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Quatre livres, une question : comment se libérer de la tyrannie des « valeurs » ?

Quatre livres, une question : comment se libérer de la tyrannie des « valeurs » ?

par | 26 décembre 2020 | Exclusivité Polémia, Société

Par Michel Geoffroy, auteur de La Super-classe mondiale contre les peuples et La Nouvelle guerre des mondes ♦ L’oligarchie ne cesse d’invoquer à tout propos ses « valeurs », mais c’est pour museler la souveraineté des peuples occidentaux et détruire la démocratie. Le politologue américain Faared Zakaria l’a d’ailleurs théorisé dans un article célèbre de la revue Foreign Affairs[1], dans lequel il affirme que le libéralisme doit désormais l’emporter sur la démocratie.
Mais on sait bien aujourd’hui ce que cache ce libéralisme : non pas la liberté, mais son contraire orwellien. C’est-à-dire : la loi de l’argent, le pouvoir sans limite de l’oligarchie, la domination des grandes entreprises mondiales sur les États, la dictature des minorités, le nihilisme et la destruction de l’humanité de l’homme.

Quatre essais, un même questionnement

Ce n’est donc pas fortuit si un certain nombre d’essais, dont on recommandera vivement la lecture, relancent aujourd’hui la réflexion sur la question des valeurs et du nihilisme :

Essais – L’Homme et la Cité [2], de Stanislas Berton, qui rassemble différents textes parus sur son site, autour de quatre thèmes : politique, économie, psychologie, éthologie ;

Nietzsche l’actuel [3], de Julien Rochedy, qui présente une rapide synthèse de la pensée du philosophe au marteau, en écho à la conférence qu’il a donnée sur ce sujet, avec une seconde partie consacrée à la vision nietzschéenne de l’Europe ;

Achever le nihilisme [4], de Pierre Le Vigan, qui examine les différentes facettes du nihilisme, force destructrice ;

Ernst Jünger entre les dieux et les titans [5], d’Alain de Benoist, qui au travers d’une présentation de l’œuvre de l’auteur d’Orages d’acier et de ses métamorphoses, invite à une réflexion sur l’essence de notre modernité technicienne.

Quatre ouvrages bien différents, mais qui tous à leur manière permettent d’aborder la même interrogation sous des angles complémentaires.

Car, alors qu’il devient chaque jour plus manifeste que ces prétendues valeurs provoquent la mort de notre civilisation, la question que posait Nietzsche il y a plus d’un siècle[6] : « Quelle est la valeur de la valeur ? », retrouve sa pleine actualité.

Révolte contre le monde moderne

Ces quatre essais constituent d’abord une critique convergente du progressisme contemporain et de la modernité occidentale.

Vivons-nous un progrès constant, comme le prétendent les progressistes, c’est-à-dire les oligarques qui ont pris le pouvoir en Occident ?

Non ! Nous incarnons la décadence non seulement de notre civilisation, mais de l’homme lui-même, répondent ces quatre essais.

Julien Rochedy rappelle que Nietzsche dénonçait « cette grande erreur que notre époque représenterait le type d’homme supérieur. Tout au contraire les hommes de la Renaissance étaient plus grands ; les Grecs également. Peut-être sommes-nous même à un niveau assez bas[7] ». Mais que dirait-il de nos jours ?

Nietzsche pressentait aussi qu’un « siècle de barbarie commence et les sciences seront à son service[8] » : c’était annoncer la barbarie des guerres mondiales, la dictature sanitaire, comme le transhumanisme, un siècle en avance !

Un écho à l’œuvre d’Ernst Jünger pour qui la mort ou l’éloignement des dieux ouvre la voie non pas au triomphe de l’homme mais à la révolte des titans ou des géants. Et pour Pierre Le Vigan, « en cessant de croire en Dieu, nous avons fait tomber l’homme de son piédestal. Il n’est plus à l’image de Dieu puisque Dieu n’existe pas […]. La médiocrité est notre destin[9] ». Pendant que l’homme se trouve désormais réduit à l’état de marchandise.

La révolte des titans contre les dieux signifie en effet que « l’élémentaire fait retour par le biais de la prédominance de moyens techniques d’une extrême puissance[10] », écrit Alain de Benoist.

Nous vivons désormais à l’âge de la mobilisation totale où règne la figure du Travailleur, comme l’avait analysé Jünger. Mais cet âge technique « n’a pas créé un homme nouveau doté d’une nouvelle forme de liberté à son type ; elle en a plutôt fait un esclave. D’autre part, loin d’avoir mis radicalement fin au pouvoir de la bourgeoisie, elle semble au contraire en avoir consacré et universalisé le règne[11] ».

