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Les Jaunes, un syndicalisme tricolore – Le syndicat qui défia la CGT

Les Jaunes, un syndicalisme tricolore – Le syndicat qui défia la CGT

par | 25 novembre 2022 | Politique, Société

Par Johan Hardoy ♦ Didier Favre a récemment publié Les Jaunes, un syndicalisme tricolore Le syndicat qui défia la CGT aux Éditions La Nouvelle Librairie. L’auteur, qui est docteur d’État en sciences politiques, a précédemment écrit un livre sur un thème voisin : Ni rouges ni jaunes, de la CGSI à la CSL l’expérience du syndicalisme indépendant. Dans son second ouvrage, il s’intéresse à ce phénomène de masse que furent les syndicats jaunes à la Belle Époque. Des ouvriers, rebutés par le drapeau rouge et la violence révolutionnaire, choisirent alors de s’orienter vers une entente entre les classes sociales et de défendre les valeurs patriotiques, ce qui leur vaut encore aujourd’hui la réputation d’avoir été « vendus au patronat ».

L’essor des Jaunes

À travers la Confédération générale du travail (CGT) fondée en 1895, l’esprit révolutionnaire domine le mouvement ouvrier jusqu’au premier conflit mondial.

Cette influence est toutefois contrebalancée par des syndicats mutuellistes, chrétiens ou indépendants favorables à une « collaboration de classes ».

En 1899, la création des syndicats jaunes participe de cette dernière orientation. Au Creusot, des ouvriers refusent de faire grève et constituent un syndicat indépendant, dont l’insigne est un gland jaune, pour prôner « les relations amicales qui doivent subsister entre ouvriers et patrons ». À Montceau-les-Mines, des ouvriers non-grévistes sont désignés comme « Jaunes » quand ils remplacent par du papier de cette couleur les vitres de leur local brisées par les grévistes.

Par la suite, ces organisations se nomment elles-mêmes « syndicats jaunes » par opposition aux « syndicats rouges » révolutionnaires. En 1901, on en compte déjà 85 pour la seule ville de Paris. Elles gèrent une bourse du travail indépendante et possèdent leur journal, « L’Union ouvrière ».

En 1902, une scission entraîne la création de la Fédération nationale des Jaunes de France (FNJF). Son fondateur, Pierre Biétry (1872-1918), devient ensuite député puis fonde le Parti propriétiste, de tendance réformiste et hostile au « bloc des gauches ». Un hebdomadaire, « Le Jaune », devient le porte-parole officiel du mouvement durant ses années de parution régulière de 1904 à 1909.

Une personnalité marquante de ce courant de pensée est un grand patron protestant, Gaston Japy (1854-1936), qui est l’auteur de « Les Idées jaunes » (1906), un livre important pour la compréhension du phénomène.

Le refus de la lutte des classes

Pierre Biétry, qui se réclamait initialement du socialiste Jules Guesde (l’introducteur du marxisme en France), affirme que son objectif consiste à « détruire le socialisme, tous les socialismes qu’ils soient athées ou confessionnels » et à amener les travailleurs à accéder à une valeur de base : la propriété individuelle.

La doctrine de son parti se veut scientifique tout en s’opposant aux « rêveries marxistes » et aux « utopies socialistes ». Selon ses tenants, l’histoire démontre que l’humanité évolue vers la diffusion de la propriété, depuis les esclaves révoltés contre leurs maîtres et les serfs arrachant la possession de la terre aux féodaux. Avec l’instauration du machinisme, les ouvriers doivent accéder au capital de leur entreprise, selon le mot d’ordre « Il faut que tout le monde possède ».

Cette pensée revendique un héritage hétérogène qui comprend aussi bien l’éloge des corporations ouvrières de l’Ancien Régime que celui d’auteurs contre-révolutionnaires, de catholiques sociaux comme René de La Tour du Pin (1834-1924), de républicains de 1830 et 1848 ou encore du concepteur du phalanstère Charles Fourier (1772-1837).

Gaston Japy refuse le concept de lutte des classes entre ouvriers et patrons en avançant que ceux-ci sont, avec les commerçants, des « producteurs », à l’inverse des « parasites » parmi lesquels figurent en bonne place les financiers cosmopolites (l’antisémitisme est une composante de l’idéologie propriétiste), les politiciens (dont de nombreux « francs-mouchards » aux ordres de la « puissance juive ») et les fonctionnaires surnuméraires.

