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UE. Une maîtrise des flux migratoires illusoire ? Focus sur le Royaume-Uni

UE. Une maîtrise des flux migratoires illusoire ? Focus sur le Royaume-Uni

Par S. Quintinius ♦ Le 24 novembre 2022, un débat a réuni sur la chaine TV Libertés le président de la fondation Polémia, Jean-Yves Le Gallou, et l’économiste souverainiste Philippe Murer sur le thème de la maitrise des flux migratoires. Les politiques des gouvernements hongrois, danois et britannique ont été prises en exemple pour illustrer ce qui est possible et pratiqué en la matière tant au sein qu’en dehors de l’U.E. Après être revenu sur les arguments échangés par les deux contradicteurs sur la situation de la Hongrie, puis sur celle du Danemark, nous abordons aujourd’hui la situation migratoire au Royaume-Uni.

Lors du débat diffusé sur TV Libertés, Philippe Murer a souligné que le gouvernement britannique n’avait pas tenu sa promesse de baisse de l’immigration, qui a pourtant été l’une des raisons majeures du vote en faveur du Brexit, tout en précisant : « un pays souverain peut toujours arrêter les flux d’immigration et ils ne l’ont pas fait ».
Jean-Yves Le Gallou a insisté sur d’autres explications à cet échec que les aspects institutionnels, comme l’idéologie immigrationniste et les intérêts économiques favorables à l’ouverture des frontières.
L’exemple du Royaume-Uni montre-t-il que la maitrise des flux migratoires est une chimère, même en dehors de l’Union européenne ? Si échec il y a, quelles en sont les explications ? Après avoir fait un bilan sur l’ampleur des flux migratoires au Royaume-Uni, nous en aborderons les causes puis les moyens que se donne le gouvernement britannique pour les maitriser.

Reprendre le contrôle

« Take back control », reprendre les choses en main, notamment en matière migratoire : ce slogan a été largement utilisé par les partisans du Brexit lors de la campagne électorale en vue du référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Il a reçu un large écho : le 23 juin 2016 les électeurs britanniques votaient majoritairement en faveur du Brexit. Début 2017, au début des négociations post referendum, le premier ministre Theresa May s’engageait à ne pas dévier des promesses faites aux électeurs à ce sujet avant et pendant la campagne électorale (1).

7 ans plus tard et 3 ans après la sortie officielle du Royaume-Uni de l’Union européenne, où en sommes-nous de l’ampleur et de la maitrise des flux migratoires par ce pays ? Comme nous allons le voir, tant en matière d’immigration clandestine, de demandes d’asile que d’immigration de longue durée, les chiffres sont sans appel : le gouvernement britannique a royalement ignoré le souhait largement partagé parmi la population d’une baisse de l’immigration.

Une immigration clandestine hors de contrôle

L’immigration clandestine a littéralement explosé depuis le Brexit. Alors que le nombre de clandestins détectés à leur arrivée au Royaume-Uni, principalement après avoir emprunté un bateau (« small boat ») sur la Manche, s’établissait à 13 377 en 2018, il atteignait 45 7000 en 2022 (2). Les Albanais sont la première nationalité la plus représentée parmi les clandestins entrant au Royaume-Uni, suivis par les Afghans, et les Iraniens (3).

Migration irrégulière vers le Royaume-Uni. www.gov.uk

Les demandes d’asile en forte hausse

 Le Brexit n’a eu aucunement freiné l’augmentation constatée depuis plusieurs années du nombre de demandes d’asile déposées auprès des autorités du Royaume-Uni. Elles ont en effet doublé entre 2005 et 2021, passant de 25 712 à 50 042. Les nationalités les plus représentées parmi les demandeurs d’asile en 2021 étaient les Iraniens ( 9 849), les Irakiens ( 6 136), les Erythréens (4 675) et les Syriens (3 389) (4).

