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Allemagne. De la crise migratoire à la crise politique

Allemagne. Angela Merkel et les vieux partis au cimetière des éléphants

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Par François Stecher, correspondant en Allemagne de Polémia ♦ L’agonie politique d’Angela Merkel se poursuit en Allemagne. Pour les lecteurs de Polémia, François Stecher analyse la reconfiguration politique outre-Rhin. Pour lui, la symétrie entre la situation de la CDU et de LR en France est saisissante.


Il est des coïncidences qui ne doivent rien au hasard. Celle qui a vu, dimanche 2 juin, Laurent Wauquiez patron des Républicains, de ce côté-là du Rhin, et Andrea Nahles, patronne des sociaux-démocrates allemands, de ce côté-ci, présenter leurs démissions à quelques heures d’intervalle est de celle-là. L’élément déclencheur, dans les deux cas, a été les résultats désastreux des deux formations politiques aux élections européennes du dimanche précédent – toutes choses étant égales par ailleurs.

Le déclin d’Angela Merkel

Avec cette élection, la SPD a en effet définitivement perdu son statut de « Volkspartei » (cf. l’article Polémia « Agonie de Merkel et décomposition politique en Allemagne »). L’élection concomitante à la « Bürgerschaft » (le parlement local) de la ville-État de Brême a confirmé, s’il en était besoin, la déchéance de la vieille dame, qui après avoir régné sur la ville pendant 73 ans sans interruption, a vu une CDU en déclin lui ravir la première place dans les urnes. Elle devrait cependant, dans le cadre d’une coalition « rot-rot-grün » avec Die Linke et les Verts, se maintenir à la tête du Land, la CDU ayant été éconduites par ces mêmes Verts. Les raisons de ce déclin sont assez claires, et recouvrent pour une large part celles qui ont conduit, en France, à la « picrocholinisation » du parti socialiste français, en premier lieu l’insignifiance. Il en est une, cependant qu’il faut nommer – et nous y reviendrons – parce qu’elle est spécifique à la situation allemande, et qu’elle va avoir très vraisemblablement un effet majeur sur l’actuel homme fort de l’Europe, c’est-à-dire Angela Merkel. Cette raison, c’est évidemment la « GroKo », la « Grosse Koalition », par laquelle le partenaire minoritaire, comme enserré dans les anneaux du boa constrictor que forme la chancelière et l’Union CDU/CSU, accompagne et même précède le partenaire dans sa chute.

Une chute sans fond ?

De cette GroKo, depuis son pénible avènement au printemps de l’année dernière, à plusieurs reprises, certains avaient voulu sortir – à commencer par Kevin Kühnert, le patron des Jusos, les Jeunes Socialistes. À chaque fois, les caciques du parti avaient reculé. À la fin, Andrea Nahles posait la question de confiance : qui veut prendre ma place, qu’il se lève – sinon, fermez-là. Et les râleurs rentraient dans le rang, tant est grand le courage qui anime ces cœurs nobles. Tous voyaient bien le parti en chute dans les sondages (position initiale à l’été 2015, soit avant la crise des migrants : 25 %), ses positions s’érodant élections après élections, en particulier à l’Est – face à l’AfD – et dans les grandes villes – face aux Verts, tous assistaient, tétanisés et impuissants à cet inexorable déclin. Les pleutres, cependant, peuvent avoir la langue assassine. Ils ont eu raison d’Andrea, de sa patience et de son indéniable résistance. Sa démission a été accompagnée, comme il fallait s’y attendre, par un premier sondage, suivi depuis par d’autres, qui tous confirment ce que certains redoutaient sans vouloir y croire : à 15 % (le résultat de la SPD aux européennes), le plancher n’était pas encore atteint. Désormais, la SPD navigue de concert avec l’AfD dans la zone des 12 à 13 % – qui peut affirmer qu’il s’agit du palier avant la ressource, alors que tout est réuni pour que la vieille dame creuse encore, plus profond ?

Vers l’abdication de Merkel ?