Car la pensée technicienne « de type analytique et rationaliste s’est avérée prodigieusement réductrice […] porteuse d’une fatalité hasardeuse, aveugle, qui gouverne aussi bien la vie que la mort des hommes[12] ». Et « de façon plus générale, les sciences elles-mêmes concourent à transformer l’homme en objet et donc à réifier les rapports sociaux[13] ».

Rompre avec le rationalisme abstrait

Même constat chez Stanislas Berton qui, plus politique, affirme qu’il faut « rompre avec l’universalisme, ce qui signifie clore le chapitre ouvert avec le rationalisme du xviiie siècle, la Révolution française et les droits de l’homme[14] ».

Parce que « le règne sans partage de la Rationalité a été un désastre complet et que ceux qui aujourd’hui encore élèvent des temples à la déesse Raison sont en réalité en train de construire le tombeau de l’espèce humaine[15] ». En particulier parce qu’ils ont rejeté et déconstruit toutes les institutions éprouvées par la sélection culturelle sous prétexte qu’elles n’étaient pas démontrables en raison. Et parce qu’on a rejeté la nature humaine, pour une vision abstraite de l’homme.

La modernité rejette par principe l’effet Lindy[16], écrit Stanislas Berton. C’est une erreur car « les choses qui existent depuis longtemps ne vieillissent pas comme des personnes mais […] bénéficient au contraire du passage du temps[17] ». Mais la néoténie moderne conduit à « embrasser avec ferveur un grand nombre d’idées ou des comportements qui n’ont pas été testés par le temps et dont les externalités, les effets secondaires, ne sont pas connues ».

Cette déconstruction permanente débouche donc sur des effets catastrophiques.

« En 1989 – écrit Stanislas Berton – les démocraties libérales triomphaient du communisme. Vingt ans plus tard elles sont devenues le totalitarisme qu’elles ont vaincu[18] » !

« La véritable richesse est affaire d’être, non d’avoir. En réalité, plus le règne de la technique s’étend, plus le monde s’appauvrit spirituellement, et plus l’homme perd de son humanité […]. La technique ne dispense aucune joie profonde, aucun sentiment de plénitude ou d’assomption, mais ne fait qu’aiguiser l’envie, la cupidité et le ressentiment[19] », rappelle de son côté Alain de Benoist.

Vainqueurs sont ceux qui savent se transformer

                Pour Stanislas Berton, « s’il veut triompher du monde islamique, le monde occidental va devoir devenir comme lui, c’est-à-dire renoncer à la modernité et revenir à ses fondamentaux[20] ». Car sinon « le bouc émissaire que l’on sacrifie sur l’autel de la non-violence, c’est le peuple[21] », le peuple européen. Comme les policiers que l’on empêche de rétablir l’ordre dans les zones de non-droit se suicident parce que « l’inhibition de la réaction de défense conduit inévitablement le sujet à retourner cette violence contre lui-même[22] ».

Les « valeurs » qu’on nous impose prétendent nous faire mourir en état de sainteté idéologique en quelque sorte ! Il devient donc vital de changer de paradigme.

« Les sociétés occidentales jouent leur survie sur leur propre capacité à changer totalement de paradigme[23] », affirme Stanislas Berton. Il prend l’exemple du Japon qui n’a pu s’imposer face aux diables étrangers qu’en adoptant les outils de la puissance industrielle européenne. Comme la Chine devient une puissance mondiale en se « modernisant », c’est-à-dire en copiant l’Occident pour mieux le dépasser.

« Vainqueurs sont ceux qui savent se transformer », écrivait justement Nietzsche[24]. Un philosophe qui ne sera compris que « dans cent ans », comme il avertissait lui-même.

Cent ans : mais c’est justement aujourd’hui ! D’où le titre Nietzsche actuel que Julien Rochedy donne à son essai. Lequel s’interroge de son côté : « Et si la plupart de nos valeurs, celles que l’on nous apprend depuis notre plus jeune âge […] n’étaient en réalité que des valeurs de décadence, issues du nihilisme le plus terrifiant, du mensonge le plus venimeux et de la haine la plus pernicieuse ? »

Poser la question, c’est y répondre.

Comment achever le nihilisme

                Alors comment sortir du nihilisme contemporain, alors que « les valeurs les plus basses, nihilistes, règnent sous les noms les plus sacrés[25] » ?

Est-il même possible de le combattre ou bien doit-on le laisser aller à son terme ?

