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Visite en Russie. Macron voyage mais n’obtient rien de personne

« Poutine de A à Z » par Vladimir Fédorovski

Par Camille Galic, journaliste, essayiste ♦ Vladimir Poutine est-il « le maître du jeu mondial » comme l’affirmait le 26 mai sur TV Libertés Pierre-Yves Rougeyron, fondateur du Cercle Aristote et directeur de la revue Perspectives libres, au lendemain du Forum économique international de Saint-Pétersbourg ? Forum au cours duquel le président français avait notablement changé de pied en insistant sur l’ardente obligation d’«arrimer la Russie à l’Europe », d’« ancrer la Russie dans l’Europe ».


Certes, l’Américain Donald Trump avait favorisé ce virage avec sa dénonciation de l’accord sur l’Iran conclu par son prédécesseur Obama et donc le retour à l’encontre de Téhéran de sanctions encore aggravées, avec menaces à la clé de lourdes sanctions pour les pays et les entreprises commerçant avec l’ancienne Perse ou y investissant — telle la firme Peugeot-PSA qui, après Total,  a annoncé le 4 juin se retirer de ce marché très prometteur, où elle est en tête des ventes de véhicules. Mais peut-être Emmanuel Macron, déçu par Trump et Merkel et conscient de la faiblesse d’une Theresa May engluée dans le Brexit, a-t-il enfin compris la nécessité de s’entendre, ou du moins de composer, avec un chef d’Etat fiable,  soutenu par son peuple depuis près de vingt ans maintenant (lequel de ses pairs peut-il en dire autant ?) et dont tous les choix géopolitiques relèvent non du caprice ou de la gloriole mais d’une Realpolitik fondée sur une profonde connaissance de l’histoire et des pesanteurs sociologiques russes. Et ce n’est pas la dernière péripétie ukrainienne, avec la mélodramatique résurrection le 30 mai de son opposant numéro un, le journaliste et écrivain russe Arkadi Babtchenko déclaré la veille par le gouvernement de Kiev assassiné « d’une balle dans la tête par les services spéciaux russes, un crime odieux », qui crédibilisera l’opposition à Poutine aux yeux de l’étranger. Celui-ci déjà ébranlé par les mystères et les incohérences de l’affaire Skripal, du nom de cet ancien agent double soviétique présenté par Londres comme empoisonné sur l’ordre du Kremlin, qui avait donné lieu en mars dernier à une grave crise diplomatique entre l’Occident, aligné sur le gouvernement britannique, et la Russie. Avant que Sergueï Skripal, lui aussi miraculeusement ressuscité, ne rejoigne son domicile en parfaite santé.

Naissance d’un chef

Partisan de Mikhail Gorbatchev dont il écrivit plusieurs discours et fut le conseiller, puis porte-parole du Mouvement des réformes démocratiques pendant le putsch de Moscou d’août 1991, le diplomate moscovite Vladimir Fédorovski, naturalisé français en 1995, n’est pas a priori un sycophante du président russe. Très factuel, composé de nombreuses entrées (Andropov, Démographie, Face à l’Occident, KGB, Philosophie poutinienne, Syrie, Sibérie, Staline, Yougoslavie, etc.) renvoyant parfois les unes aux autres, son « Poutine de A à Z » laisse pourtant transparaître une certaine fascination, voire de l’admiration pour celui dont, après l’humiliant intermède Eltsine, la « présidence est un miracle », pour citer le patriarche de Moscou et de toute la Russie. Opinion partagée, comme j’avais pu m’en rendre compte en 2010 en tout cas, par tous ses compatriotes rencontrés de Novgorod à Nijni-Novgorod (ex-Gorki et seule ville où, au sommet du kremlin local, trônait un buste de Staline) et notamment par les femmes aux yeux desquelles Poutine a une immense qualité en dépit de ses exhibitions de mâle alpha, plongeant dans un lac glacé ou taquinant un ours : « Lui, au moins, il ne boit pas… »

