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La terne victoire de Merkel affaiblit-elle l’Allemagne ?

Etienne Lahyre, haut fonctionnaire, analyste politique.

♦ « Gagné d’avance » : ce jugement était celui de tous les acteurs et analystes politiques allemands à la veille des élections législatives. Et c’est pourtant le plus médiocrement du monde qu’Angela Merkel a obtenu son quatrième et ultime mandat à la tête de la République Fédérale.


Avec respectivement 32,9% et 20,5% des voix, l’alliance CDU-CSU et le SPD obtiennent le plus mauvais résultat de leur histoire. Seuls 56% des députés du nouveau Parlement appartiennent à ces deux partis, piliers historiques de la démocratie allemande : il faut remonter à 1949 et aux premières élections organisées depuis la deuxième guerre mondiale pour retrouver un chiffre aussi faible (67% de députés CDU-CSU/SPD).

CDU-CSU et SPD ont dirigé ensemble l’Allemagne entre 2005 et 2009, et depuis 2013. Ils sont, à juste titre, jugés comme co-responsables du bilan politique de Mme Merkel. En acceptant de former une coalition avec la chancelière depuis quatre ans, le SPD a commis une erreur funeste en ignorant la règle numéro un de la stratégie électorale : une alliance gouvernementale bi-partisane ne profite jamais au plus faible des deux partenaires. Que celui-ci constitue l’aile gauche du gouvernement (le PCF entre 1981 et 1984, les Verts entre 2012 et 2015), son aile droite (le FPÖ en Autriche entre 2000 et 2002), ou se situe au centre (le FDP en Allemagne entre 2009 et 2013, les libéraux-démocrates britanniques entre 2009 et 2014), il est systématiquement sanctionné dans les élections suivantes.

Si la déroute de la coalition sortante a pu surprendre par son ampleur, elle s’inscrit néanmoins totalement dans les dynamiques observées récemment lors des scrutins britannique, américain et français.

Schroeder/Merkel, même combat

Revenu au pouvoir en 1998 après 17 ans de pouvoir d’Helmut Kohl, le SPD s’est converti, comme toutes les « gauches » européennes, à la globalisation. Pour reprendre la phrase prononcée par Léon Blum dès 1946, il est devenu le « gestionnaire honnête et loyal des affaires du capitalisme ». Il a même fait mieux que ça : après une réélection « miraculeuse » en 2002, Gerhard Schroeder a mis en place les réformes Hartz entre 2003 et 2005, visant notamment à libéraliser le marché du travail et à limiter la progression des salaires. C’est Schroeder qui porta les coups de boutoir les plus rudes au modèle du capitalisme rhénan, communément associé à la RFA. D’homme malade de l’Europe à la fin des années 1990 (croissance faible, chômage élevé, déficit budgétaire qui avait conduit la Commission de Bruxelles à engager une procédure de sanction en 2003), l’Allemagne est redevenue première puissance économique, en partie grâce aux réformes Schroeder, mais surtout du fait d’une monnaie unique, l’euro, conçue pour sa seule économie, et de l’élargissement de l’Union européenne en 2004, qui a accentué les délocalisations vers les pays d’Europe centrale, Pologne, République tchèque et Slovaquie en particulier, ainsi que les importations de pièces et composants en provenance de ces pays nécessaires à la fabrication des puissantes voitures allemandes. Deutsche Qualität, vraiment ? Plutôt une Allemagne régnant grâce au mark devenu euro, à la désinflation compétitive, et à une Europe désormais centrée autour d’elle.

Et c’est ainsi que l’Allemagne donne, sans vergogne, des leçons de bonne gestion à l’ensemble des pays de l’Union européenne, en particulier à ceux ouvertement méprisés « du club Med » ; et que la bonne bourgeoisie française, héritière directe de celle qui proclamait « Plutôt Hitler que le Front populaire ! », est fascinée par son voisin d’outre-Rhin : « Ah, ma bonne dame, les Allemands sont disciplinés et ont le goût du travail, eux ! Si on n’avait pas tout cet assistanat en France… ». La bourgeoisie française, qui n’a jamais rien compris, s’essaye à l’analyse économique par le prisme de la morale privée. Elle s’était enthousiasmée pour le projet économique punitif de François Fillon, voyant en lui un épigone d’Angela Merkel, qui forcément obtiendrait les mêmes résultats économiques. Mais elle est incapable de voir que l’économie n’a rien à voir avec la morale privée et que les structures monétaires, économiques et juridiques de l’Union européenne constituent pour notre pays un carcan bien plus pernicieux que l’assistanat et la supposée fainéantise de ses compatriotes. Merkel pense intérêt national et rapports de force : elle pense en allemand (et comment le lui reprocher ?), quand les élites françaises parlent coopération et multilatéralisme, et rêvent en « Européens ».

Classes populaires en quête d’une alternative et sécession des « élites »

Depuis Schroeder, les classes populaires allemandes se sont éloignées du SPD, accusé à juste raison de ne plus défendre leurs intérêts. Le tableau ci-dessous indique la répartition des suffrages en fonction du revenu.

