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Du côté des Gilets jaunes des ronds-points

Du côté des Gilets jaunes des ronds-points

par | 1 décembre 2023 | Exclusivité Polémia, Société

Par Johan Hardoy ♦ En juillet 2020, Michel Geoffroy rendait compte pour Polémia du livre collectif Gilets jaunes – Une année d’insurrection et de révolte dans Paris (Yellosphere, 2ème édition augmentée, 432 pages, 1625 photos, 30 euros), préfacé par le regretté Édouard Limonov.
Un autre ouvrage collectif, Le Rond-point de Saint-Avold – Nous, Gilets jaunes, nos 600 premiers jours (Éditions Syllepse, 160 pages, 124 photos, 12 euros), complète cette perspective en décrivant les événements du point de vue de Mosellans vivant dans les villes et villages de la France périphérique qui a vu naître ce mouvement de contestation sociale.

L’insurrection en Moselle

La Lorraine, où est située la commune de Saint-Avold, a été « prospère à foison jusque vers les années 1970 grâce à ses mines de fer et ses aciéries », mais elle connaît désormais un chômage massif du fait de la désindustrialisation. Les emplois disponibles dans le « paradis fiscal » luxembourgeois et en Allemagne, un pays « qui apprécie les travailleurs français pour la qualité de leur travail », ne suffisent pas à résorber une crise qui conduit plus d’un quart de la population à vivre en-dessous du seuil de pauvreté.

Lorsque survient le mouvement des Gilets jaunes, quelques milliers de Mosellans ont très vite la conviction de vivre un événement historique en participant à des actions populaires destinées à faire advenir « un monde plus juste et plus humain ». Parmi eux, « il y a des gens de toutes les couches sociales, des personnes de la classe moyenne, des chômeurs, beaucoup de retraités, des femmes qui élèvent seules leurs enfants, et beaucoup d’autres ».

Le 17 novembre 2018 (le jour de l’Acte I dans la capitale), des rassemblements se forment sur des ronds-points du département. Celui de Sarreguemines est transformé en « camp retranché » au moyen de poutres, de palettes et de planches.

À Forbach, deux ronds-points sont investis par 2 000 personnes, dont l’un après un appel lancé par Florian Philippot, le président du mouvement Les Patriotes. En janvier 2019, lors de deux manifestations régionales qui se déroulent dans cette commune, le drapeau européen installé au fronton de la mairie est remplacé par un gilet jaune puis brûlé la semaine suivante.

En février 2019, la préfecture ordonne aux forces de l’ordre de raser les installations et d’interdire tout rassemblement. Les réfractaires de Sarreguemines remontent quand même un nouveau rond-point à la sortie de la ville, en y ajoutant un « stand ADP » destiné à promouvoir la pétition contre la privatisation des Aéroports de Paris.

5 ans après les Gilets Jaunes – Jean-Yves Le Gallou : « C’est la France blanche qui souffre ! »

Les Naboriens réfractaires

Les Gilets jaunes de Saint-Avold, qui arborent un signe « GJ » en forme de cœur, se réunissent initialement dans une cabane construite sur un rond-point (elle ne sera détruite qu’en mai 2020 par les autorités). Parmi les contestataires qui scandent « On lâche rien ! », Gilbert, un octogénaire discret, se révèle être le prêtre de la paroisse de Creutzwald.

Le 22 novembre 2018, la députée LREM de la circonscription les invite à présenter leurs doléances. Filmé par une caméra de TF1, Raymond se fait le porte-parole de la contestation : « Monsieur Macron, il a ouvert la boîte de Pandore, mais vous et lui, vous ne savez pas quand vous la refermerez ! »

Deux jours plus tard, Raymond, qui s’est couché sur la chaussée malgré un ordre de dispersion ordonné par les forces de l’ordre, inaugure une longue série de gardes à vue dans les rangs des manifestants.

Le 1er décembre, les CRS noient le rond-point dans un nuage de gaz lacrymogène pour le faire évacuer mais, devant la résistance populaire, sont contraints de reculer en attendant du renfort. L’ambiance est d’autant plus électrique qu’une « catégorie nouvelle » fait son apparition au côté des Gilets jaunes, constituée d’individus plus jeunes dont certains s’équipent de boucliers rudimentaires et se munissent de barres de fer. De plus, les contestataires sont informés et galvanisés par l’insurrection qui survient au même moment sur les Champs-Élysées.

Ce jour-là, pour la première fois à Saint-Avold, la police tire sur des manifestants avec des LBD et des manifestants sont grièvement blessés par cette arme semi-létale.

Le samedi suivant, il y a foule, « avec beaucoup de nouvelles têtes », et de nombreux Gilets jaunes portent des masques et des lunettes de piscine « pour se défendre contre les gaz ». Les forces de l’ordre entourent les manifestants… « Puis un gars dans la foule entame la Marseillaise. Tout le monde suit, le poing levé. Le chant s’élève haut et fort. À un moment, les CRS retirent leurs casques et nous accompagnent. Ces choses-là ont existé aussi… »

À la mi-décembre, des Gilets jaunes sont pourtant interpellés en raison de leur simple présence sur le rond-point, puis placés en garde à vue avant de se voir notifier un rappel à la loi. L’un d’eux est ainsi mis en cause pour « passages intempestifs à maintes reprises sur un passage pour piéton » !

Quelques jours plus tard, les gendarmes mobiles interviennent avec des sapeurs-pompiers et des employés de la municipalité qui démantèlent le rond-point, « sans états d’âme », avec une grosse pelleteuse.

