Articles

Polémia

L’Allemagne est morte ? Allons au-delà de la caricature !

Eric Blanc, un Français résidant en Allemagne avec sa famille

♦ Une infirmière franco-allemande, Sophie Quéribus, a publié le 5 mars un article désabusé sur l’Allemagne : https://www.polemia.com/lallemagne-est-morte/. Eric Blanc, un Français marié à une Allemande, qui a dirigé pendant neuf ans des établissements industriels en Allemagne, a souhaité réagir.

Il souligne ici les points de force de l’Allemagne : une immigration européenne, notamment d’Allemands de l’extérieur, qui vient combler les trous démographiques et le maintien de traditions enracinées. L’Allemagne est morte ? Non : la parole est à la défense.
Polémia.


Je réagis à l’article de Polémia intitulé « L’Allemagne est morte » (5 mars) pour apporter un éclairage différent et, j’espère, complémentaire sur ce pays.

Si l’article cité rappelle quelques vérités inquiétantes que Thilo Sarrazin a lui-même dénoncées dans ses ouvrages, beaucoup des propos rapportés relèvent autant de l’humeur que de l’analyse. Précisons d’emblée que je ne prétends pas moi-même à l’objectivité car, comme tout patriotisme, celui qui nous fait adopter notre pays d’accueil (et de bon accueil !) est d’abord une attitude fondée sur des convictions et une grande part d’affectif. Il ne sert à rien de vouloir expliquer le choix de société que l’on fait personnellement en se fondant uniquement sur des critères rationnels.

Marié à une Allemande de Haute Forêt-Noire, je vis dans l’ouest de l’Allemagne, près de la frontière néerlandaise, et travaille dans ce pays depuis neuf ans. Je séjourne dans le Baden-Würtemberg plusieurs fois par an depuis 28 ans. Au gré des postes qui m’ont été confiés, j’ai dirigé des équipes et des sites à Jülich, Lingen, Gronau, Karlstein-am-Main, Bremen, Bremerhaven, Stade et Erlangen. J’ai parcouru en neuf ans plus de 400.000 km dans ce pays. Les observations et commentaires que je vais exposer ne sont pas fondés sur la seule expérience du lieu où je vis, mais également sur la fréquentation de nombreux collaborateurs à travers l’Allemagne.

Commençons par abonder dans le sens de Sophie Quéribus : oui, l’Allemagne manque d’enfants. Trop de femmes renoncent à en avoir, et la moyenne du nombre d’enfants reste trop faible. Les couples se forment et procréent tardivement. Oui, la première impression que dégagent certaines rues est une moyenne d’âge élevée. Oui, les Allemands sont matérialistes et sont attachés à l’acquisition et à la préservation de leurs biens.

Mais ces vérités ne méritent pas d’être tournées en caricatures.

• Non, les couples avec 3 enfants ne sont pas considérés comme asociaux
Nous élevons nos 3 jeunes enfants en Allemagne, et j’en revendique 6 en comptant ma première génération. Je n’ai jamais reçu de commentaires de personne à ce sujet. Si les familles de 3 ou 4 enfants ne sont pas assez nombreuses, elles existent cependant et le vivent bien. Je pourrais dans notre quartier, au lycée ou à l’école de musique, vous en présenter quelques-unes et force serait d’admettre qu’elles sont épanouies. Un couple de médecins, la famille d’un chercheur, celle d’un directeur d’usine ou celle d’un ingénieur forestier me semblent définitivement intégrées. Gardons-nous des généralités. Si certains groupes font exception en France grâce à leurs convictions, et il faut les saluer, les cadres parisiens ou lyonnais que j’ai fréquentés n’étaient pas non plus des foudres de procréation. Le fait établi que trop de couples renoncent en Allemagne à avoir des enfants, et que le standard soit plutôt proche de deux enfants, toutes choses regrettables pour le renouvellement des générations, ne doit pas déboucher sur un jugement de société simpliste. Une part de l’explication historique se trouve en effet dans l’absence de structures d’accueil pour très jeunes enfants : les nourrices sont peu nombreuses, les crèches rares et les jardins d’enfants apparaissent depuis quelques années seulement. Une jeune mère doit donc souvent faire le choix de s’arrêter de travailler quelques années. Elle s’appuie bien souvent sur les grands-parents proches lors de sa reprise, d’autant plus que l’école concentrée sur une longue matinée va prolonger la difficulté. Doit-on vraiment préférer le modèle français, qui consiste à confier à d’autres ses enfants dès l’âge de 3 mois, à les voir s’initier à un français approximatif auprès de leurs nourrices puis à courir de crèches en garderies avant de leur faire faire des journées de 10 heures hors de la maison ?