1-21766370_1452983094738845_8671812655705161072_nSans surprise, ce sont les électeurs de l’AfD qui sont les plus modestes, suivis par les électeurs de Die Linke. C’est dans l’ancienne RDA que ces deux partis ont obtenu le plus de voix. Mais leurs dynamiques sont très différentes : Die Linke, héritière du PDS, décline à l’est, sauf à Berlin, quand l’AfD y progresse fortement.

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L’électorat âgé, nostalgique de la RDA, qui constituait le socle du PDS, cède la place à un électorat plus jeune et moins ouvrier ; et avec ses 9.2%, Die Linke ne retrouve pas le résultat de 2009 (11,9%). Une partie de son électorat de l’Est l’a abandonnée au profit de l’AfD. Laquelle a largement profité de la hausse de la participation (+4,7 points par rapport à 2013).

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La base électorale de l’AfD est socialement très proche de celle du FN : plus modeste, plus masculine, plus ouvrière que la moyenne de l’électorat. Et la fracture territoriale qui s’exprime dans notre pays entre la France périphérique et celle des métropoles se traduit en Allemagne par la persistance de la frontière invisible entre RFA et RDA. Les « Ossies » se vivent pour beaucoup comme des citoyens de seconde zone.

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La CDU est confrontée au même problème que la droite française : elle s’érode car elle est composée de deux droites irréconciliables : l’une aisée, urbaine, partisane d’une mondialisation qui sert ses intérêts et ses envies, qui a voté Macron en France et FDP en Allemagne ; l’autre modeste, préoccupée par les questions d’immigration et de déclassement social, penche pour le FN et l’AfD. La CDU-CSU a perdu 2,4 millions de voix entre 2013 et 2017 : 1,1 million se sont portés sur l’AfD, 1,3 sur le FDP.

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Quant au SPD, l’équation est encore plus complexe puisque ses deux millions de voix perdues se répartissent à parts quasi égales entre quatre formations : les Verts, Die Linke, le FDP et l’AfD.

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Autre élément inquiétant pour les deux partis historiques : leur électorat est âgé. Chez les moins de 30 ans, seuls 19% ont voté pour le SPD, 25% pour la CDU ; inversement, chez les plus de 60 ans, 25% ont voté SPD, 41% CDU.

Des élections à qui perd gagne

« C’est le mode de scrutin majoritaire qui nous empêche d’accéder aux responsabilités ! ». Mille fois répétée, cette antienne tient lieu de justification des échecs électoraux du FN en France.

Avec 12,6% des voix, l’AfD obtient 93 des 709 sièges que compte le Bundestag. Mais il y a fort à parier que son poids politique ne sera pas beaucoup plus élevé que celui des 8 députés FN en France.

L’émergence de partis dits populistes a ceci de particulier qu’elle contribue à resserrer les rangs des partis du Système et à gommer encore plus leurs différences de façade. Et si le SPD, qui a, enfin, appris de ses erreurs, a décidé de ne plus jouer les supplétifs de Merkel, celle-ci s’est immédiatement tournée vers le FDP et les Verts. Nous verrons si la chancelière parvient à constituer une majorité de gouvernement pérenne mais, en tout état de cause, Die Linke et l’AfD semblent être condamnés à jouer le rôle des opposants perpétuels. Tout comme le FN et la France Insoumise.

L’union des « gauches » sur la question sociale et l’union des « droites » sur la question identitaire sont des chimères qui se fracasseront immanquablement sur le mur de la globalisation et de l’Union européenne. Les gouvernements de coalition qui dirigent la France et l’Allemagne rassemblent les tenants du présumé « cercle de la raison » cher à Alain Minc, sont soutenus à bout de bras par le parti de la mondialisation et le parti des médias. L’UMPS existe bien, en France comme en Allemagne : elle est le principal carburant des partis populistes ; et ceux-ci, par leurs outrances, leurs désaccords irréversibles et leur manque de crédibilité, peu importe qu’il soit réel ou supposé, en constituent en retour l’assurance-vie. Dans le monde animal, on parlerait d’une symbiose mutualiste.

L’Allemagne unifiée a imposé à l’Europe sa loi d’airain en matière monétaire et budgétaire ; en reconnaissant unilatéralement l’indépendance de la Slovénie et de son allié historique croate en décembre 1991, elle a durablement déstabilisé les Balkans et mis ses partenaires de la CEE devant le fait accompli ; tout comme l’accord de 2016 conclu, sous pression allemande, par l’UE avec la Turquie sur la question migratoire.

La Grande-Bretagne va quitter l’Union européenne ; la France ne parvient pas à se départir de la mystification du « couple franco-allemand », entente de façade aux bénéfices de plus en plus unilatéraux ; l’Europe du Sud est désunie, politiquement et durablement entravée par une monnaie unique inadaptée aux structures de son économie.

En Allemagne, Merkel l’emporte par défaut. Et en Europe, « à la fin, ce sont toujours les Allemands qui gagnent… » Sauf si leur politique migratoire inepte aboutit à un chaos interne et à une crise ouverte avec les pays d’Europe de l’Est, Hongrie et Pologne en tête, derniers défenseurs de notre identité commune.

Etienne Lahyre
03/10/2017

Correspondance Polémia – 4/10/2017

Image : Elections législatives allemandes de 2017