour des élections législatives organisées dans la quatrième circonscription du Doubs a vu la défaite de la candidate du Front national, Sophie Montel, face au représentant du PS. 48,6% des voix, soit l’un des meilleurs scores obtenus par le FN depuis sa création dans le cadre d’une élection législative, mais insuffisant pour l’emporter.

Et pourtant, de nombreux ingrédients semblaient propices à une victoire électorale frontiste : passons rapidement sur le contexte politique, connu de tous, dans lequel s’est déroulée cette élection, qui mêle attentats islamistes, impopularité record de l’exécutif socialiste, abandon de sa circonscription par le social-traître Moscovici.

Intéressons-nous en revanche plus longuement au profil de ce territoire.

Une circonscription populaire

Quatrième circonscription du Doubs :

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France entière :

 

Par rapport à la moyenne nationale, on note deux éléments de différenciation particulièrement importants : la moindre part des cadres et professions intellectuelles supérieures (-41%) et la forte proportion d’ouvriers (+64%). Soit une sous-représentation de la catégorie socio-professionnelle la plus hostile au FN et une surreprésentation de celle qui lui est le plus favorable.

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La circonscription est, par ailleurs, composée de 55 communes, essentiellement des villages. Seules Audincourt (14.800 habitants) et Valentigney (10.500 habitants) comptent plus de 10.000 habitants. Situé au nord-est du Doubs, à proximité immédiate de la Haute-Saône et du Territoire de Belfort, ce territoire est au cœur de la « France périphérique » chère au géographe Christophe Guilluy. En 2005, le Non à la constitution européenne y a obtenu, sans surprise, des scores très élevés (68% à Audincourt, 63% à Valentigney, 70% à Sochaux ou à Hérimoncourt).

Une terre de forte expansion pour le Front national

Depuis le début des années 1990, le Front national connaît une progression continue dans cette circonscription.

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Si, au début des années 1990, le FN enregistrait des scores légèrement supérieurs à sa moyenne nationale, il connaît depuis les années 2000 une progression spectaculaire qui le conduit, depuis 2012, à des résultats supérieurs de 10 points à ses scores nationaux.

Notons, par ailleurs, qu’Hollande obtient, en 2012, un score nettement en-deçà de celui réalisé par François Mitterrand en 1981 sur ce territoire.

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Quelle est l’évolution du nombre de voix obtenues dans cette circonscription depuis 2012 ?

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*FN + Parti de la France

Il y a plusieurs manières de lire ces résultats : la première consiste à dire que l’impopularité de la gauche, et en particulier du PS, reste forte ; elle perd plus de la moitié de ses voix entre 2012 et 2015, quand le nombre de votants ne diminue que de 35%. La droite parlementaire, affaiblie par l’incurie de son candidat, n’en bénéficie guère : ceci confirme que les succès enregistrés par l’UMP et l’UDI aux élections municipales de mars 2014 sont davantage dus à l’abstentionnisme massif des électeurs de gauche (notamment des Français d’origine étrangère), qu’à leurs propres mérites. Quant au FN, si son électorat s’est surmobilisé aux européennes (il n’avait pu s’exprimer au moment des municipales, le parti de Marine Le Pen n’ayant présenté aucune liste dans la circonscription), il est le seul grand bloc qui perd des voix entre 2014 et 2015. Il semble difficile de dégager une explication unique, mais il est probable que le climat d’union nationale artificielle consécutif aux attentats ait contribué à enrayer sa dynamique et à donner un ballon d’oxygène au parti socialiste, qui lui a permis de se hisser au second tour, et donc de l’emporter.

Le FN ne parvient pas à briser le plafond de verre des 50%

Donc de l’emporter, en effet, car depuis son émergence, le FN est dans l’incapacité chronique de rassembler plus de 50% des voix dans le cadre d’une élection législative.

Rappelons ainsi que seuls trois candidats FN sont parvenus à obtenir plus de 50% des suffrages exprimés dans un tel cadre : Yann Piat, dans le cadre des législatives de 1988 (23,3% des voix au premier tour ; 53,7% au second) ; Marie-France Stirbois à Dreux en décembre 1989 (42,5% des voix au premier tour d’une législative partielle ; 61,3% au second) ; Jean-Marie Le Chevallier aux législatives de 1997 (32,4% au premier tour ; 53,2% au second).