Alain de Benoist rappelle que dans les mythes grecs les dieux ont dompté les titans révoltés et ont enchaîné Prométhée. Le mythe nous dit que « le règne de la technique aboutira à la plus extrême détresse. Les dieux devront à nouveau livrer combat aux titans afin de mettre un terme au chaos. La chute des titans arrivera. L’interrègne finira. Un autre commencement se produira[26] ». On pensera aussi à Heidegger pour qui « seul un dieu peut encore nous sauver ».

Alain de Benoist souligne que, dans la pensée d’Ernst Jünger, après le pire ne peut venir que le meilleur, « ou plus exactement une tendance poussée jusqu’à son terme s’inverse nécessairement en son contraire[27] ».

Mais on peut aussi ne pas se contenter de cette attitude d’attente et de prise de recul, car notre civilisation est en danger de mort.

La force tranchera les problèmes de l’avenir

Ne doit-on pas alors recourir à ce que Nietzsche voyait comme un nihilisme positif : « … dévoiler le néant des structures qui portent notre monde. C’est montrer qu’il va nous falloir, maintenant, arrimer nos vies à d’autres principes que ces idéaux vides et menteurs[28] » ?

Achever le nihilisme ce sera alors « en finir avec le progressisme et avec le mythe de l’amélioration sans fin de l’homme […]. Le monde est perpétuellement mis en chantier dit de modernisation. Le monde devient un gigantesque brouillon. C’est-à-dire une interminable rature[29] ».

Le nihilisme, c’est l’oubli de l’être. C’est la dépréciation des valeurs supérieures, disait Nietzsche.

Pour Pierre Le Vigan, cela signifie que la vérité de l’être ne réside pas dans les valeurs ou des idées mais dans le devenir : c’est-à-dire dans la capacité de l’être à s’affirmer dans le monde et non pas à le fuir.

Une culture de mort, une haine de soi ou le refus du conflit ne peuvent pour cette raison être vrais : ce sont au contraire des propositions sans valeur. Car « il n’y a pas d’interprétation du réel plus vraie qu’une autre. Il y en a simplement de plus puissantes que d’autres[30] », rappelle Pierre Le Vigan.

Jünger a écrit, dans la seconde partie de son œuvre – celle de l’époque du Travailleur –, que « c’est la force qui tranchera les problèmes de l’avenir[31] ».

Aurons-nous la force d’achever le nihilisme et de retrouver la vérité de l’être ? La question reste ouverte.
Mais Alain de Benoist, Julien Rochedy, Stanislas Berton et Pierre Le Vigan nous invitent, en cette fin d’année, et chacun à leur manière, à un salutaire examen de conscience.

Michel Geoffroy
26/12/2020

[1] Zakaria (Faared), « The Rise of Illiberal Democracy », Foreign Affairs, 1997.

[2] Berton (Stanislas), Essais – L’Homme et la Cité, Le Temps retrouvé, 2020.

[3] Rochedy (Julien), Nietzsche l’actuel, www.rochedy.com, 2020.

[4] Le Vigan (Pierre), Achever le nihilisme, Sigest, 2018.

[5] Benoist (Alain de), Ernst Jünger entre les dieux et les titans, Via Romana, 2020.

[6] Dans La Généalogie de la morale, 1887.

[7] Julien Rochedy, op.cit., p. 172.

[8] Julien Rochedy, op.cit., p. 183.

[9] Pierre Le Vigan, op.cit., p. 148.

[10] Alain de Benoist, op.cit., p. 59.

[11] Alain de Benoist, op.cit., p. 89.

[12] Loc. cit.

[13] Alain de Benoist, op.cit., p. 95.

[14] Stanislas Berton, op.cit., p. 20.

[15] Stanislas Berton, op.cit., p. 44.

[16] Selon Nassim Nicholas Taleb, l’effet Lindy serait un processus de vieillissement inversé, chaque année qui passe sans qu’il y ait extinction d’un phénomène culturel doublant son espérance de vie additionnelle.

[17] Stanislas Berton, op.cit., p. 201.

[18] Stanislas Berton, op.cit., p. 83.

[19] Alain de Benoist, op.cit., p. 94.

[20] Stanislas Berton, op.cit., p. 159.

[21] Stanislas Berton, op.cit., p. 157.

[22] Stanislas Berton, op.cit., p. 175.

[23] Stanislas Berton, op.cit., p. 19.

[24] Julien Rochedy, op.cit., p. 108.

[25] Pierre Le Vigan, op.cit., p. 128.

[26] Alain de Benoist, op.cit., p. 127.

[27] Alain de Benoist, op.cit., p. 159.

[28] Pierre Le Vigan, op.cit., p. 130.

[29] Pierre Le Vigan, op.cit., p. 12.

[30] Pierre Le Vigan, op.cit., p. 133.

[31] Alain de Benoist, op.cit., p. 63.

Michel Geoffroy

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