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Assassinat du général Soleimani : le crime inexpiable de Donald Trump ?

Assassinat du général Soleimani : le crime inexpiable de Donald Trump ?

Par Pierre Boisguilbert, journaliste spécialiste des médias et chroniqueur de politique étrangère ♦ L’assassinat de Qassem Soleimani par l’administration américaine est un événement aux conséquences géopolitiques imprévisibles. Un événement qui a motivé un long article de Michel Geoffroy ce 7 janvier : Assassinat du général Qassem Soleimani : la 4e guerre mondiale a bien commencé !
Aujourd’hui, c’est un autre contributeur régulier de Polémia, Pierre Boisguilbert, qui partage avec nous son analyse très tranchée de cette situation explosive.
A noter que Polémia a, par le passé, publié plusieurs articles sur la question iranienne. Signalons notamment :
– Nucléaire iranien : s’inspirer de la géopolitique de Richelieu (2007)
– L’option intelligente vis-à-vis de l’Iran ( 2008)
– Peugeot contraint de renoncer au marché iranien (2012)
– « Analyse des relations Etats-Unis/ Russie/ Israël » par le Général (2S) Dominique Delawarde (2017)
– Iran. Beaucoup de bruit pour rien ? (2018)
Polémia


En appuyant sur le bouton fatal qui a donné l’ordre à un drone de pulvériser à Bagdad le général iranien Qassem Soleimani et sa suite, le président Trump a pris cette fois une décision solitaire aux conséquences peut-être irréparables.

En raison de ses fausses justifications, la guerre qui conduisit au printemps 2003 à l’invasion de l’Irak par les USA fut qualifiée de guerre inexpiable, en référence à celle de Carthage contre ses mercenaires révoltés — cadre du Salammbô de Flaubert. Inexpiable également la façon dont le président Saddam Hussein fut assassiné à l’issue d’un procès indigne. On se souvient du Raïs accusant ses juges, à quelques secondes d’une pendaison acceptée avec un courage qui ne pouvait que forcer l’admiration.

Le chaos irakien

Saddam lança-t-il une malédiction ? On pourrait le croire. Quand sera écrite l’histoire des guerres islamo-arabiques comme le fut celle des guerres médiques puis puniques, tout dépendra comme toujours du vainqueur qui tiendra la plume. Mais une chose est sûre : la destruction stupide par les Américains de l’Etat irakien continue à ravager le monde arabo-islamique.

Aujourd’hui, Bagdad demande le départ des anciens « libérateurs » considérés comme des terroristes. Washington, dix-sept ans après et 1000 milliards plus tard, est en train de perdre l’Irak pour avoir assassiné un général iranien. L’arc chiite dont le général Qassem Soleimani était le stratège se trouve provisoirement renforcé par sa mort. Il était le vrai patron de l’Iran, l’homme qui avait imposé le Perse chiite dans le monde arabo-musulman en Syrie, au Liban, au Yémen et en Irak. Il était donc la bête noire de l’Arabie saoudite sunnite et d’Israël. Mais cet ennemi de notre allié américain était aussi celui qui avait sauvé la Syrie des fanatiques de Daesh, en persuadant Vladimir Poutine d’intervenir. Soleimani avait sauvé la région au profit de l’Iran, certes, mais aussi de tous ceux dont l’ennemi principal déclaré était l’Etat islamique.

Fabrication d’un héros

Considéré comme terroriste par les États-Unis, Qassem Soleimani a été tué le 3 janvier à Bagdad lors d’une frappe par le président des États-Unis, en représailles à l’attaque du 31 décembre 2019. Lors du même raid meurt aussi Abou Mehdi al-Mouhandis, numéro deux de la coalition de paramilitaires Hachd al-Chaabi et chef des Kataeb Hezbollah, proches de l’Iran. Le même jour, le Guide suprême nomme le général Ismaël Qaani en tant que nouveau commandant en chef de la Force Al-Qods.