Ces succès sont intervenus dans des contextes particuliers :

  • Dans la troisième circonscription du Var, Yann Piat bénéficie d’un concours de circonstance lié à l’élimination de l’ensemble des candidats de droite parlementaire au premier tour : rappelons que dans cette circonscription, la gauche a été incapable d’accéder au second tour entre 1988 et 2012. Cette année-là, au plus fort de la vague rose, le candidat de gauche obtient moins de 35% au second tour, dans le cadre d’une triangulaire avec la droite et le FN.

Indiquons également qu’en 1988, dans le département voisin des Bouches-du-Rhône, J-C Gaudin avait passé avec le FN des accords de désistement réciproque. En dépit de ceux-ci, les 8 candidats FN (dont J-M. Le Pen, J-P. Stirbois et B. Mégret) sont défaits par leurs adversaires socialistes et communistes ;

  • A Dreux, ville historique du FN, l’élection a lieu deux mois après « l’affaire du voile » à Creil qui a constitué l’un des premiers révélateurs de l’emprise de l’islam dans certains milieux, et de sa volonté de conquête ; le RPR et l’UDF adoptent des positions fermes face à cette provocation. Localement, après le décès de J-P. Stirbois et les élections municipales de mars 1989, le FN est exclu de la majorité municipale, alors que la part d’immigrés ne cesse d’augmenter dans la commune. M-F. Stirbois, exceptionnelle candidate de terrain, réalise l’exploit d’obtenir 61.3% des voix face à un candidat RPR. Le même jour, à Salon-de-Provence, le candidat frontiste Philippe Adam est élu dans une cantonale partielle. Ces deux succès, inédits, conduisent J-M. Le Pen à réclamer, sans succès, la dissolution de l’Assemblée nationale. Moins de six mois plus tard, l’affaire de la profanation du cimetière juif de Carpentras et la manipulation politique qui s’ensuit contribuent à la marginalisation politique du FN ;
  • Enfin, à Toulon, J-M. Le Chevallier est maire de la ville depuis 1995 ; la droite locale se saborde et présente plusieurs candidats face au député sortant UDF. Même cause, mêmes effets : le candidat FN bat la candidate de gauche en duel au second tour. Le conseil constitutionnel annule l’élection, et J-M. Le Chevallier est déclaré inéligible : dans les élections partielles qui suivent, la candidate PS bat (à deux reprises) Mme Le Chevallier, investie à la place de son mari. A noter que la députée PS est écrasée par la candidate UMP qui obtient 70% des voix aux législatives de 2002. Dans cette circonscription, la gauche a toujours été marginalisée depuis les années 1980, sauf quand elle avait affronté le FN.

Hors contexte de ce type, le FN est donc systématiquement battu en duel.

Dans la quatrième circonscription du Doubs, malgré l’ensemble des éléments objectifs jouant en sa faveur, le FN a mordu à nouveau la poussière. Nous avions analysé les reports de voix de l’UMP vers le FN dans le cas des duels avec le PS au moment des législatives de 2012 : ce report de voix était massif (sans pour autant permettre l’élection d’un seul député FN en duel). Cette analyse n’est pas transposable au cas d’une élection partielle, fortement médiatisée, qui cristallise les passions politiques des partisans du FN comme de ses opposants, mais surtout qui est préemptée par les médias. Chaque élection partielle susceptible de voir le FN l’emporter voit ainsi l’entre-deux-tours se muer en « semaine de la haine », pour paraphraser Orwell : les médias, qui accusent habituellement le FN de jouer sur les peurs, utilisent sans vergogne le vieux subterfuge consistant à assimiler une victoire frontiste à une menace contre la République. Pourrait-on nous expliquer en quoi le fait de disposer d’un siège de député (sur 577) implique un quelconque « danger », une quelconque « menace » ? Cette rhétorique est usée jusqu’à la corde, et pourtant elle fonctionne.

« L’encerclement des villes par les campagnes »

Ce scrutin a au moins le mérite de faire découvrir à la classe politico-médiatique les analyses de Ch. Guilluy, que Polémia relaie depuis des années. En effet, la candidate frontiste devance son adversaire dans les villages, quand les « plus grandes » communes de la circonscription (Audincourt et Valentigney notamment) donnent la victoire au PS. En 2012, nous avions déjà relevé ce phénomène de proximité géographique croissante entre l’électorat UMP et celui du Front national. Sarkozy avait obtenu 43% des voix dans les agglomérations de plus de 100.000 habitants, 46% dans les villes de 20.000 à 100.000 habitants, 49% dans les agglomérations de moins de 20.000 habitants et 52% en milieu rural. Plus on s’éloigne des grandes communes, plus le score obtenu par la droite parlementaire au second tour en 2012 est fort, tout comme les résultats de premier tour de Marine Le Pen à la présidentielle et ceux de Sophie Montel en 2015.

