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Allemagne. De la crise migratoire à la crise politique

Allemagne. De la crise migratoire à la crise politique

Par François Stecher, correspondant en Allemagne de Polémia ♦ Malgré quelques articles aux titres assez explicites (Le Monde : « Migrants : Merkel sous la pression des durs de sa majorité », Le Point : « Merkel joue son avenir avec un conflit gouvernemental sur les migrants », reprise d’une dépêche AfP, tous les deux en date du 14 juin) il ne semble pas que les « grands » médias français – et singulièrement les chaînes de télévision – aient pris la mesure de ce qui est en train de se jouer en Allemagne. La chancellerie vacille, Frau Merkel tremble, l’Allemagne retient son souffle. Ce n’est rien de moins que le destin d’Angela qui se joue, et de ce quatrième mandat si durement obtenu.


Angela Merkel contre les Bavarois au sujet de la crise migratoire

La chancelière est désormais en conflit ouvert avec les « Bavarois », son ministre de l’intérieur fédéral Horst Seehofer – « Bundesminister des Innern, für Bau und Heimat » est son titre complet ; les quatre derniers mots ont été ajoutés par l’actuel titulaire de la fonction lors de la formation de la « Grosse Koalition » en mars dernier ; on précisera ici que le prénom allemand Horst désigne également une « aire », c’est-à-dire le nid de l’aigle – et patron de la CSU, et Markus Söder, son successeur comme ministre-président de l’état libre de Bavière. La raison du conflit est en apparence assez simple : dans le cadre de son mandat, Seehofer a préparé un paquet de mesures destinées à juguler l’immigration clandestine et plus largement à reprendre le contrôle des flux migratoires, afin qu’une répétition de la crise de 2015 ne puisse avoir lieu. L’une des mesures qu’il veut imposer est le refoulement à la frontière du Reich de tout migrant préalablement enregistré dans un autre état de l’espace Schengen, ce qui est parfaitement en ligne avec l’accord de Dublin. Face à cette position de stricte protection du peuple allemand, la chancelière poursuit ses chimères de règlement européen et de répartition, dans le but illusoire de soulager les pays des marches méridionales de l’espace Schengen. Si l’on a évoqué, brièvement, aujourd’hui 14 juin comme modèle de sortie de crise la possibilité d’accords bilatéraux avec les pays d’entrée – sur le modèle de l’accord franco-italien pour les reconduites à la frontière – qui seraient, une fois conclus, « bénis » par Bruxelles, il a fallu déchanter : les Bavarois ne veulent rien céder. Comment en est-on arrivé là ?

Une grande autonomie des Länder

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il convient de préciser un point important du système politique allemand, voire de la culture politique allemande, qui éclairera pour un lecteur français plus familier du centralisme jacobin et de la verticalité républicaine les relations entre l’occupante de la Chancellerie et ses ministres. La subsidiarité et le fédéralisme ne sont pas en Allemagne des principes morts ou artificiels, mais irriguent la vie politique. Chaque entité politique – c’est le cas des Länder, en particulier, vis-à-vis de l’état fédéral – apporte un soin jaloux à défendre son pré carré contre les ingérences allogènes. Il y a de cela des exemples amusants, comme par exemple certaines directives de l’Union Européenne, qui sont transcrites depuis des lustres dans le Droit français grâce à la docilité du parlement, tandis que leur application en Allemagne, parce que le sujet est de la compétence des Länder, est renvoyée à une date ultérieure – autant dire ad vitam eternam. De là à penser que le gouvernement allemand exploite parfois cette possibilité… Bref, il en va des ministres comme des Länder : l’accord de coalition définit le cadre de leur action pour la durée de leur mandat, et ils ont ensuite tout loisir de s’y mouvoir, avec une autonomie considérable. La chancelière, « prima inter pares », a certes le pouvoir constitutionnel de révoquer un ministre. En le faisant, elle met cependant sa coalition en danger – singulièrement s’il s’agit d’un partenaire de coalition, qui pourrait la mettre en minorité à la chambre. Elle peut aussi tenter de le mettre en minorité au sein du cabinet – s’il y a différence de vues entre un ministre et la chancelière, elle peut théoriquement faire procéder les membres du cabinet à un vote : le résultat serait très probablement le même.