Mais revenons à la chancelière, la bête politique qui règne encore sur l’Europe et emploie toute son énergie à se maintenir et à éloigner de son trône rivaux et prétendants, celle dont j’avais pu écrire, il y a de nombreux mois, qu’elle était entrée en agonie politique, allant sans doute un peu vite en besogne, tant l’animal est coriace. Il est cependant clair qu’elle a scellé son destin avec l’accord de coalition signé l’année dernière avec la SPD. Son renoncement à briguer à nouveau la présidence de la CDU pour laisser Annegret Kramp-Karrenbauer lui succéder, à la fin de l’automne dernier, ouvrait déjà la porte à une abdication. Cette possibilité se trouvait renforcée par sa déclaration selon laquelle, en cas de rupture de la coalition et indépendamment de la tenue éventuelle de nouvelles élections générales, elle ne briguerait plus la chancellerie (en cas de rupture du pacte de coalition, le retour aux urnes n’est pas obligatoire : il reste possible de former un gouvernement minoritaire ou bien de rechercher une autre coalition). L’heure de vérité approche donc pour la chancelière, dont le sort dépend désormais du triumvirat – Malu Dreyer, Thorsten Schäfer-Gümbel et Manuela Schwesig – qui assumera jusqu’à l’automne la direction du parti.

En effet, les couards de la SPD qui ont poussé Nahles vers la sortie n’ont pas réussi à lui trouver un successeur, qui accepterait de ramasser le bâton m… Et c’est donc ce trio, désigné en catastrophe par les instances dirigeantes, qui va permettre à la chancelière de passer le cap de sa quinzième année en exercice. Il est désormais peu probable que le futur président du parti – Kevin Kühnert s’est dit ouvert à une candidature, il est pour l’instant le seul, et il n’a pas varié sur son opposition à la GroKo – reculera devant l’obstacle de la rupture, d’autant que d’autres mauvais résultats électoraux, en Brandebourg et en Saxe (1er septembre), voire en Thuringe (27 octobre) auront d’ici-là encore empuanti l’atmosphère déjà passablement irrespirable du parti. A l’automne, et au plus tard en décembre, il y aura un nouveau visage à la tête de la SPD, voire deux, dans tous les cas dans un rôle de syndic de faillite – et avec lui ou eux une très probable dénonciation de l’accord de coalition. On pourrait objecter que Merkel, malgré ses assertions, pourrait être tentée de rechercher un accord avec les Verts, afin d’aller jusqu’au bout de son mandat…

Quel futur chancelier après Angela Merkel ?

À cela une objection, de taille : forts de leur succès électoral aux européennes, les Verts se sentent pousser des ailes. Sortis des urnes à 22 %, mais donnés par deux sondages consécutifs postérieurs à l’élection à 27 % et surtout devant la CDU, elle-même à 26 % – on reste dans la marge d’erreur, mais la dynamique ne trompe pas. On se souviendra qu’à la veille de la crise des migrants, l’Union CDU/CSU tournait sondages après sondages aux environs de 45 %, tandis que les « Grünen » ronronnaient à 10 % – ils exigent de nouvelles élections générales en cas de rupture de la coalition. Et le corollaire est évidemment qu’ils seront peu enclins à satisfaire Angela.

D’ores et déjà, pour la « Bündnis 90-Die Grünen » se pose la question du nom du futur chancelier – ou de la future chancelière : Robert Habeck ou bien Annalena Baerbock ? Ils ne laisseront pas passer cette opportunité historique d’accéder au pouvoir, après tant d’années à jouer les opposants ou les seconds couteaux. Qu’ils soient préparés à l’exercer est une autre paire de manches – et certainement une source d’inquiétudes pour eux-mêmes. En tous les cas, ils le prendront, et la même bourgeoisie bigarrée – partie bobo, partie bien-pensante pas trop regardante – qui a porté Macron au pouvoir en France les y aidera, la main sur le portefeuille. Quant à la CDU, elle ne le sait pas encore, mais elle rejoindra un jour la SPD au cimetière des éléphants – ce qui reste mieux que LR dans les poubelles de l’histoire.

François Stecher
08/06/2019

Source : Correspondance Polémia

Crédit photo : Sven Mandel [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons

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