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L’Europe en passe de s’émanciper des États-Unis ? Un diagnostic ancien enfin confirmé

L’Europe en passe de s’émanciper des États-Unis ? Un diagnostic ancien enfin confirmé

par | 26 janvier 2026 | Géopolitique

L’Europe en passe de s’émanciper des États-Unis ? Un diagnostic ancien enfin confirmé

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Le document stratégique américain pour 2026 doit être lu, du point de vue européen, comme la confirmation tardive d’un diagnostic ancien. Pour la première fois depuis 1945, les États-Unis formulent explicitement une réalité que certains penseurs européens avaient identifiée dès les années 1970, la protection américaine n’était pas un destin, mais une parenthèse.
Balbino Katz

La Nouvelle Droite, en avance sur Donald Trump

Dès les débuts de la Nouvelle Droite française, la critique de l’atlantisme ne reposait pas sur un anti-américanisme primaire, mais sur l’intuition que toute dépendance stratégique prolongée conduit à une atrophie politique. Très tôt, Alain de Benoist rappelait que « l’Europe qui délègue sa défense délègue sa souveraineté, et celle qui délègue sa souveraineté abdique sa liberté ». Cette formule, longtemps reléguée aux marges, trouve aujourd’hui une confirmation empirique dans le texte américain lui-même.

Le rapport affirme une évidence : les États européens disposent des capacités économiques, démographiques et industrielles nécessaires pour assurer leur propre sécurité conventionnelle. La Russie y est décrite comme une menace sérieuse, mais structurellement inférieure à un ensemble européen organisé. Ce constat rejoint presque mot pour mot les analyses formulées dès les années 1980 dans la revue éléments, qui soulignaient que l’asymétrie stratégique euro-russe était entretenue moins par la réalité des forces que par la fragmentation politique du continent, mais aussi que la menace civilisationnelle américaine était plus mortifère pour notre continent que la menace militaire soviétique.

Ce point est fondamental. La dépendance stratégique de l’Europe n’est plus justifiée par un déficit de puissance, mais par un déficit de volonté. Oswald Spengler notait déjà, dans Le Déclin de l’Occident, que les civilisations cessent de commander lorsqu’elles cessent de croire en leur propre légitimité historique. Le rapport américain agit ici comme un révélateur cruel, il retire à l’Europe son dernier alibi.

Une rupture inachevée, l’OTAN comme survivance historique

Le repositionnement américain ouvre une fenêtre stratégique, mais il demeure conceptuellement inachevé. Le rapport affirme que l’Europe peut se défendre seule, que la Russie ne constitue pas une menace existentielle pour le continent, et que les priorités américaines se déplacent vers l’Indo-Pacifique. Pourtant, il ne remet pas frontalement en cause la structure de l’Alliance atlantique.

Cette contradiction avait été anticipée par Carl Schmitt lorsqu’il écrivait que « toute alliance durable repose sur une décision politique fondamentale, et non sur une abstraction juridique ». L’OTAN fut cette décision, en 1949, dans un contexte précis, celui d’une Europe exsangue et d’une menace soviétique globale. Une fois ce contexte disparu, l’alliance s’est transformée en habitude, puis en dogme.

Si l’Europe est réellement capable d’assurer sa sécurité, alors la présence permanente de troupes américaines sur son sol perd toute base rationnelle. Elle relève désormais de l’inertie historique, non de la stratégie. La symétrie est éclairante, comme le soulignait Guillaume Faye, « une alliance où un partenaire stationne indéfiniment ses troupes chez l’autre n’est plus une alliance, mais une tutelle consentie ».

À l’inverse, l’idée de troupes européennes stationnées durablement sur le sol nord-américain apparaît absurde. Cette asymétrie, acceptée pendant des décennies, devient aujourd’hui intenable dès lors que l’Europe est reconnue comme capable de se défendre elle-même.

Le rapport américain prépare mentalement ce basculement sans encore oser l’acter. Il s’agit d’un texte de transition, encore prisonnier de ses propres routines bureaucratiques, mais déjà détaché de la logique fondatrice de l’atlantisme.

Mary Kaldor et la divergence stratégique transatlantique

Ce glissement avait été anticipé, dans un registre différent, par Mary Kaldor. Dès les années 1990, elle soulignait que les intérêts stratégiques européens et américains divergeraient mécaniquement à mesure que les États-Unis se recentreraient sur leur puissance globale, tandis que l’Europe resterait exposée aux conflits de proximité. Dans New and Old Wars, elle insistait sur le fait que l’Europe ne pouvait durablement externaliser sa sécurité sans perdre toute capacité de gestion autonome des crises qui la concernent directement.

