Après le premier tour de l’élection présidentielle qui vient de se clore, il convient de rappeler que celle-ci est accompagnée au Brésil des élections législatives, du renouvellement des deux tiers des sénateurs et de l’élection des gouverneurs des 27 États du pays. Ces élections se déroulent entièrement via des votes électroniques. Comme au Bhoutan et au Bangladesh, le recomptage public des votes est impossible car les votants ne reçoivent aucun récépissé de vote. Il n’y a donc aucun moyen de vérifier la probité des résultats.
Charles Granfeu
Bolsonaro arrive en tête
Contrairement à ce qu’affirme souvent la presse occidentale, ces résultats révèlent une forte domination de la droite bolsonariste et de ses alliés du centre droit sur la gauche révolutionnaire de Lula.
Le premier résultat, sur lequel tout le monde se focalise à tort, est celui qui concerne les deux principaux candidats à la présidence, Flávio Bolsonaro (le fils aîné de l’ancien président Jair Bolsonaro) et Luiz Inácio Lula da Silva, qui totalisent respectivement 47,03 % et 45,16 %.
Selon une analyse courante, ces deux prétendants possèdent une chance égale de l’emporter au second tour car le taux d’abstention de 21,08 % permet d’imaginer tous les scénarios. Trois facteurs énoncés ci-dessous infirment pourtant ce raisonnement.
Les abstentions
Si, comme il est réaliste de le considérer, les abstentionnistes se situent plutôt au centre, il est vraisemblable que leur participation au second tour tendra à confirmer le scénario d’une quasi-égalité dans un sens ou dans l’autre, sans provoquer de changement radical.
Il est cependant fort probable que le taux d’abstention restera au-dessus de 15 %.
Les élections générales
Si l’on divise le Congrès en trois tiers — droite et centre droite ; centre ; gauche et centre gauche — les résultats se répartissent ainsi :
- Aux élections législatives à un seul tour pour les 513 députés fédéraux : 276 de droite et du centre droite (dont 121 pour le Parti libéral (PL) de Bolsonaro), 113 pour le centre et 124 pour la gauche et le centre gauche.
- Aux sénatoriales : le renouvellement de 54 sièges sur 81 aboutit à une chambre de 37 élus de droite et du centre droite (dont 27 au PL), 25 pour le centre et 19 pour la gauche et le centre gauche.
- Aux élections des gouverneurs (à deux tours), où 20 gouverneurs sont d’ores et déjà élus et où 7 restent à élire : 10 pour la droite et le centre droite (dont 5 du PL), 7 pour le centre et 3 pour la gauche et le centre gauche. Sur les 7 gouverneurs à élire, 3 seront certainement à droite, 3 au centre et 1 à gauche.
L’interprétation des résultats
1/ La droite bolsonariste et ses alliés dominent fortement, tandis que la gauche de Lula et ses alliés subissent une défaite mémorable, surtout si l’on considère que le centre se joindra à la droite sur de nombreux sujets.
2/ La nomination d’un nouveau président du Congrès et une majorité dans les deux chambres pourraient permettre au Sénat de mettre à l’ordre du jour et de remporter le vote (une majorité des deux tiers est requise) de la destitution des magistrats de la plus haute instance judiciaire, le Supremo Tribunal Federal (STF), qui persécutent la droite depuis huit ans. Quatre juges seraient visés par ces destitutions, dont Alexandre de Moraes.
Depuis huit ans, le Sénat est inhibé par son président, Davi Alcolumbre, et par le président de la Chambre des députés, Hugo Motta, que la droite bolsonariste accuse de corruption et de complaisance envers le STF.
3/ On observe une incohérence flagrante entre les résultats des candidats à la présidence, pratiquement à égalité, et les résultats des députés, sénateurs et gouverneurs qui démontrent une forte domination du camp bolsonariste.
Une très forte suspicion de fraude
Outre cette incohérence, une forte suspicion trouve son origine dans le déroulement des élections, selon un scénario bien connu au Brésil (hélas !).
Ainsi, une fois les bureaux de vote fermés, le comptage des votes commence. Durant les premières heures, les chiffres montrent un avantage flagrant pour la droite, mais le décalage est important entre les vitesses de dépouillement des urnes électroniques du Sud (traditionnellement de droite) et du Nord (habituellement orienté à gauche).
Soudain, toujours vers 18 h ou 19 h, le système de comptage électronique se déconnecte sans justification et durant au moins une heure. L’actualisation du comptage se met en berne, sans explication et communiqué officiel. En général, le dépouillement des urnes dans le Sud est alors terminé à 40 % et dans le Nord à 10 %.
Quand le système se remet à fonctionner, le résultat des urnes n’est plus le même que lors de la déconnexion et une différence d’une petite dizaine de points entre le candidat de droite et celui de gauche apparaît. Cette fois-ci, Flávio était à 52 % et Lula à 41 %.
Dans une troisième phase, le candidat de gauche remonte tandis que celui de droite baisse. Ce qui est vraiment étrange, c’est la régularité de la hausse et de la baisse, qui progressent toutes deux de 0,2 ou 0,1 point toutes les dix minutes environ. Une courbe régulière se dessine alors en s’accentuant toujours dans le même sens, sans variation aucune jusqu’à ce que le candidat de gauche rejoigne, puis dépasse, celui de droite.