La crise migratoire a fracturé le paysage politique allemand

Revenons à la crise aiguë que traverse l’exécutif allemand. Les racines en sont en réalité profondes. La première est très certainement que la tension suscitée au sein de la société allemande par la crise migratoire de l’été 2015 ne s’est jamais totalement apaisée, malgré les apparences, et les espoirs d’une fraction importante de la classe politique. Cette tension divise profondément la société allemande, et cette fracture traverse toutes les familles politiques, à l’exception notable des Verts qui apparaissent régulièrement comme les plus fidèles et excellents soutiens d’Angela. L’une de leurs figures éminentes, le ministre-président Winfried Kretschmann, du Baden-Württemberg, va même jusqu’à dire et répéter que les Grünen n’ont pas besoin d’un candidat à la chancellerie. Mais les Verts ont pourtant leur « dissidence », avec Boris Palmer, maire de Tübingen, qui professe en matière de migration des positions passablement hétérodoxes. Cette fracture touche même « Die Linke », qui voit s’affronter dans une lutte sans merci la réaliste Sarah Wagenknecht, tenante d’une ligne ferme sur l’immigration et la défense du prolétaire allemand, et Katja Kipping, représentante du courant idéaliste et internationaliste, alors même que leurs électeurs sont précisément ceux qui ont montré, depuis trois ans et toute proportion gardée, la plus grande versatilité en faveur de l’AfD lors des élections régionales ou nationales. Mais les vieux Volksparteien ne sont pas épargnés : c’est Doris Schröder-Kopf, député SPD au Landtag de Basse-Saxe, journaliste, ex-épouse du chancelier Gerhard Schröder, qui observait récemment que le moindre fait divers impliquant des migrants contribuait à plomber l’assentiment de la population à la politique migratoire de la chancelière ; c’est Edmund Stoiber, prédécesseur de Seehofer à la tête de la CSU et du gouvernement bavarois, qui constatait en octobre dernier devant les résultats de l’élection au Landtag de Basse-Saxe que la question des migrants « écrasait » tout le reste ; c’est l’étoile montante de la CDU, le jeune député au Bundestag Philipp Amthor, brillant orateur au service de la Chancellerie, qui, il y a quelques semaines était envoyé à la tribune pour contrer l’AfD, et qui récemment, laissait entendre qu’il serait favorable à l’institution d’une commission d’enquête parlementaire – proposée séparément par l’AfD et la FDP – sur le scandale de l’Office fédérale des Migrations (BAMF) et de son antenne de Brême, commission dont la chancellerie ne veut à aucun prix.

Les migrants, préoccupation première des Allemands

Le scandale du BAMF est justement l’un de ses éléments qui a puissamment contribué, au cours de ces derniers mois, à épuiser le reste de confiance que les Allemands les mieux intentionnés pouvaient conserver à leur gouvernement dans la gestion de la crise migratoire : que ce soit par négligence ou par fraude, des centaines de demandeurs d’asile ont pu obtenir ce fameux droit alors qu’ils auraient dû être déboutés, en bonne justice. La chancelière visiblement informée depuis des mois, comme d’ailleurs l’office de la Chancellerie, n’a pas bronché, et est depuis plusieurs semaines sous le feu des critiques. Le nombre dérisoire des mesures d’expulsion mises à exécution, trop souvent marquées par des actes de rébellions, comme à Ellwangen, et des violences à l’encontre de la police, la succession de crimes et délits commis par des migrants, pour certains sous le coup d’une décision de reconduite à la frontière dont l’exécution avait été trop longtemps retardée, l’affaire Susanna/Ali B. mettant un récent point d’orgue à cette litanie malsaine, les incivilités et troubles à l’ordre public – doux euphémisme si l’on songe à cette tentative de meurtre sur un policier à Landshut, après que le récalcitrant se soit emparé de son arme de service – ont renforcé ce rejet de la politique migratoire de Merkel. Dans ce contexte où la chose publique se révèle tout à la fois dépassée, agressée et impuissante, et potentiellement corrompue, il n’est pas étonnant qu’un sondage récent ait montré que la préoccupation majeure des Allemands était la question des migrants pour 53% des personnes interrogées, le thème suivant, celui des retraites ne recueillant que … 15% des suffrages.