Le FN face à ses limites ?

Le FN national-libéral des années 1980 n’y arrivait pas. Le FN philippotiste des années 2010 n’y arrive pas davantage. L’autoproclamé « premier parti de France » ne parvient pas à obtenir plus de 50% des voix au niveau d’une circonscription législative depuis 18 ans ! Comment dès lors envisager sérieusement une victoire à l’élection présidentielle, voire dans une région dans le cadre d’un duel ?

Développons ici une hypothèse iconoclaste : tout se passe comme si, quelle que soit sa ligne politique, le FN demeure, depuis sa création, le meilleur ennemi du Système. Lorsque la vie politique opposait la gauche et la droite classiques, l’objectif de celles-ci était d’obtenir 50% plus une voix : une gageure. Fallait-il rassembler son camp en musclant son discours, ouvrir au centre, s’aventurer sur des thématiques inconnues ? Bien souvent du poker plus que du jeu d’échecs.

Désormais, il s’agit, pour le PS comme pour l’UMP, de jouer petit bras en s’efforçant d’obtenir la deuxième place derrière le FN : l’objectif, beaucoup plus facile à atteindre, consiste pour, pile, à avoir une voix de plus que, face, au premier tour. Et tel un Chirac moyen, on remporte aisément un second tour, avec bagage d’une vingtaine de pour cent au premier. Certes, Hollande n’obtiendrait pas 80% face à Marine Le Pen : il est même probable que celle-ci pourrait aisément franchir la barre des 40%, mais elle aurait seulement une chance infime d’envisager la victoire.

« Vous êtes l’assurance tout risque du PS et de l’UMP ; vous êtes le croque-mitaine que l’on présentera durant toute la campagne comme un épouvantail » disait François Bayrou à Jean-Marie Le Pen, en… 2007 !

L’UMP face à un dilemme cornélien

C’est pour l’UMP que le choix de candidat et des orientations programmatiques pour 2017 va se révéler le plus compliqué : soit Sarkozy est désigné et défend une ligne de droite comme en 2007 et 2012, auquel cas le MODEM et l’UDI seraient tentés de partir sous leurs propres couleurs ; soit Juppé s’impose, rallie les centristes, mais verra s’écarter de lui et de sa ligne bien-pensante la plupart des militants et sympathisants de l’UMP. Dans les deux cas, l’UMP est prise en étau, et sa participation au second tour de l’élection présidentielle de 2017 n’est pas garantie.

Le destin tragique de la France du Non

« La France du Non », « La France périphérique », « La France des invisibles » : ces expressions sont à nos yeux synonymes. Elles qualifient nos compatriotes qui sont les représentants de la France éternelle, les derniers héritiers de la Francité : ceux qui croient à la France avant de croire à la République, ceux pour qui il existe un art de vivre à la française, des traditions, des valeurs nationales, propres à notre pays. C’est la France de la transmission, la France de « la terre et des morts », qui est encore sociologiquement et politiquement majoritaire. Mais c’est aussi la France que l’on abandonne, à qui, élection après élection, on explique qu’il faut en faire toujours plus pour cette autre « France », prétendument victime d’un « apartheid d’Etat ». Selon un récent sondage IFOP, 68% des Français pensent que l’on en fait plus pour les immigrés que pour eux. Alors, la France du Beauf de Cabu se fâche : elle vote pour Jean-Marie Le Pen en 2002, puis rejette la constitution européenne en 2005, et plus elle proteste, plus la France du Grand Duduche la méprise et l’ostracise. Elle traque tous ceux « qui ne sont pas Charlie », mais en oubliant ostensiblement de s’en prendre à ceux qui « sont Mahomet » avant d’être français. Les élites ont, depuis longtemps, fait l’amalgame entre cette France du Non et ceux qui se targuent d’en être les seuls porte-parole, et considèrent donc que cette « France moisie » doit disparaître. Et sous les coups de boutoir de la désindustrialisation, de la métropolisation et du grand remplacement, la voix de la France du Non se fera moins forte. Elle ne fera plus peur à personne. Et le Système pourra dire au Front national, son meilleur ennemi : « Merci pour tout ! ».

Etienne Lahyre
9/02/2015

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Correspondance Polémia – 9/02/2015

Étienne Lahyre

Haut-fonctionnaire, Étienne Lahyre est ancien élève de l'ENA. Il décrypte notamment, pour Polémia, les évolutions électorales.

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