Cet acte que l’on ose qualifier de militaire, mais aussi efficace que sans honneur, confirme que les Américains ne comprennent rien au monde musulman comme au nationalisme des autres. Le régime des mollahs, qui avait dû briser un mouvement de révolte au nom de libertés à conquérir, se trouve conforté dans ses éléments les plus durs. Un peuple divisé se retrouve unanime dans des manifestations d’une ampleur sidérante autour du héros assassiné et dans une haine partagée de l’Amérique. L’Irak sur le point de se révolter contre la domination iranienne par chiites interposés en est maintenant à demander le départ des Américains !

Menace sur les sites culturels perses

Et ce n’est que le début du nouveau chaos, qui s’annonce pire que l’ancien, provoqué par Trump. Cela interroge sur les raisons profondes d’un geste de guerre ciblé mais radical. On a du mal à comprendre car on ne sait pas grand-chose des motivations du président américain. D’autant qu’il est suivi de menaces invraisemblables sur 52 sites du patrimoine historique perse reconnus par l’Unesco. Ces menaces sont révélatrices d’une perte de repères, car menacer de se comporter, en pire, comme les Taliban à Bamiyan ou comme Daesh à Palmyre équivaut à se condamner vis-à-vis de tous les pays attachés à leur passé.

Mais tout est possible, hélas ! car personne, personne, n’avait envisagé un assassinat à un tel niveau de l’Etat iranien… De nombreux journalistes, incrédules, ont attendu la confirmation officielle de cette éradication. Les télévisions du monde entier ont retransmis la peine et la haine de tout un peuple voulant toucher le cercueil au prix de bousculades dont une meurtrière dans sa ville natale de Kerman faisant au moins 35 victimes.

Renforçant sa popularité par l’envoi de photos prises sur les différents théâtres d’opération où il se trouvait, Soleimani était un héros. Selon un sondage réalisé par le Centre d’étude international et de sécurité de l’université du Maryland en juillet 2017, il était la personnalité publique la plus populaire en Iran, avec 78 % d’opinions favorables ou très favorables. Il avait d’ailleurs été élu homme de l’année par le site iranien d’informations Khabaronline.ir (conservateur modéré). Certes, nombre de ses compatriotes le considéraient comme le pire produit du régime des mollahs. Mais sa liquidation, saluée en Arabie saoudite et en Israël, a changé la donne : le général est devenu l’âme d’un peuple.

L’embarras de Macron

Que va-t-il advenir désormais ? L’Iran est dans l’obligation de riposter, même si cet assassinat si bien exécuté montre la supériorité technologique absolue des Américains dans le domaine des drones. Mais n’est pas forcément olympien celui qui se sert de la foudre. L’image de Trump, tueur imprévisible et implacable après l’élimination du prétendu calife de Daech puis maintenant du héros de l’Iran, est confirmée. Ce second coup de maitre inquiète même ceux qui ont toujours défendu le président états-unien contre ceux qui le détestent par sectarisme idéologique, et les alliés qui ont  aligné leur diplomatie sur les errances américaines. Les avertissements de Macron à l’Iran, jugé responsable des escalades de ces derniers mois, sans condamnation d’une riposte disprortionnée et plus qu’aventureuse, sont très inquiétants. Comme le sont les propos lénifiants de Le Drian, notre ministre des Affaires étrangères qui espère toujours une désescalade et ne prend pas en compte l’élément nouveau du « crime inexpiable » qui a réveillé le fanatisme chiite, le nationalisme iranien, et même la plus longue mémoire perse.

Mais pourquoi diable Trump a-t-il donné cet ordre ? On le saura peut être un jouir en espérant que sera alléguée une raison majeure justifiant l’incompréhensible mais, pour le moment, un héros est assassiné et c’est toute une région qui passe d’un chaos l’autre. Ce chaos qui a depuis longtemps remplacé l’utopique projet démocratique américain pour le monde arabo-musulman. Dans ce contexte, de la mort de Qassem Soleimani peuvent résulter plusieurs guerres. Le risque pris parait cette fois, lui aussi, inexpiable.

Pierre Boisguilbert
08/01/2020

Source : Correspondance Polémia

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