L’impact des élections de Kurz et Orbán

Tout cela est fort intéressant, mais n’explique pas pourquoi la CSU devrait brutalement sortir de son rôle purement tactique de rempart face à l’AfD, rôle qu’elle avait parfaitement rempli pendant toute la crise migratoire, pour le plus grand bénéfice de Berlin. Les emports de matamore de Seehofer avaient visiblement pu abuser bon nombre d’Allemands, le constituant en opposant convenable – et en définitive flexible – aux volontés de la Chancellerie. Après tout, certaines positions restent à peine dicibles dans l’espace publique allemand, et le ratio manifestants de la Haine/contre-manifestants du Camp du Bien, de l’ordre de 1 « haineux » pour 4 à 5 « No Borders », reste remarquablement stable malgré un contexte particulièrement pathogène. Que faudrait-il craindre de tous ces bons Allemands parfaitement rééduqués ? C’est qu’il y a eu quelques élections intéressantes ces derniers temps dans la sphère d’intérêt allemande. C’est d’abord la réélection de Victor Orbàn, qui a entrouvert des esprits encore assommés par les drogues de la Société Ouverte – petit test intéressant : donner à lire les vœux de Nouvel An 2018 du premier ministre hongrois à un monsieur très convenable, Frison de souche, électeur fidèle de la CDU et pétri de valeurs traditionnelles, sans lui dire le nom de l’auteur, il applaudira à tout rompre ; nommer son auteur, il opèrera aussitôt un repli assez maladroit mais preste sur des positions préparées à l’arrache… C’est ensuite, évidemment, l’élection autrichienne, et l’arrivée de la coalition ÖVP/FPÖ au pouvoir à Vienne, sous la férule du jeune Sebastian Kurz, l’anti-Merkel par excellence, celui qui a fermé la Route des Balkans et ainsi tari le flot à la frontière austro-allemande. Les esprits encore somnolents ont commencé à penser : pourquoi pas chez nous ? Pourquoi pas nous ? L’élection italienne pourrait bien être le couronnement de cette série, et l’affaire de « l’Aquarius » provoquer un regain d’intérêt – et de sympathie – des Allemands pour l’Italie et leur gouvernement.
Après que Merkel ait prodigué ses mises en garde à l’un ou à l’autre de ses nouveaux élus ou réélus, nos deux Bavarois, ont quant à eux multiplié les gestes d’amitiés, de sympathie, d’encouragement, de soutien, Seehofer en direction d’Orbàn, de Kurz ou de Salvini, Söder lui emboîtant le pas. Le même Söder y a été de sa petite touche personnelle, avec l’imposition des crucifix dans les bâtiments publics – l’application de cette décision qui a fait couler beaucoup d’encre, et même de salive ecclésiastique, consiste essentiellement à conserver ce qui est en place. C’est que leur élection approche, la seule qui compte, celle du Landtag de l’Etat libre de Bavière, le 14 octobre prochain. Il prétend aussi faire appliquer en Bavière ce que son aîné et concurrent veut étendre à l’Allemagne entière, l’interdiction d’accès au territoire allemand aux migrants enregistrés ailleurs. Ils ont compris, eux, que, dans le secret de l’isoloir, l’indicible peut être murmuré, que l’on peut, sans perdre la face, dresser un poing vengeur vers Berlin, puis glisser un bulletin AfD dans l’urne avant de se rendre, digne et respectable, à la Ratskeller boire une Weiβbier avec un cercle choisi de vieux compagnons de la CSU. Telle est la hardiesse de ce vieux peuple – qui dût être grande, que ses politiques indignes en craignent encore le fantôme.

Angela Merkel en grand danger

Merkel peut, cette fois encore, survivre à la crise. Cependant, sa faiblesse éclate désormais au grand jour, et son unique atout tient au simple fait qu’elle est seule, ayant méthodiquement éliminé tous les concurrents – tous ? Voire. Karl-Theodor zu Guttenberg, ex-ministre de la Défense et un temps espoir de la CSU fait de temps à autre une apparition, à tout le moins dans la presse. Philipp Amthor, est sans doute encore un peu jeune… La chancelière a pourtant montré ses derniers jours des signes d’abattement et de désarroi qui ne sont pas familiers chez cet animal politique. Elle a vu le danger, ne sait comment le maîtriser, sans doute parce qu’il n’est pas maîtrisable : Seehofer et Söder, concurrents forcenés, sont entrés dans une surenchère aux perspectives intéressantes. Angela pourrait tomber, victime collatérale d’une lutte fratricide à la tête de la CSU : ce serait piquant. Cette nuit, les groupes CDU et CSU au Bundestag se sont réunis séparément – après que le ministre de l’Intérieur ait ostensiblement boudé l’édition 2018 du « sommet de l’Intégration ». Veillée d’armes ?

François Stecher
15/06/2018

Source : Correspondance Polémia

Crédit photo : Sven Mandel [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons