Laurent Dauré est un journaliste indépendant qui s’intéresse tout particulièrement aux dispositifs de propagande dans les sociétés occidentales. Son dernier livre, L’Anticomplotisme officiel — Une idéologie au service de l’ordre établi (Éditions critiques, 320 pages, 20 euros), traite des « liens entre expertise, pouvoir politique, financement et médiatisation », tout en appelant « à retrouver un véritable esprit critique » face à des « complotologues » qui prétendent s’ériger en arbitre du vrai. L’ouvrage est placé sous le patronage de Julien Benda, l’auteur de La Trahison des clercs.
Johan Hardoy
Le complotisme des élites
« Il est utile et même salutaire d’étudier le conspirationnisme et d’en combattre intellectuellement les manifestations les plus prégnantes et délétères, mais la crédibilité de la démarche implique de le faire de façon honnête, impartiale, sans pratiquer un quelconque deux poids deux mesures. »
Laurent Dauré privilégie l’analyse des « formes de complotisme et de désinformation qui se manifestent au sein des élites », ce qu’il justifie par le fait que les platistes se révèlent finalement moins nocifs que les propagandistes du Russiagate « qui, dans les cercles policés, affirmaient — certains le font encore — que Vladimir Poutine a pris le contrôle des États-Unis en 2016 en faisant gagner l’agent Trump ».
Conspiracy Watch
La ligne éditoriale de ce site web, fondé par le politologue Rudy Reichstadt et géré par l’association L’Observatoire du conspirationnisme, est axée sur la démystification des infox (fausses nouvelles) et la dénonciation des théories conspirationnistes, antisémites et négationnistes. Son orientation « libérale-atlantiste » le situe politiquement entre Manuel Valls et Emmanuel Macron.
« Tout ce que produit Conspiracy Watch n’est pas vicié par des biais idéologiques, mais le site a tendance à embrigader son expertise (relative) au service de certains intérêts (géo)politiques ».
Des journalistes comme Laurent Joffrin, Patrick Cohen ou Marc Weizmann le considèrent comme « site de référence » sur le sujet du complotisme, tandis que Mediapart et Le Canard enchaîné le présentent favorablement. Le Monde « boit les paroles » de Rudy Reichstadt, qui écrit des articles dans Franc-Tireur, l’hebdomadaire animé par Caroline Fourest et Raphaël Enthoven.
Avec Tristan Mendès France, « son binôme récurrent », Rudy Reichstadt « a su se rendre incontournable » et obtenir « l’oreille des institutions et de nombreuses organisations » que l’ouvrage énumère en détail en retraçant longuement son parcours.
« Jusqu’à la date du 9 juin 2023, la rubrique “Soutenez-nous !” du site comportait la mention suivante : “Conspiracy Watch ne bénéficie, pour son fonctionnement, d’aucune subvention d’État ni d’aide à la presse régulière”. Une fausse information en bonne et due forme » : L’Observatoire du conspirationnisme a touché plus de 100 000 euros en 2022, « si on additionne toutes les ressources d’origine étatique (Dilcrah, CIPDR, etc.) » ; en 2024, « on arrive à 235 000 euros de subventions annuelles ».
Les Gilets jaunes, voilà l’ennemi !
En 2018 et 2019, la classe dominante a exigé « que l’on mate les Gilets jaunes, certains étant mutilés pour l’exemple ». Un traitement médiatique « révoltant » s’est alors déployé à leur encontre, farci de « fausses informations et de théories du complot diffusées sur le mouvement par le pouvoir macroniste et ses relais médiatiques ».
Laurent Dauré a étudié, dans une liste non exhaustive, douze exemples de désinformation et d’affirmations fantaisistes ignorées par L’Observatoire du conspirationnisme, allant de prétendus saluts nazis sur les Champs-Élysées à des accusations d’ingérence de la Russie (via des comptes Twitter !), de l’Italie (finançant des casseurs !) et de Steve Bannon (chef d’orchestre du mouvement !).
Selon Conspiracy Watch, ces manifestants « complotistes » et « antisémites » incarnaient « ce qui fait du mal à nos démocraties » : « Jusqu’au milieu du mois de février 2019, le mouvement des Gilets jaunes aura bénéficié d’un très large soutien dans l’opinion publique française. L’impensé antisémite du mouvement n’aura-t-il pas finalement reflété celui de toute une fraction de la société française ? »
Rudy Reichstadt a également défendu son confrère Brice Couturier, habitué des « sorties conspirationnistes poutinocentrée », qui affirmait que « Poutine était à la manœuvre » lors du mouvement (des accusations réitérées en 2022 à l’occasion du fiasco de l’organisation de la finale de la Ligue des champions de football au Stade de France).
« Il y a le mauvais conspirationniste et le bon conspirationniste », ironise Laurent Dauré.
Ni LFI ni RN
Rudy Reichstadt se présente comme l’émanation d’« un collectif de citoyens résistants non partisans » qui ne veulent pas « endiguer un parti mais la fièvre et la peste, d’où qu’elles viennent, du RN ou de LFI, ou d’un autre parti ».
Selon Conspiracy Watch, la « gauche radicale » et le Rassemblement national évoluent « dans le même bourbier comploto-populisto-antisémite », une « galaxie rouge/brune, qui s’agrège de l’extrême gauche à l’extrême droite autour d’un fond idéologique anti-impérialiste ».
Jean-Luc Mélenchon constitue une cible récurrente du site en raison d’une ligne en politique étrangère qui rejoint « les obsessions conspirationnistes martelées depuis des années par des médias iraniens et russes ».
Outre un « anti-américanisme conspirationniste dissimulé sous une rhétorique anti-impérialiste totalement éculée », le fondateur de La France insoumise est accusé d’utiliser « une langue dans laquelle se reconnaissent les antisémites » : « Depuis des années déjà, il ne parle plus la langue du socialisme démocratique. Il parle maintenant d’“oligarchie”, un terme venu tout droit de l’extrême droite, de Charles Maurras. Ça en dit beaucoup sur la vision du monde qu’il véhicule. »
Anti-anti-impérialiste
Laurent Dauré observe que, pour la « complotologie dominante », « le monde du XXIᵉ siècle est simple. Il y a le camp du bien, celui des “démocraties libérales”, […] et le camp du mal, constitué des “dictatures illibérales” » (Russie, Chine, Iran, etc.). « Quant aux États un brin autoritaires mais alliés de l’Ouest — Arabie saoudite, Égypte, Colombie (avant l’élection de Gustavo Petro en 2022), Maroc, Rwanda… — il convient de regarder ailleurs. »
Conspiracy Watch occulte systématiquement les « guerres de Washington » et ses « millions de victimes », directes et indirectes, depuis plusieurs décennies. Ainsi, le site « accorde une généreuse dérogation à Washington quant au déclenchement de la guerre en Irak. Par des acrobaties rhétoriques et l’occultation de l’état des connaissances sur cet événement historique, il nie la gravité de la double infox conspirationniste sur les armes-de-destruction-massive-de-Saddam-Hussein-de-mèche-avec-Al-Qaida et déresponsabilise l’administration Bush-Cheney dans ce qui est peut-être le plus grand crime du XXIᵉ siècle ».
« Autant Rudy Reichstadt et ses collaborateurs sont en état d’alerte maximale au sujet des ingérences et de la désinformation — y compris imaginaires — en provenance de Moscou, Pékin ou Téhéran, autant ils se tiennent cois face aux manœuvres peu reluisantes de Tel-Aviv. »
Les dépenses militaires israéliennes étant « couvertes à hauteur de 70 % par les États-Unis » — qui pèsent « de tout leur poids pour que l’impunité soit garantie aux criminels de guerre » — « il faut ajouter à la sinistre comptabilité les victimes du génocide à Gaza, le nombre de Palestiniens tués depuis le 7 octobre 2023 étant probablement d’ores et déjà supérieur à 100 000 ».
Bien que Rudy Reichstadt considère que parler d’un génocide constitue une aberration, il admet n’avoir « aucun doute sur le caractère criminel de ce que font Netanyahou et son gouvernement à Gaza » et sur « l’avilissement moral d’une partie de la société israélienne ».
Le complotologue, qui penche nettement en faveur du Parti démocrate américain, verrait sous un jour favorable le départ du Premier ministre israélien, mais « son adhésion à l’américanisme est plus forte que son rejet du trumpisme » et « son adhésion au sionisme plus forte que son rejet du bibisme ».
L’affaire Julian Assange
Conspiracy Watch « ne s’est pas contenté de relativiser l’importance des accomplissements journalistiques de WikiLeaks et la gravité des faits révélés, il a pleinement participé à la campagne de dénigrement contre son fondateur », Julian Assange.
Laurent Dauré, qui connaît particulièrement bien le dossier Assange, recense dans son livre les contrevérités avancées par le site, notamment celles concernant de prétendus liens avec la Russie. Tous les éléments à décharge, y compris en provenance des services de renseignement américains, ont été passés sous silence par les complotologues.
Les allégations selon lesquelles les révélations du journaliste australien auraient mis en danger des sources de l’armée américaine et des opposants étrangers ont été réfutées en 2024, lors d’une audience du tribunal fédéral des îles Mariannes du Nord qui a entériné l’accord entre l’intéressé et le département américain de la Justice en mentionnant « qu’il n’y avait pas de personne victime dans cette affaire ». « Nulle trace de cette déclaration officielle chez nos complotologues. »
Le Russiagate
« Comme 98 % des médias français, l’équipe de Conspiracy Watch a relayé la théorie du complot du Russiagate sur une prétendue collusion entre l’équipe de Trump et Moscou en vue de faire élire l’homme d’affaires à la présidence des États-Unis en 2016. »
« Selon le journaliste (américain) Matt Taibbi, le meilleur spécialiste du sujet avec son confrère canadien Aaron Maté, le Russiagate est une fake news de la même ampleur que celle qui a servi à déclencher la guerre en Irak. »
En 2020, Rudy Reichstadt a effectué « un discret rétropédalage » sur ce sujet, en admettant que Donald Trump avait été « élu à la régulière », mais aucune analyse n’a été initiée sur son site afin de comprendre comment cette théorie du complot hors norme avait pu être initialement validée par la quasi-totalité des grands médias.
Le complotologue affirme être « vacciné » contre les théories du complot, mais, comme l’observe plaisamment Laurent Dauré, la protection vaccinale reste incomplète !
Johan Hardoy
18/05/2026
- De quoi Conspiracy Watch est-il le nom ? - 18 mai 2026
- Comprendre les Loyalistes nord-irlandais avec Yann Vallerie - 10 mai 2026
- Sergueï Averintsev, dissident spirituel de l’URSS finissante - 5 mai 2026