L’immigration de longue durée

Le nombre de ressortissants étrangers qui s’installent légalement au Royaume-Uni est également en forte hausse depuis l’officialisation du Brexit. Alors qu’en juin 2020, le flux annuel des arrivées s’établissait à 621 000, il a atteint 928 000 en juin 2022 (5).

Cette augmentation considérable s’est accompagnée d’un changement dans la composition de l’immigration de longue durée : alors qu’en 2020, les ressortissants de pays de l’Union européenne (312 000) étaient plus nombreux que les ressortissants de pays tiers (309 000) à s’installer au Royaume-Uni, cette répartition s’est inversée. Les non-Européens étaient ainsi en juin 2022 704 000 à s’être établi légalement au Royaume-Uni durant les 12 derniers mois, alors que le nombre de ressortissants de pays de l’U.E. est descendu à 224 000.

Le nombre de ressortissants de pays tiers parmi les migrants de longue durée s’installant au Royaume-Uni a été « dopé » en 2022 par l’arrivée de plusieurs dizaines de milliers d’Ukrainiens et d’Afghans qui ont quitté plus ou moins temporairement leur pays.

L’Office statistiques du Royaume-Uni souligne que « les personnes arrivant avec un visa d’études représentent la plus grande proportion (39%) de l’immigration de longue durée issue de pays tiers ». Les autres principaux motifs d’immigration sont le regroupement familial, le travail et l’asile.

Le solde migratoire (entrées-sorties) donne une vision plus précise du flux d’immigration de longue durée légale. Alors que ce solde était positif de 77 000 en juin 2020 (une période marquée par des restrictions de circulation, il est vrai), il était de 560 000 en juin 2022. Ce solde fait également apparaitre des ressortissants de pays tiers dix fois plus nombreux que les ressortissants de pays de l’Union européenne à s’installer au Royaume-Uni.

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« Pull et push factor »

Le Brexit n’a donc aucunement contribué à freiner les flux migratoires. Ceux-ci ont au contraire très fortement augmenté. Cette augmentation peut être expliquée par des facteurs exogènes et endogènes indépendants de l’appartenance (ou la non-appartenance) du Royaume-Uni à l’Union européenne.

Les facteurs exogènes expliquant cette forte immigration sont communs à de nombreux pays : l’explosion démographique et le chômage dans de nombreux pays du tiers monde, la volonté de trouver une vie meilleure dans un pays où le niveau de vie est plus élevé, etc.

S’agissant de l’immigration clandestine, les filières de passeurs ont récemment redoublé leur activité depuis la fin des confinements de population et des restrictions de circulation. Elles permettent à des migrants toujours plus nombreux d’arriver en Europe. Leur travail est facilité notamment par le pont maritime tacitement toléré en mer méditerranée, qui permet d’amener chaque année des centaines de milliers de clandestins des côtes africaines au sud de l’Europe. La route des Balkans est également de plus en plus empruntée par les migrants, dont certains continuent leur itinéraire jusqu’en Europe de l’Ouest, en particulier en Allemagne, en France et au Royaume-Uni.

Les facteurs endogènes sont de deux ordres : l’attractivité du Royaume-Uni et la faiblesse de la lutte contre l’immigration clandestine.

Le Royaume-Uni est une destination prisée par de nombreux migrants légaux et clandestins. Les raisons sont multiples : le nombre important de postes de travail vacants, la place de l’économie informelle, des diasporas nombreuses dans le pays, une prise en charge sociale qui reste attractive, un taux d’octroi de l’asile bien supérieur à celui d’autres pays européens, etc. (6)

Une maitrise des flux migratoires illusoire ?

Durant les dernières années, le gouvernement britannique n’a pas ménagé ses efforts pour favoriser une immigration choisie : instauration d’un système d’immigration à points, octroi massif de visas pour les étudiants étrangers, relocalisation de migrants afghans, accueil de réfugiés ukrainiens, etc.