• « 150.000 enfants naissent de mères étrangères » ?
De quels « étrangers » parle-t-on ? Certes, la communauté turque, première communauté étrangère sur le sol allemand depuis les années 1960, est aujourd’hui la plus visible, connaît une assimilation inégale et se retrouve sous les feux des projecteurs en manifestant bruyamment son attachement à sa patrie d’origine. Thilo Sarrazin (dont je rappelle que ses livres ont été en tête des ventes en Allemagne, ce qui montre que les Allemands ne sont pas si « autistes ») a su montrer comment cette communauté bénéficie de généreuses prestations sociales et pèse sur la croissance du pays, sauf sur sa croissance démographique. Certes, la récente arrivée de migrants, tous devenus syriens en franchissant les frontières, répond à une politique que nous jugeons à juste titre comme une dramatique erreur civilisationnelle. Mais il est bon de rappeler aussi de quelles origines provenait depuis 25 ans l’immigration allemande : 1,6 million de personnes arrivées récemment de Pologne ont été naturalisées, et 1,25 million de Polonais non naturalisés vivent dans notre pays, représentant la seconde communauté étrangère. Trois millions d’Allemands historiques sont revenus dans nos frontières, en provenance des pays de l’Est, dont 2 millions de Russie et de ses satellites dont 500.000 Allemands de la Volga venus du Kazakhstan. Combien de « vieux Saxons » sont-ils revenus de Roumanie ? Quand notre baby-sitter d’origine polonaise parle de sa famille en Silésie, de quelle « étrangère » parle-t-on ? Quand une mère de famille de notre quartier parle de son enfance aux frontières de l’Afghanistan, en tant qu’Allemande de la Volga dont la famille fut exilée par Staline, de quelle « étrangère » parle-t-on ? Ma jeune belle-sœur polonaise répondant au patronyme de Willems ne serait-elle pas un peu issue de Germain ? C’est cela la réalité de l’immigration récente, en grande partie chrétienne et qui démontre une formidable capacité d’assimilation. On pourra objecter que cet apport de sang neuf vient remédier à un déficit de renouvellement local, mais ces mouvements de populations sur nos frontières de l’Est ont toujours existé dans l’histoire germanique et représentent dans le contexte actuel une chance de rajeunissement. Que cette critique provienne d’un pays où une partie des statistiques natalistes s’explique par la contribution d’outre-mer ou de nouveaux Français m’étonne. En l’absence de statistiques ethniques interdites, les prénoms les plus donnés dans certaines parties de l’Hexagone peuvent nous éclairer sur les risques de notre propre renouvellement générationnel.

• L’enfant est-il un tyran ?
Les différences dans nos modes d’éducation ne datent pas d’hier. Voici 30 ans chez des amis ayant 3 enfants, puis 15 ans chez d’autres en ayant 4, je m’étonnais de ce que je considérais comme un laxisme dans la discipline quotidienne de la jeune classe, et du fait que les parents me paraissaient décidément trop « cool » à table. Puis j’ai observé que ces jeunes enfants, bien peu « tenus », devenaient soudain des adolescents civils, équilibrés et agréables (je ne généraliserai pas à tous les adolescents du pays…). Vivant en Allemagne, je comprends aujourd’hui aussi que le mode d’éducation scolaire est bien différent du nôtre, éloigné du « mange ou crève » cher au professorat français. L’école laisse une très grande place au débat et apprend à l’enfant à analyser et à s’exprimer : certes, on aimerait que le carcan du politiquement correct se relâche, mais il n’en reste pas moins que les lycéens allemands vivent une scolarité plus détendue et plus riche en relations avec leurs enseignants. A propos, peut-on me citer des incidents dans les écoles allemandes comparables aux incidents vécus en France ?