Les Jaunes dénoncent également l’emprise de l’État sur la nation via l’inflation des textes législatifs, la fiscalité confiscatoire et la masse des agents publics jugés inutiles, un qualificatif auquel n’échappent que les militaires, considérés comme la pierre angulaire de toute société civilisée, les magistrats et les diplomates. Dans les campagnes, l’instituteur ou le buraliste pourrait utilement remplir les fonctions dévolues au service de la Poste !

Une de leurs propositions originales concerne les « Chambres de capacité », composées au niveau régional des hommes les plus réputés pour leur valeur professionnelle, qui permettraient la discussion des lois votées par le Parlement dans les domaines économiques, sociaux et commerciaux tout en restant indépendantes des partis politiques au service des puissances d’argent. Ces chambres éliraient également les sénateurs.

Un droit de grève peu usité

À la différence de la CGT, les Jaunes s’appuient sur des structures largement décentralisées. Les Comités régionaux possèdent une large autonomie vis-à-vis du comité national de la FNJF, qui comprend en son sein des syndicats ouvriers et patronaux séparés sauf dans le milieu agricole. Les diverses représentations syndicales sont ainsi censées dialoguer sur un pied d’égalité.

En 1907, Pierre Biétry affirme que son organisation regroupe 600 000 syndiqués et qu’elle rivalise avec la puissance des « syndicats rouges » (une exagération manifeste selon Didier Favre qui retient des chiffres plus proches de 100 000 adhérents). Ses points forts sont situés dans les mines du Nord et du Pas-de-Calais, dans les aciéries de l’Est et dans les arsenaux de Toulon et de Brest (où Biétry est élu député).

Les Jaunes ne rejettent pas la grève par principe mais leurs statuts prévoient une communication de leurs revendications quinze jours au moins avant ce type d’action. Ils cherchent à l’éviter au maximum car elle génère la misère ouvrière et met à mal l’industrie française. En conséquence, rares sont celles qui méritent d’être soutenues, comme celle des garçons de café de Bordeaux qui revendiquent le droit au port de la moustache !

En outre, les Jaunes ne reprochent jamais au gouvernement de faire usage de la troupe dans les conflits sociaux.

Un rapide déclin

À partir de 1908, l’audience et les effectifs des Jaunes et du Parti propriétiste diminuent fortement en raison d’une réputation de proximité avec le patronat et d’une trop grande politisation de la FNJF, qui a tenté sans grand succès de s’ouvrir aux milieux catholiques et nationalistes.

Par ailleurs, les années qui précèdent la guerre de 1914 voient la montée en puissance des syndicats chrétiens, tandis que de nombreux syndicats indépendants préfèrent orienter leur action au niveau local plutôt que dans un cadre confédéral.

Une lointaine postérité

Plusieurs éléments de leur doctrine se retrouveront dans les vues sociales du gaullisme. L’intéressement et l’actionnariat préfigurent ainsi la participation. De même, l’accession au Sénat de représentants des forces économiques et sociales rappelle le projet voulu par le général de Gaulle de fusion de cette assemblée avec le Conseil économique et social.

[En novembre 2018, au début du mouvement des Gilets jaunes, le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez réactivait l’allergie atavique des « Rouges » pour les « Jaunes », en contradiction avec sa base militante favorable à une « convergence des luttes ». Il expliquait alors qu’il était impossible à son syndicat de « défiler à côté du FN », d’autant qu’« un certain nombre de patrons » soutenaient également les revendications des manifestants concernant la suppression des taxes dans le but réel d’aboutir à une baisse des cotisations sociales.

Au-delà d’une comparaison entre deux formes de contestation populaire qui n’ont principalement en commun que leur couleur emblématique, il est vrai que les Gilets jaunes, qui regroupent des tendances politiques très diverses, se révèlent très majoritairement hostiles aux instances dirigeantes des centrales syndicales. Cette animosité ne s’explique pas, comme à la Belle Époque, par la crainte d’un « péril rouge » mais par le constat que ces organisations font partie d’une « opposition contrôlée » permettant finalement la mise en place des réformes néo-libérales voulues par la Macronie et ses prédécesseurs.]

Johan Hardoy
25/11/2022

Johan Hardoy

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