Donc, si l’on récapitule ces trois phases :
1) La vitesse différente des dépouillements, qui se produisent d’ailleurs toujours dans le même ordre (Sud puis Nord) n’a aucune raison d’exister puisque ceux-ci sont réalisés par des machines.
2) Comment est-il possible que la phase de déconnexion d’une heure se reproduise d’une élection à l’autre, toujours aux mêmes plages horaires ? En outre, comment est-il possible, dans une démocratie technologiquement avancée, qu’un système de vote électronique se bloque, et, ce qui est pire, que la seule explication avancée soit celle d’un encombrement des machines par le flux, soi-disant trop important, des informations cryptées ?
En effet, un système de comptage de votes électroniques est une architecture technologique extrêmement prévisible et reproductible, le nombre d’électeurs est connu d’avance (le vote est obligatoire, sous peine d’amende, pour les citoyens de 18 à 70 ans) et, pour des raisons de sécurité, l’architecture du système de dépouillement de l’urne est séparée de celle du système de comptage global. Il n’existe donc pas de flux torrentiel d’informations en provenance de toutes les urnes, en même temps, vers le système central.
L’absence d’explication officielle de la part des autorités du Tribunal Superior Eleitoral (TSE) manifeste un manque de transparence inacceptable qui devrait entraîner l’annulation des élections.
3) La phase de reconnexion : une fois le système reconnecté, la comptabilité des votes a fait un saut important, de 52 % pour Flávio et 41 % pour Lula, puis la progression du comptage a dessiné deux courbes, l’une descendante et l’autre ascendante, évoluant en synchronie pour les deux candidats d’environ 0,2 point durant les quatre heures précédant la clôture du dépouillement. Statistiquement, il est pratiquement impossible que le résultat des urnes dessine une courbe régulière à la hausse ou à la baisse. Par ailleurs, l’explication habituelle d’un blocage du système est curieuse car, dans ce cas, le comptage des votes n’aurait pas pu progresser, alors que les résultats affichés lors de la reconnexion montrent que celui-ci ne s’est jamais interrompu.
Ces incohérences s’ajoutent au refus systématique du STF de valider la loi, déjà votée au parlement, qui permettrait d’ajouter aux urnes électroniques une technologie d’impression des votes.
En 2022, Jair Bolsonaro s’est vu refuser des vérifications concernant le second tour de l’élection présidentielle, tandis que son parti recevait une amende de 22 millions de reais pour en avoir contesté le résultat.
Enfin, pour accroître le doute sur les élections de 2026, il faut relater l’étrange manière dont ont été choisis les observateurs internationaux : ils étaient tous de gauche, voire soutiens déclarés de Lula, quand plus de 20 observateurs considérés par le gouvernement Lula comme étant de droite ont été interdits.
Les conséquences d’une victoire de Bolsonaro au second tour
La fin des vingt-cinq ans de pouvoir de l’alliance du Parti des Travailleurs (PT) et du STF (dont la majorité des juges a été nommée par le PT), pourrait signifier pour cette caste la fin de l’impunité et de la captation des ressources de l’État brésilien. Des procès visant les milieux institutionnels deviendraient l’emblème de la lutte contre la corruption.
Si la droite arrivait au pouvoir, le camp de Flávio Bolsonaro pourrait nommer de 2 à 4 juges au STF et conquérir ainsi une majorité, ce qui lui permettrait de voter une réforme d’une instance judiciaire qui a totalement dénaturé les institutions et leur fonctionnement.
Un plan pour destituer Bolsonaro
La perspective de cette véritable révolution explique l’existence, dans les cartons de l’alliance STF-Lula, d’un plan pour annuler l’élection présidentielle et pour destituer Flávio Bolsonaro, en arguant d’une prétendue ingérence américaine dans ces élections dont la famille Bolsonaro serait la principale artisane.
Un procès serait ainsi intenté à Flávio Bolsonaro en vue de le rendre inéligible (comme son père), en s’appuyant sur l’activisme de son frère, Eduardo Bolsonaro. Ce dernier, qui s’est exilé aux États-Unis afin d’échapper à la persécution judiciaire d’Alexandre de Moraes, est devenu l’un des principaux relais de l’opposition brésilienne auprès de l’administration Trump.
Au-delà de la rivalité affichée avec Donald Trump, les méthodes employées par Alexandre de Moraes peuvent être considérées comme une ingérence caractérisée contre les intérêts américains, via la censure de plateformes numériques et la menace de mandats d’arrêt contre des cadres locaux de ces entreprises. En août 2026, la justice américaine a également qualifié de « frauduleux » un document migratoire sur lequel ce magistrat s’est appuyé pour ordonner l’émission d’un mandat d’arrêt et une incarcération politique.
Dans un prochain article, j’analyserai ce plan afin d’expliquer les enjeux internationaux de cette élection présidentielle et le rôle joué par les États-Unis dans celles de 2022 et 2026.
Charles Granfeu
12/10/2026










