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Les sécessionnistes catalans : anti-identitaires, libertariens et pro-musulmans

Javier Portella, écrivain espagnol francophone, essayiste, directeur de la revue en ligne El Manifiesto

♦ Les médias ont clairement pris position en faveur des indépendantistes catalans. C’est normal pour deux raisons : durant la guerre d’Espagne, beaucoup de Catalans étaient du côté des « gentils » et aujourd’hui les indépendantistes catalans penchent à gauche et sont clairement immigrationnistes, bref, ils sont dans le camp du « bien ». Pour eux le Castillan est un étranger mais le Bambara né à Barcelone est un Catalan.

Beaucoup de nationalistes en Europe – écossais ou flamands – soutiennent aussi les indépendantistes catalans, ce qui irrite Javier Portella : d’origine catalane mais espagnol et européen de cœur, l’essayiste, correspondant de Polémia à Madrid, a adressé cette lettre ouverte à un nationaliste flamand. Un texte vif et sans complaisance que Polémia livre à ses lecteurs.
Polémia.


Mon cher ami,

Vous m’avez écrit pour répondre à mes nombreuses prises de position exprimées ces jours d’une gravité exceptionnelle pour mes deux patries, l’Europe et l’Espagne (dans cet ordre), ma troisième patrie, la Catalogne, étant morte, à mon très grand chagrin, depuis que la moitié de ses habitants se sont mis en tête de rompre linguistiquement, culturellement, affectivement – spirituellement, en un mot – avec… non pas l’Etat espagnol, comme vous le pensez, mais avec ce qui a été pendant des siècles leur patrie, une patrie que les Catalans ont toujours profondément ressentie, jusqu’aux premières décennies du siècle dernier, comme la leur : la nation espagnole.

Cette rupture affective, qui est la clé de la question, ne date pas de maintenant. Elle a été entreprise systématiquement pendant quarante ans : depuis les débuts du régime dit démocratique. C’est le fruit du travail entrepris grâce à tous les moyens médiatiques, politiques, économiques et coercitifs dont le méchant Etat espagnol a pourvu le gentil Etat catalan, ainsi que par la mansuétude, le silence et les mille concessions dont ce même Etat espagnol – et sa société – ont fait preuve. Le coup d’Etat actuel n’en est que l’aboutissement naturel : la rupture spirituelle a débouché sur la rupture politique. Ou, pour le dire autrement et plus clairement : quarante ans de haine propagée depuis les écoles, les universités et l’ensemble des médias contre l’Espagne et les Espagnols ont débouché et ne peuvent que déboucher sur la sécession politique.

Permettez-moi de le dire sous forme d’une boutade ou d’un raisonnement par l’absurde : n’était-ce la force que le politique (à ne pas confondre avec « la » politique) joue en tant qu’agglutinant symbolique des peuples, je m’en ficherais éperdument de la sécession politique de la Catalogne. A une seule condition : que la rupture affectivo-culturelle n’existe plus. Vivement une Catalogne constituée en tant que nouvel Etat-nation… à la condition (voilà l’absurde dont je parlais) que ses écoles deviennent bilingues et ne soient plus unilingues ; à la condition, autrement dit, que l’espagnol y soit de nouveau enseigné, au lieu d’être, comme aujourd’hui, persécuté ; à la condition que les magasins ne soient plus obligés, sous peine d’amende, à écrire leurs écriteaux exclusivement en catalan ; à la condition que Cervantès, Quevedo, Lorca, Machado… tous les grands écrivains espagnols… et catalans écrivant en espagnol (on commence déjà à brûler leurs livres, notamment ceux du grand Juan Marsé) soient ressentis comme une gloire propre également à la Catalogne ; à la condition aussi que l’œuvre de civilisation accomplie par l’Espagne en Amérique, tout comme les grands faits de notre histoire commune, depuis la Reconquête jusqu’à Lépante, où le Catalan Luis de Requesens était le second de don Juan de Austria, ne soient plus honnis mais ressentis comme propres par les Catalans ; à la condition, en un mot, que l’amour pour vingt siècles d’histoire commune – depuis l’Hispania romane – vienne remplacer dans le cœur des Catalans la haine qu’ils vouent à ce même passé commun.