• L’enfant est-il mal accueilli par des vieillards égoïstes ?
Ce n’est décidément pas ce que je vis. Quand notre cadette part chanter les rois pendant une journée entière, sonnant avec ses camarades du village à toutes les portes, elle est attendue et accueillie partout avec chaleur. Lors de sa communion, d’innombrables villageois sont venus sonner à la maison pour féliciter le « Kommunionkind» et elle a reçu 80 cartes, provenant parfois de gens du quartier que nous ne connaissions pas personnellement. Le défilé de la Saint-Martin, cheval en tête, rassemble toutes les générations du village derrière les enfants portant leurs lanternes, lanternes confectionnées à l’école. Il existe pour le carnaval une confrérie enfantine, animée par des adultes. L’arbre de Mai est dressé sur la prairie du village (devant notre maison) par les jeunes gens pour lesquels les anciens ont ces jours-là toutes les indulgences. La journée porte-ouverte de l’école de musique fait salle comble, les grands-parents, oncles et tantes venant écouter des enfants auxquels on apprend la musique pour leur plaisir. A contrario, il est vrai que les espaces de liberté, en forêt par exemple pour construire des cabanes ou jouer à l’aventurier, se restreignent, mais c’est hélas une tendance assez générale.

• « l’Allemand ne discute pas de politique ».
Corrigeons par « l’Allemand ne discute pas de politique de la même manière ». Il est beaucoup moins passionnel sur ce sujet, et les débats politiques ne sont pas aussi hystériques que de l’autre côté du Rhin. Les Allemands, comme les Hollandais, apprécient les coalitions et le consensus. Cela ne les empêche pas de discuter ! La récente vague de migrants est un sujet de discussion quotidien avec le voisinage ou les collègues, et si la naïveté locale a d’abord prêté foi aux discours médiatiques, les langues se sont depuis déliées. Samedi encore, nous parlions avec nos voisins de l’erreur qui a consisté à abolir le droit du sang, erreur qui continuera à coûter cher au SPD. Les meurtres d’Allemandes par des migrants ont plus que défrayé la chronique. La franchise des articles de presse en juillet dernier au sujet de la manifestation à Cologne de 40.000 Turcs soutenant Erdogan m’a étonné, y compris des « Lettres Ouvertes » d’élus soulevant le danger que représente la double nationalité. Certes, il n’y a pas de « primaires » et le cinéma électoral est moins développé. Faut-il le regretter ? Certes, on aimerait moins de conformisme et plus de relief, mais la médiocrité politique actuelle vécue en France nous permet-elle de donner des leçons ? L’Allemand parle même de son histoire, mais il a besoin pour cela d’être en confiance. Lorsque je me suis intéressé à l’épisode des expulsés de 1945 (« die Vertriebene »), j’ai pu en parler avec de nombreux collègues qui m’ont raconté l’histoire récente de leur famille, et j’ai découvert combien de leurs parents, surtout dans le Nord, avaient ainsi connu ce drame. Même l’histoire militaire de la dernière guerre peut être discutée. Il y a effectivement une manière d’aborder avec tact certains sujets, et le tempérament allemand ne se livre pas d’emblée. A propos, avez-vous essayé avec des Suédois ou des Norvégiens ?

