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Le FN est-il réformable ? (1/3)

Par Philippe Christèle, consultant international, essayiste… ♦ Polémia propose une étude en 3 volets, rédigée par Philippe Christèle, qui analyse le bilan de la séquence présidentielle et de la performance de la candidate du FN, et pose clairement les points de débat autour de l’annonce de « transformation » du parti annoncée par Marine Le Pen dès le soir de sa défaite.

L’intérêt du texte est à la fois qu’il dépasse l’analyse purement politique et stratégique pour ajouter un regard technique et managérial ; mais aussi qu’il propose un fil rouge pour la grande recomposition promise.

Nous le proposons en 3 parties :
– La nouvelle donne idéologique, l’état des lieux des forces en présence et un bilan de la stratégie présidentielle ;
– Une méthode pour la remise en cause ; analyse de la capacité du FN à se transformer ;
– Une analyse de la capacité du FN à se transformer (suite) et des scénarios possibles pour l’avenir.

Les lecteurs qui le souhaiteront pourront lire l’intégralité de l’article en PDF ICI

 Polémia


Première partie :
La nouvelle donne idéologique, l’état des lieux des forces
en présence et un bilan de la stratégie présidentielle

Tout a été dit sur le naufrage politique et tactique de Marine Le Pen. Les résultats sont implacables et les causes connues. Marine Le Pen a annoncé, dans son discours de défaite, des remises en cause. L’objet de cet article est d’étudier quelles sont ces remises en cause pour que le FN, et sa candidate, gardent leurs chances d’une victoire en 2022.

La nouvelle donne idéologique

Pour simplifier, on pourra dire que la victoire d’Emmanuel Macron est celle de tous ceux qui sont aujourd’hui gagnants – ou imaginent l’être – de la mondialisation la plus ouverte.

Ce sentiment d’être gagnant est l’aboutissement de l’individualisme consumériste dégagé de tout enracinement collectif (qu’il soit identitaire, national, religieux, familial, …), en prolongement logique de la déconstruction de toutes ces dimensions collectives depuis un gros demi-siècle au gré des principaux jalons que sont la victoire de 1945 théorisée comme criminalisation des nationalismes, la décolonisation comme criminalisation de l’homme blanc, Mai-68, Vatican II et le mariage pour tous comme criminalisation du modèle social et familial traditionnel. Sans parler, bien sûr, de l’immigration massive qui a fait exploser l’homogénéité de la communauté nationale.

Une partie significative de la France ne veut plus « faire société » et la kyrielle des intérêts individuels l’emporte sur la volonté de construire du collectif, lequel passe toujours par la renonciation à une partie d’égoïsme individuel.

Cette tendance lourde est aggravée par les maux de l’égalitarisme français. Depuis les Trente Glorieuses, les efforts de quelques-uns ont systématiquement été vampirisés par un modèle social égalitariste socialiste, directement hérité du hold-up gaullo-communiste de l’après-guerre. Etat obèse, syndicats subventionnés et nuisibles, système de solidarité nationale confinant à l’assistanat, incompétence et médiocrité publiques, injustices flagrantes et répétées entre secteur public et secteur privé en matière de temps de travail, de retraites, … ont ainsi contribué à dégoûter bien des Français des notions de solidarité, de sacrifice et de collectivité nationale.

État des lieux des forces en présence

Heureusement, nombreux sont encore les Français qui ne se rallient pas à cette hubris de l’individualisme triomphant. L’élection présidentielle les a répartis dans deux camps, autour de blocs assez distincts avec une ligne de séparation assez nette.

Le premier camp des opposants regroupe ceux pour lesquels l’insatisfaction tient d’abord à l’inégalité des richesses. Posture égalitariste, posture gauchiste française (malheureusement) traditionnelle, mais aussi posture universaliste. Pour ces derniers, ce qui est inacceptable c’est d’abord l’écart de revenus et de ressources et la grande pauvreté qui peut parfois l’accompagner. La dimension identitaire, ethnique et culturelle ne compte en rien dans ce raisonnement. Le nouveau prolétariat est pluriel, amalgamant le petit fonctionnaire déclassé, l’ouvrier au chômage et le sans-papiers malien exploité dans la restauration. Les cortèges de ses opposants sont bigarrés, et servent souvent de premier marchepied politique, voire électoral, aux communautarismes extra-européens. Pour tous, c’est l’égalité avant et quelle que soit l’identité. Jean-Luc Mélenchon est leur idole la plus visible.