Le rapport de 2026 valide cette intuition. Il confirme que les États-Unis ne considèrent plus la sécurité européenne comme un intérêt vital, mais comme une responsabilité régionale déléguée. Cette divergence n’est pas idéologique, elle est géographique et structurelle.

La fin de l’ordre de San Francisco, un épilogue plus qu’un drame

Ce n’est qu’en second lieu que le rapport révèle une rupture plus profonde, celle avec l’ordre mondial de 1945. La réhabilitation implicite de la doctrine Monroe et de son codicille rooseveltien signe l’abandon de la prétention universaliste américaine. Les États-Unis cessent d’incarner un ordre mondial pour défendre leur ordre hémisphérique.

Cette évolution confirme ce que la Nouvelle Droite avait analysé très tôt, l’universalisme n’est jamais qu’un langage de puissance à son apogée. Lorsqu’elle décline, la puissance revient à la logique des espaces, des sphères et des frontières. Carl Schmitt parlait de Grossräume. Le rapport américain en est une illustration contemporaine.

L’ordre de San Francisco n’est pas renversé, il est dépassé. Il subsiste comme référence morale, non comme cadre opératoire. Pour l’Europe, ce constat n’est pas une catastrophe, mais une clarification.

Le rapport stratégique américain de 2026 ne rompt pas avec l’Europe. Il rompt avec l’illusion européenne.
Il confirme que la dépendance stratégique n’était pas une nécessité historique, mais une construction politique prolongée par confort – et, plus profondément, par une forme de masochisme civilisationnel.
En exigeant des Européens qu’ils assument enfin leur propre sécurité conventionnelle, en soulignant leurs capacités économiques, industrielles et démographiques largement sous-exploitées, et en recentrant sans ambages les priorités américaines sur l’hémisphère occidental et l’Indo-Pacifique, Washington adresse, sans le formuler explicitement, un double ultimatum : mettez un terme à la vassalisation consentie qui vous lie à une puissance désormais tournée ailleurs, et libérez-vous de la culpabilisation suicidaire qui vous paralyse depuis 1945.
Cette culpabilisation, intériorisée comme un poison lent, a transformé la mémoire des fautes européennes en dogme d’impuissance : culpabilité coloniale hypertrophiée, repentance infinie pour les guerres fratricides, auto-dénigrement culturel érigé en vertu morale. Elle a condamné les peuples d’Europe à se percevoir comme des héritiers indignes, incapables de défendre leur espace vital sans tuteur extérieur.

Guillaume Faye l’avait diagnostiqué sans concession : l’Europe ne meurt pas d’un excès de force, mais d’un excès de remords, qui la rend sourde à sa propre légitimité biologique et historique. Le document de 2026, par sa froide lucidité, retire cet ultime alibi. Il dit aux Européens : vous n’êtes plus des protégés fragiles ; vous êtes des acteurs potentiels, mais seulement si vous cessez de vous auto-handicaper. La Russie n’est plus présentée comme une menace existentielle pour le continent entier, mais comme un défi régional que l’Europe organisée peut contenir.
L’asymétrie atlantique n’est plus justifiée par un vide de puissance, mais par un vide de volonté, et ce vide est auto-infligé.

Ainsi, ce rapport n’est pas une trahison, mais un service involontaire rendu à l’Europe. Il oblige à choisir : persister dans la tutelle atlantique et la repentance paralysante, au risque de la disparition en tant que peuple et civilisation distincte ; ou rompre avec ces deux chaînes pour redevenir sujet de l’histoire. Comme l’écrivait Carl Schmitt, la souveraineté se décide dans l’exception, et l’exception est aujourd’hui celle d’une Europe qui, enfin, refuse d’être l’objet passif d’un ordre qu’elle n’a plus les moyens ni la volonté de coproduire.

Reste à savoir si cette clarification brutale suffira à réveiller les consciences, ou si l’inertie et le confort de la dépendance l’emporteront. Mais le diagnostic est posé, et il est ancien : la souveraineté ne se délègue pas sans se dissoudre. L’heure n’est plus à l’attente, mais à la décision.

Balbino Katz – Chroniqueur des vents et des marées – balbino.katz@pm.me
26/01/2026

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