• Les jobs à 400 €… Les pauvres en Allemagne
Pourquoi reprendre dans ces colonnes les antiennes politiques françaises ? Les emplois à 400 € sont conçus comme des emplois complémentaires, non imposés et faiblement chargés, qui apportent une grande flexibilité dans l’emploi. Mon chauffeur de taxi du samedi est ambulancier en semaine. Le chauffeur du minibus scolaire est retraité et souriant. Mon employée de maison est une mère de famille qui travaille chez nous 32 heures par mois. Mon assistante (en tant que consultant) est une mère de famille travaillant 16 heures par mois pour mon compte. Les caissiers de la supérette ou les pompistes du soir sont des étudiants… Aucune de ces familles ne paiera d’impôts sur ces compléments de revenus. Bien sûr, il y a des abus. Quel système n’en a pas à terme ? Il est évident que certaines personnes préféreraient passer à un emploi de plein temps. Je peux rappeler que lorsque je vins chez mon premier correspondant à Koblenz en 1968, les parents cumulaient déjà plusieurs emplois en sus de leur poste dans les chemins de fer, ayant commerce à domicile de boissons, cigarettes, parfums, journaux, etc., pour financer leur maison. En ajoutant leur potager, leurs journées commençaient à 6h00 et se terminaient bien tard. C’est ainsi : l’Allemand accepte de travailler un peu plus pour arrondir ses revenus, et le système lui en donne la possibilité. Quant à l’indice de pauvreté, qui permet à la France de se consoler vis-à-vis de sa voisine, je renvoie encore à la phrase de Sarrazin : l’indice de pauvreté étant calculé par rapport au revenu médian d’un pays, mieux vaut être pauvre en Allemagne que riche en Turquie… Au-delà des statistiques, ce qui compte, c’est ce que l’on voit et ce que l’on vit : les queues à la « Tafle », équivalent des Restaurants du Cœur, sont-elles plus longues, les mendiants dans la rue plus nombreux, les quartiers déshérités plus déshérités ? Je ne peins pas une image d’Epinal, mais je vous invite à des voyages d’observation et de comparaison.

L’Allemand serait vaniteux ? Rappelons que le nationalisme allemand ayant été banni et éradiqué par les Alliés après-guerre, les Allemands ont inventé des contre-feux : la fierté du « made in Germany », symbole de qualité et de travail bien fait, et un fort ancrage régional, celui qui permet de se réveiller le matin avec une radio qui crie » Bonjour la Bavière ! » ou qui se traduit par la vitalité des dialectes locaux. Est-ce être vaniteux de montrer certaines fiertés à connotation nationale ? Si je ne craignais d’être trop long, je pourrais exposer combien l’Allemagne conserve de marqueurs identitaires, à travers une pratique villageoise et décomplexée de la religion chrétienne, bien loin d’une laïcité extrémiste et franc-maçonne, et à travers un fort attachement à son terroir et à ses traditions festives.

L’Allemand est matérialiste, c’est vrai, et son acharnement à faire reluire sa voiture ou à carreler sa cave pour en faire un palais nous fait sourire. L’histoire n’explique pas tout, mais rappelons que les grands-parents actuels ont vécu dans les ruines ou dans des camps de réfugiés jusque dans les années 1960 : les caves de la forteresse de Jülich, ville détruite à 95% en 20 minutes, ont abrité les familles de mes collègues pendant plus de douze ans. Il y a eu incontestablement un phénomène de compensation et de sécurisation après plus de vingt ans de privations.

Pourquoi ne pas rappeler aussi que ce goût immodéré de l’ordre et de la propreté présente certains avantages quand il est transplanté dans la ville et dans la rue ? Qui aurait déjà vu un camp de Roms en Allemagne ? Pourquoi ne pas rappeler que ce matérialisme parfois excessif est en quelque sorte équilibré par un goût ancestral pour la musique, les chorales et orchestres étant innombrables et les écoles de musique joyeuses et bien peuplées ?

Comme partout en Occident, il faut déplorer ici les excès consuméristes et l’addiction à la sous-culture mondialiste. Admettons cependant que ces traits dramatiques de civilisation prennent des aspects différents en fonction du pays, et nul dans notre vieille Europe ne peut vraiment donner de leçons aux autres. A contrario, l’Allemagne conserve sous certains aspects un fort enracinement régional et une ouverture vers les cultures de l’Est qui pourront nous étonner.

Je comprends que l’auteur de l’article auquel je prétends répondre vit en Allemagne, mais je me désole cependant que nous, Français, continuions à manifester autant d’incompréhension pour nos voisins, soit parce que nous en ignorons la culture, ce qui ne peut pas être le cas des lecteurs cultivés de Polémia, soit parce que nous en conservons une image romantique qu’il faut dépasser aujourd’hui pour trouver d’autres ressorts d’espérance.

Eric Blanc
24/03/2017

Correspondance Polémia – 26/03/2017

Image : Une famille bavaroise, joyeuse, avec ses deux enfants, dans un restaurant allemand, devant un repas traditionnel. Comme le souligne l’auteur, « le fait [est] établi que trop de couples renoncent en Allemagne à avoir des enfants, et que le standard soit plutôt proche de deux enfants ».