Le second camp fédère ceux qui, à l’inverse, veulent d’abord sauver l’identité avant tout rééquilibrage économique. Soit parce qu’ils font déjà partie de la population déclassée (la plus grande majorité), soit parce qu’ils appartiennent à une famille de conviction qui les fait lutter contre le « grand tout niveleur et éradicateur », ils refusent l’offre Macron au nom de la permanence d’un certain nombre d’idées, de culture, de civilisation, de place de la France dans le monde, y compris avec, c’est vrai aussi, la nostalgie d’un temps ancien qui ne reviendra plus mais qu’il n’est pas indigne de vouloir retrouver. Ils refusent tout bonnement d’être envahis, méprisés, rackettés, culpabilisés, et de se voir imposer des modes de vie qu’ils n’ont pas désirés et dont ils savent bien qu’ils leur sont étrangers. Jean-Marie puis Marine Le Pen ont été, jusqu’alors, leur champion électoral.

Un troisième camp socio-idéologique est aujourd’hui en plein désarroi. Il s’agit de cette France « orléaniste » qui mêle bourgeoisie provinciale catholique et cadres supérieurs, entrepreneurs et métiers tertiaires des grandes métropoles. Ceux-là, s’ils sont l’opposé exact du camp Mélenchon qui les gratifie en retour d’une haine viscérale dont seul le gauchiste français a le secret, n’ont pas vraiment fait leur choix entre la nécessité de rallier le camp Macron ou le camp de l’identité. Au fond d’eux-mêmes, les questions régaliennes et la mémoire culturelle dont ils sont porteurs les appellent vers le camp de l’identité. Mais les positions socialistes de ce dernier les rebute, les choque et les inquiète. A l’inverse, le camp Macron, qui pourrait les attirer par son côté conformiste et par l’apparence de la réussite, leur semble un peu factice. Eux-mêmes commencent à douter de leur capacité à faire durablement partie de la France qui gagne. Malheureusement, groupe a-idéologique par excellence comme l’ont toujours été structurellement les bourgeoisies, il ne peut résister, tout diplômé qu’il soit, à la cascade du politiquement correct médiatique et le peu d’attraction émise par le camp identitaire ne parvient pas à l’arracher d’un vote moutonnier pour le camp du bien autoproclamé.

Quel bilan de la stratégie présidentielle ?

Si la direction du FN, et d’abord la présidente-candidate, n’est pas dans le déni, elle doit tirer de cette campagne au moins trois éléments que tout le monde a déjà vus et qui chacun s’appliquent aux trois blocs que je viens de décrire :

  • Elle n’a pas fait le plein de son camp. C’est le résultat du premier tour, observé à la fois dans le score des suffrages exprimés mais surtout dans la carte de l’abstention. Cette dernière a ses zones de force qui recoupent exactement les zones de force du FN. Cela veut dire que ce que Donald Trump avait réussi (mobiliser un électorat qui ne votait plus) n’a pas été fait. Pire encore : lorsqu’on sait que certaines catégories d’électeurs désabusés ne votent qu’à l’occasion de l’élection présidentielle, on voit bien que toute une catégorie d’électeurs n’a pas trouvé dans le discours de campagne de Marine Le Pen les raisons de se déplacer.
  • Les clins d’œil aux insoumis du premier tour, bien que très nombreux et très appuyés, n’ont pas fonctionné. Pourtant, dieu sait combien les ficelles ont été grosses et jusqu’à la caricature de soi. Pour preuve, cette réaction de Florian Philippot à la tribune de Bernard Arnaud, emblématique patron du groupe LVMH, étendard du luxe à la française (et dont les usines sont localisées en France) « Pourquoi je soutiens E. Macron ». Réponse de F. Philippot : « Parce que vous êtes très riche et que vous en voulez encore plus. » Fermez le ban. Quant à tous les autres clins d’œil de l’entre-deux-tours, le lecteur les a suffisamment vus, débat inclus, pour que je ne les rappelle pas.
  • Le ralliement de la droite bourgeoise ne va pas de soi. On a beau les insulter, leur secouer les puces à distance, leur expliquer qu’ils sont les plus bêtes du monde, ne leur témoigner comme égards ou considération que le tiers du quart de ceux accordés aux Insoumis, rien n’y fait, ces électeurs ne sont pas séduits. Alors que, sur le papier, ils représentent le corpus électoral le plus proche, idéologiquement parlant, de ce que devrait porter le camp de l’identité.

(A suivre)

Philippe Christèle
16/05/2017

Correspondance Polémia – 17/05/2017

Image : Position électorale du Front national