Non, mon cher ami, vous le voyez : la nation espagnole n’a strictement rien à voir avec l’Etat belge – là, oui, c’est bien d’un simple Etat, pas d’une patrie, qu’il s’agit. Et c’est bien dans cette confusion entre la Belgique et l’Espagne que gît tout le problème, j’ose espérer, de la cécité d’un nationalisme flamand ayant soutenu ou exprimé de sympathies aussi bien pour les assassins de l’ETA basque que pour les sécessionnistes catalans, ces gens qui ont peuplé leur pays de musulmans afin que ceux-ci remplacent non seulement les Catalans de souche comme partout où le Grand Remplacement sévit, mais pour qu’ils remplacent plus particulièrement les migrants latino-américains qui ont le mauvais goût de parler espagnol.

Comment pouvez-vous éprouver la moindre sympathie pour ces indépendantistes où toute la racaille de l’extrême gauche remplaciste, individualiste, libertarienne, féministe, pro-théorie du genre, etc., se trouve ramassée ? Si jamais il vous arrivait de vous frotter à eux, je vous donne un conseil d’ami : prenez garde ! Qu’ils ne connaissent pas une seule des idées que vous et moi partageons et pour lesquelles nous luttons ! Vous seriez cuit ! C’est exactement l’inverse qui se passerait si un jour vous faisiez connaissance de nos amis partageant de telles idées et de telles luttes en Espagne. Ceux-là mêmes, par exemple, qui, ces jours-ci, en faisant preuve d’un courage qui les honore, sont en train de se battre dans les rues de Barcelone contre toute la racaille des antifas doublés de « patriotes » catalans. Que leur patriotisme n’est pas tel, qu’ils sont la négation même de tout l’esprit identitaire, je l’ai déjà expliqué ailleurs. Ici. Pas un seul, parmi ceux qui partagent nos idées, n’a la moindre accointance, je vous assure, avec ceux qui prétendent briser l’Espagne. Ils sont tous, autrement dit, des fieffés « jacobins », pour reprendre le mot passe-partout qu’on a l’habitude de sortir dans de telles circonstances. Quel jacobinisme peut-il y avoir, dites-moi, dans un Etat dont les Autonomies jouissent des droits les plus étendus au monde ? De grâce ! Mais les Catalans indépendantistes se contrefichent éperdument de leur autonomie. Ils ne visent qu’à une seule chose : à briser l’Espagne.

Désormais ils pourront y parvenir plus aisément encore, me dites-vous, après les brutalités commises le dimanche 1er octobre par la police espagnole. Quelle bêtise, poursuivez-vous, que de leur avoir dénié le droit à décider de leur sort ! Maintenant ils ne seront plus des autonomistes : ils deviendront de farouches indépendantistes. Mais non, mon cher ami, ce n’est pas maintenant qu’ils deviendront de farouches indépendantistes : ils le sont depuis des années, la pantalonnade du référendum n’ayant été qu’une très astucieuse mise en scène pour obtenir les images-chocs qu’ils ont obtenues. En ce qui concerne le nombre inouï de trucages dont le prétendu référendum a été agrémenté, en ce qui concerne aussi « la brutale-répression-de-la-police » et la bêtise sans bornes d’un Rajoy qui, paralysé de crainte, a trop tardé à faire face à la situation, et à le faire de la pire façon possible, je vous renvoie à l’article où j’explique tout ça dans le détail. Le voici.

Reste la question de fond qui est sous-tendue dans notre discussion. Quelle est la vision de la nation (ou du peuple, ou de la communauté ; ne chicanons pas sur les mots) qu’il s’agit de défendre ? Si vous défendiez la vision « démocratique » (ou « libérale », ou « individualiste », ou « contractualiste ») de la nation, il n’y aurait aucun problème. Dans ce cas, ce serait tout à fait logique que vous reconnaissiez aux Catalans, comme à n’importe quel autre amas d’atomes individuels, le droit de tout faire, tout décider, tout voter. Y compris « l’unité de destin dans l’universel » que, selon un certain José Antonio de Primo de Rivera (encore un fieffé jacobin anti-catalan, sans doute) est la patrie, cette patrie pour défendre l’unité de laquelle il a été, entre autres raisons, tué. Mais voilà, justement, nous sommes quelques-uns dans le monde (et je sais bien que vous en faites partie : d’où votre contradiction) qu’il y a des choses intangibles, des choses soustraites au débat démocratique, des choses pour lesquelles on ne vote tout simplement pas. La patrie en est une. Disons-le par une boutade : étant donné que la nation est le corps organique reliant le passé, le présent et l’avenir, on ne pourrait voter sur le destin de la nation qu’à la seule condition que les ancêtres, sortant de leurs tombes, puissent eux aussi voter ! Octroyer aux Catalans, autrement dit, le droit de voter leur sécession, cela reviendrait à reconnaître, même si c’était le NON qui l’emportât, que le bras appelé « Catalogne » a le droit d’être arraché du corps organique appelé « Espagne ». Et puisque les Espagnols, même les libéraux, atomistes, individualistes, etc. (bien paradoxalement, bien contradictoirement, j’en conviens) refusent que leur corps périsse gangrené, il n’y a pas eu, et il n’y aura jamais de référendum portant sur la sécession d’une des composantes historiques de la nation. Même si, au lieu d’un référendum, c’était la guerre qui avait lieu.