Sa politique de lutte contre l’immigration clandestine est beaucoup moins probante. Le gouvernement britannique a annoncé vouloir transférer des demandeurs d’asile au Rwanda pendant l’instruction de leur demande, afin de décourager les démarches « opportunistes » (7). A ce jour, bien que l‘accord avec le Rwanda ait été validé par la Haute cour de Londres en décembre, aucun migrant n’y a été conduit.

Le gouvernement avait annoncé qu’il allait refouler vers les eaux territoriales françaises les « small boats », les embarcations de plus en plus nombreuses à rallier le Royaume-Uni (8). L’objectif a été révisé : il ne s’agit désormais plus que d’éloigner – ou de tenter de le faire – les migrants qui sont arrivés illégalement sur le sol britannique.

Une nouvelle loi prévoit jusqu’à 4 ans de prison pour les migrants arrivés clandestinement au Royaume-Uni. A peine une centaine de clandestins sur les dizaines de milliers concernés chaque année ont été condamnés pour cette infraction durant le 2e semestre 2022. (9).

Les conservateurs doublés sur leur droite

Dans ces conditions, les partisans du Brexit déçus par la politique du gouvernement conservateur en matière d’immigration sont de plus en plus nombreux à se tourner vers le parti politique souverainiste de Nigel Farage Reform UK, qui a pris la suite de UKIP (10). Cette pression sur la droite sera-t-elle suffisante pour durcir la politique migratoire jugée trop laxiste du premier ministre Rishi Sunak ? Celui-ci saura-t-il tenir tête au premier syndicat patronal britannique qui réclame encore plus d’immigration (11) ?

Dans le cas contraire, c’est la présence des conservateurs au gouvernement qui pourrait être remise en question lors des prochaines élections générales. A l’occasion de sa présentation des vœux le 5 janvier dernier, le premier ministre britannique déclarait : « Les citoyens ne veulent plus de ces politiciens qui promettent la lune et ne font rien. Ils veulent un gouvernement qui s’occupe moins de politique et plus des préoccupations des gens ». Il ne croyait pas si bien dire.

S. Quintinius
10/01/2023

 

(1) https://www.gov.uk/government/speeches/the-governments-negotiating-objectives-for-exiting-the-eu-pm-speech
(2) https://news.sky.com/story/record-number-of-people-cross-channel-to-uk-in-small-boats-in-2022-as-arrivals-soar-by-60-in-a-year-12777092
(3) https://view.officeapps.live.com/op/view.aspx?src=https%3A%2F%2Fassets.publishing.service.gov.uk%2Fgovernment%2Fuploads%2Fsystem%2Fuploads%2Fattachment_data%2Ffile%2F1117119%2Firregular-migration-to-the-UK-data-tables-year-ending-september-2022.ods&wdOrigin=BROWSELINK
(4) https://www.gov.uk/government/statistical-data-sets/asylum-and-resettlement-datasets#asylum-applications-decisions-and-resettlement
(5) https://www.ons.gov.uk/peoplepopulationandcommunity/populationandmigration/internationalmigration/bulletins/longterminternationalmigrationprovisional/yearendingjune2022
(6) https://www.migrationwatchuk.org/press-release/697/uk-asylum-grant-rate-is-nearly-three-times-that-of-france
(7) https://www.europe1.fr/international/londres-veut-pouvoir-ignorer-certaines-injonctions-de-la-cedh-4117862
(8) https://inews.co.uk/news/politics/priti-patel-says-pushing-back-migrant-boats-absolutely-still-policy-despite-navy-taking-over-channel-crisis-1406618?ico=in-line_link
(9) https://www.bbc.com/news/uk-63938698
(10 https://www.lesechos.fr/monde/europe/au-royaume-uni-lextreme-droite-de-nigel-farage-renait-de-ses-cendres-1894545
(11) https://www.rfi.fr/fr/europe/20221121-royaume-uni-les-patrons-r%C3%A9clament-plus-d-immigration-pour-r%C3%A9pondre-%C3%A0-la-p%C3%A9nurie-de-main-d-%C5%93uvre

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