Les Gilets jaunes décident alors de reconstruire leur « nouveau QG sur le parking du Leader Price » en déclarant leur adresse postale sur place ! Ils s’organisent progressivement en se dotant de porte-paroles, en confectionnant des banderoles, des affiches et des panneaux, en dessinant joliment sur le dos de leurs gilets, en rédigeant des tracts (90 000 sont imprimés !), en créant une page web et une cagnotte Leetchi pour payer les frais de justice. Une équipe de street medics est également constituée.

Durant plusieurs mois, malgré une baisse régulière des effectifs, les manifestations se poursuivent dans la région, de même que les opérations « péage gratuit » sur les autoroutes.

Le samedi 22 juin 2019, un décret préfectoral interdisant tout rassemblement de Gilets jaunes entraîne « un jeu du chat et de la souris » avec les forces de l’ordre, agrémenté de blocages de ronds-points.

Par la suite, même si « beaucoup ont quitté le combat », la mobilisation dure jusqu’à la mi-mars 2020, quand survient le confinement : « Le gouvernement a enfin réussi à nous faire rentrer dans nos maisons », mais « la pandémie et la crise qu’elle a provoquée montrent que nous avions raison de nous battre. (…) Pour un monde meilleur, humain et vivable ! »

Passez l’été en gilet jaune !

La contestation portée à Paris et à l’étranger

Comme beaucoup de Gilets jaunes des provinces françaises, de nombreux Lorrains se rendent régulièrement dans la capitale pour participer aux manifestations parisiennes.

L’Acte XVIII du 16 mars 2019 (le jour où la véranda extérieure du Fouquet’s prend feu) demeure la date la plus marquante, « une journée de dingue » sur les Champs-Élysées !

« Un cri s’élève, “Révolution !”. Il est repris par tous ceux qui se trouvent à proximité, puis, comme une onde de choc, se propage sur toute l’avenue. Le cri de révolution repris par des dizaines de milliers de personnes, ça donne la chair de poule. On sent à ce moment-là que le gouvernement peut tomber, on peut gagner… »

Mais en début de soirée, « à deux pas de l’Arc, la vie s’écoule comme d’ordinaire. Les gens sont assis aux terrasses des cafés et nous regardent passer tels des clowns de carnaval dans nos vestes jaunes, avec nos pancartes et drapeaux. Gros coup au moral ! (…) Mais on ne se laisse pas aller. (…) Nous arrivons aux bus qui nous ramènent chez nous, dans un autre monde encore, là où les gens ont de vrais problèmes… ».

Les Gilets jaunes de Saint-Avold se rendent également à l’étranger. En août 2019, ils sont invités par des homologues allemands à Neunkirchen, une ville moyenne située en Sarre, où ils sont applaudis par la population : « Nos dirigeants citent souvent ce pays comme modèle, alors que nous savons très bien que le peuple y est logé à la même enseigne : précarité, pauvreté, mini-jobs à 400 euros par mois pour masquer le chômage… »

Quelques jours plus tard, à la suite de nombreuses plaintes déposées par des organisations de défense des Droits de l’Homme concernant l’utilisation abusive des LBD par la police, les Français sont conviés à Genève pour former une chaîne humaine de plusieurs kilomètres avant d’aller manifester aux abords du bâtiment européen de l’ONU.

Enfin, en octobre 2019, quatre Gilets jaunes de Saint-Avold se rendent à Londres pour soutenir le lanceur d’alerte Julian Assange qui comparaît devant un tribunal.

Que demande le peuple ?

Si les « figures » médiatisées telles qu’Éric Drouet et Jérôme Rodrigues sont appréciées et respectées, les Gilets jaunes ne se reconnaissent en fait dans aucun leader. Ce qui compte pour eux, c’est d’en finir avec les fins de mois difficiles, la fermeture des services publics et l’augmentation des impôts, des charges et des taxes alors que les riches s’enrichissent toujours plus, l’augmentation de la fiscalité sur les carburants n’ayant constitué qu’un déclencheur de la contestation.

« L’entreprise Neuhauser (gros groupe de l’agroalimentaire), dont le patron est millionnaire, symbolise bien les dégâts que fait à notre industrie le capitalisme actuel. Le groupe a bénéficié de plus de 80 millions d’euros d’aide du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) pour moderniser les locaux et soi-disant favoriser les embauches. Or, il s’apprête à licencier 185 personnes. »

Après de nombreux débats internes, parfois un peu tendus, entre des participants de sensibilités très diverses (« apolitiques », sympathisants du RN et de LFI, du syndicat Sud, etc.), les revendications se précisent avec la volonté d’instaurer un Référendum d’initiative citoyenne et de créer une Assemblée citoyenne. En accord avec cette conception, certains d’entre eux participent aux discussions, quelquefois houleuses, initiées durant les « Assemblées des assemblées des ronds-points Gilets jaunes de France ».

Des propositions concrètes sont également exprimées dans les tracts, telles que la suppression des taxes sur les produits de première nécessité, l’annulation de la CSG pour les retraités, la renationalisation de l’énergie, des transports et des banques, la suppression du CICE, l’imposition indexée sur le chiffre d’affaires des entreprises, l’interdiction des lobbies, la suppression des privilèges des élus, le durcissement des mesures contre l’évasion fiscale, l’arrêt du remboursement des intérêts de la dette française (jugé illégitime), l’augmentation des moyens alloués à l’éducation, l’égalité salariale homme-femme, la réduction de l’âge légal minimal de départ à la retraite…

***

Épilogue : le 18 novembre 2023, quelques Mosellans manifestent à Paris, au milieu d’un cortège de 500 personnes qui bravent la pluie battante et la « nasse mobile » constante des forces de l’ordre, pour fêter le cinquième anniversaire du mouvement des Gilets jaunes…

Johan Hardoy
01/12/2023

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