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À Toulouse, la collection de Rothschild défie la mort

À Toulouse, la collection de Rothschild défie la mort

Par François Monestier, journaliste à Présent ♦ C’est avec un titre racoleur « Même pas peur » que la Fondation Bemberg qui offre depuis quatre ans aux Toulousains et aux amis de l’art de remarquables expositions – celle consacrée en 2016 à l’orfèvrerie allemande en est un exemple (Présent du 6 août 2016) – a choisi de présenter la collection de plus de cent quatre-vingts œuvres sur le thème de la mort que la baronne Henri de Rothschild (1874-1926) légua à sa mort au musée des Arts décoratifs.


Composée principalement de crânes miniatures, cette collection insolite comporte également des squelettes, amulettes, grains de chapelets en ivoire ou en bois sculpté directement liés à la représentation allégorique de la mort et du passage du temps. Afin de rappeler que le thème du memento mori a traversé les siècles depuis l’Antiquité – le Manuel d’Epictète présentait la vie comme un voyage en mer et avait développé une réflexion sur la brièveté de la vie –, les organisateurs de l’exposition ont ajouté un choix de peintures anciennes ainsi que des œuvres contemporaines consacrées au même thème, mais assez décalées dans ce bel hôtel d’Assézat où Niki de Saint-Phalle et Basquiat m’ont fait l’effet d’être des intrus alors que la peinture de Stephan Balkenhol Memento mori avec ses panneaux de bois jouant de la double image de la vie et de la mort représentée par un crâne ne peut que retenir l’attention des visiteurs.

Peindre les vanités

Parmi les œuvres exposées on signalera tout particulièrement un Putto endormi sur un crâne ou Sainte- Marie l’Egyptienne, cette courtisane d’Alexandrie entrée au Saint-Sépulcre par l’entremise de la Sainte Vierge et qui vécut en pénitente dans le désert pendant plus de quarante-sept ans. Après les danses macabres qui ont marqué le Moyen Age et que l’on peut admirer par exemple à La Chaise-Dieu, le thème des vanités se développe aux environs de 1620 à Leyde en Hollande, fortement marquée par le calvinisme triomphant et une sorte d’iconoclasme visant à remplacer les figures humaines par des objets du quotidien auxquels se mêlent les crânes.

Comme l’écrit Philippe Cros, directeur de la Fondation Bemberg, « les peintres hollandais trouvèrent dans le nouveau sujet de la vanité un biais détourné pour délivrer à travers leurs œuvres un message spirituel ». Au même moment, la vanité catholique est incarnée par saint Jérôme, présent dans l’exposition grâce à un tableau de Marinus van Reymerswaele, et Marie-Madeleine dont les représentations picturales montrent une certaine symétrie et que la volonté réciproque d’abandonner les plaisirs des sens rapproche. Quant à l’art baroque, il mit les vanités en bonne place afin de contrer simultanément le protestantisme et l’humanisme.

De nos jours – les toiles ou les sculptures exposées le montrent – la condition future de l’homme n’est plus au centre de la question, l’éphémère étant roi.

La fin de vie est devenue un sujet tabou et certains sont assez bêtes pour se réjouir de pouvoir vivre au-delà du siècle. Ce qui explique d’ailleurs la sensation de malaise vis-à-vis de certaines œuvres qui utilisent les vanités comme une simple mise en scène à l’exclusion de toute référence spirituelle, mystique ou religieuse.

La manie de la collection

Selon le Grand Dictionnaire universel du 19e siècle de Pierre Larousse, la collection consisterait en « la réunion d’un grand nombre de choses du même genre comme des tableaux, des médailles, des coquilles, des minéraux ». Après les désastres de la Révolution qui avait mis au rebut des myriades d’objets amassés pendant des siècles dans les châteaux, les communautés religieuses ou les maisons des riches particuliers, le collectionneur apparaît comme un personnage type de la littérature française, du cousin Pons de Balzac au Swann de Proust en passant par Des Esseintes, le héros de Huysmans dans son immortel A rebours. Et n’oublions pas les pages écrites dans leur volumineux Journal par les Goncourt, collectionneurs impénitents et parfaits connaisseurs du monde de l’art parisien qui regorgeait d’objets précieux confisqués par les révolutionnaires. C’est l’époque où Charles Sauvageot (1781- 1860) – un collectionneur qui aurait inspiré à Balzac son personnage du cousin Pons –amassa une remarquable collection d’objets médiévaux tandis que JameS de Rothschild commence à acquérir les biens dispersés de l’aristocratie afin de meubler ses maisons et ses châteaux, et en particulier, sa maison de la rue Laffitte décrite par Heinrich Heine comme « le Versailles du pouvoir absolu de l’argent ». Balzac et Zola créeront le baron de Nucingen et le banquier Gundermann en s’inspirant du baron Jacob Mayer anobli en 1817 par l’empereur d’Autriche.

Le collectionnisme atteint cette nouvelle élite financière pressée de reproduire ce que la Révolution française avait détruit. Des anciens conservateurs du Louvre comme Emile Molinier, démissionnaire de son poste en 1902, mais aussi des antiquaires guident les choix de ces nouveaux venus dans le monde de l’art et seront de bons rabatteurs pour Henri de Rothschild, le fils de James, et son épouse Mathilde. Ils les aideront notamment à meubler l’abbaye des Vaux-de-Cernay qu’Henri hérite de son oncle Arthur de Rothschild.

Mais qui a donné à cette femme de la haute société le goût des vanités et la quête obsessionnelle de collecte des crânes ? Certes le goût du morbide était à la mode mais rien ne prédestinait Mathilde de Weissweiller à se prendre de passion pour de tels objets à moins que la Grande Guerre – elle commença sa collection en 1919 – et la mort qu’elle côtoya en soignant les grands brûlés et les soldats blessés ne l’aient conduite à vouloir en quelque sorte défier la mort. A moins que ce goût pour ces objets de curiosité mis en valeur à Toulouse par le talentueux Hubert Le Gall ne corresponde à ce que le cruel Edmond de Goncourt confiait à son journal : « Les gens riches peuvent devenir des amateurs, ce seront toujours de pauvres amateurs. » Une chose est sûre. Cette belle exposition permet à chacun de nourrir une réflexion sur la fragilité de la condition humaine et d’admirer, avant de quitter les lieux, le tableau de Zurbaran récemment acquis par la Fondation Bemberg et représentant l’enfant Jésus se blessant avec la couronne d’épines.

« Même pas peur », collection de la baronne Henri de Rothschild. Vanités d’hier et d’aujourd’hui. Jusqu’au 30 septembre 2018 du mardi au dimanche. 10h-18h. Fondation Bemberg, hôtel d’Assézat, Toulouse.

Françoise Monestier
25/08/2018

Source : Présent

Crédit photo : Domaine public, via Wikimedia Commons


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