Il n’y aura jamais de référendum, même si nous devons nous mettre toute l’Europe à dos (ce ne serait pas, d’ailleurs, la première fois dans l’histoire…), y compris l’Europe prétendument identitaire, anti-immigrationniste, etc., qui a couru à se mettre du côté… des remplacistes les plus résolus au monde ! (Et si mes mots vous étonnent, pensez seulement à la façon dont ils ont réagi à l’attentat islamique de cet été à Barcelone !)

L’Europe, cette Europe qui est pour moi ma véritable et grande patrie – et je combats pour qu’il en soit ainsi pour tous –, cette grande et puissante Europe qui n’a rien à voir avec « le machin » de Bruxelles, cet « empire », comme dirait Alain de Benoist, devrait-elle être bâtie sur la dissolution de ces grandes unités de culture, langue et histoire que sont les peuples-nations (appelés d’une façon péjorative « Etats-nations »), ceux-ci étant remplacés par le grand émiettement des régions (en réalité, des mini-Etats-nations) qui en découlerait ? Non. Pour une simple raison : on ne peut et on ne doit pas faire fi de ces grandes unités de langue et de culture qui ont bâti notre histoire. Sauf dans un nombre très réduit de régions, les gens se sentent avant tout – et leur sentiment est noble, leur sentiment est juste – français, espagnols, allemands, italiens, etc. quels que soient par ailleurs les droits à l’autonomie administrative qu’il faut reconnaître, comme cela a été le cas en Espagne, aux différentes régions.

Prétendre le contraire – et là je réponds à votre dernière objection – ce serait faire le jeu de l’oligarchie mondialiste qui, rêvant justement de dissoudre la puissance et l’enracinement des peuples-nations, ne serait nullement dérangée si ceux-ci étaient remplacés par une foule de petites unités locales.

Vous le voyez, il s’agit de manier (comme presque toujours…) un entrelacs complexe d’exigences. Elles sont quatre. Reconnaître le plus largement possible – première exigence – les droits particuliers de nos différentes régions (ou de nos différents peuples, si vous tenez au mot), mais sans porter atteinte, sans démembrer et, surtout, sans haïr – deuxième exigence – ces grandes unités historiquement enracinées que sont les peuples-nations. Tout ceci au sein – troisième exigence – de ce qui devrait être – de ce que sera un jour – la grande Confédération européenne – ou son grand Empire ; là c’est moi qui tiens au mot.

Il reste la quatrième exigence. Que cette affirmation résolue de l’identité, cet enracinement profond dans les attachements de la patrie soit dépourvu de tout « patriotérisme », comme on le dit en espagnol, de tout chauvinisme. Ce chauvinisme ou ce nationalisme qui, loin d’être le grand rempart de la nation, en est le plus grand démolisseur. Ce chauvinisme ou ce nationalisme qui a entamé la démolition – aussi bien de la nation que de l’Europe et de la civilisation – lors de la grande « guerre civile européenne », comme dirait Ernst Nolte ; lors du « Siècle 1914 », comme dirait Dominique Venner. En un mot, ce chauvinisme ou ce nationalisme – le cas de la Catalogne le montre à l’envi – qui n’est capable d’affirmer l’identité d’un peuple que dans la mesure où il vomit toute sa haine sur celle d’un autre.

Javier Portella
5/10/2017

Correspondance Polémia – 5/10/2017

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