Qualité d’autant plus remarquable qu’issu d’un milieu très modeste et né dans un quartier défavorisé de Leningrad, le jeune Vladimir fut une racaille avant d’être sauvé par le sport, puis les études… ainsi que par un arrivisme qui le mena au KGB, dont il devint colonel, en poste à Dresde avant la réunification allemande. A propos de laquelle Fédorovski affirme d’ailleurs : « En juin 1989, pour convaincre Gorbatchev du caractère positif de la réunification de l’Allemagne, le chancelier Kohl lui avait proposé de payer 10 milliards de marks. Le Kremlin en, réclama 15 ! » Les obtint-il ? Cela expliquerait l’effondrement si rapide, et si facile, du Mur de Berlin.

La Serbie, ligne rouge

Poutine n’était pas encore aux commandes quand, prenant prétexte de la crise du Kossovo amplifiée en Occident par quantité de légendes horrifiques sur les sévices prétendument infligés aux Albanais, Washington déclencha en mars 1999 et de manière unilatérale l’opération Allied Force, dirigée contre la Serbie et à laquelle contribua la France du tandem Chirac-Jospin. « Derrière le prétexte des droits de l’homme, écrit Fédorovski, les Occidentaux cherchent avant tout à dépecer la Serbie, principale nation slave et orthodoxe de l’Europe du Sud. Pour Vladimir Poutine, cette affaire est une véritable ligne rouge que l’Amérique vient de franchir dans ses rapports avec la Russie », d’autant qu’au même moment, « trois anciens membres du pacte de Varsovie — Pologne, République tchèque et Hongrie — adhèrent à l’OTAN ». Objectif final : « porter le coup de grâce » à la Russie, affaiblie par sa guerre perdue contre l’Afghanistan (où les missiles Stinger fournis par Reagan aux nationalistes du commandant Massoud tombèrent vite aux mains des Taliban) puis par une décennie de crise politique, économique et morale, le communisme ayant cédé la place au capitalisme le plus débridé — pratiqué parfois par la nomenklatura marxiste dont sortent nombre d’oligarques.

L’opération Allied Force — dont le commandant en chef, le général Wesley Kanne dit Clark, devait professer ensuite qu’il « n’y a plus place dans l’Europe du XXIème siècle pour des nations ethniquement homogènes » — décida sans doute de la politique menée par Poutine arrivé au pouvoir quelques mois plus tard. Aussi bien au Caucase dont il promit de traquer les terroristes « jusque dans les chiottes » qu’en Ukraine, en Crimée et plus récemment en Syrie, la recherche d’un grand port en Méditerranée, en l’occurrence celui de Tartous, ayant été la hantise de la Russie impériale puis de l’URSS.

Vladimir Poutine se voit-il pour autant en tsar ? Il s’en défend mais les entrées La résurrection de l’Empire et L’alliance du trône et de l’autel, comme sa détermination à embrasser en un bloc toute l’histoire tumultueuse de la Russie, d’Alexandre Nevski à Staline en passant par le général Souvorov et le Premier ministre Piotr Stolypine, prouvent qu’il se veut l’héritier de ces « Grands Russes » récemment plébiscités par ses compatriotes dans un sondage**.Lui-même et la Russie ont-ils les moyens de leurs ambitions malgré une démographie restée si faible que la Sibérie se sinise à vue d’œil ?

L’avenir le dira mais Emmanuel Macron a sans doute raison de se rapprocher, fût-ce tardivement, d’un homme d’Etat majeur. Un homme également très complexe, que le livre de Fédororovski permet de mieux connaître. Ombres et lumière.

Camille Galic
06/06/2018

* « Poutine de A à Z » par Vladimir Fédorovski, avec la collaboration de Patrice de Maritens. 132 pages, 7,40 €. Editions Stock 2017, collection Points poche 2018.

** http://www.nameofrussia.ru

Source : Correspondance Polémia

Crédit photo : Kremlin.ru [CC BY 4.0], via Wikimedia Commons

Camille Galic

Camille Galic

Diplômée des Langues orientales, directeur de l’hebdomadaire Rivarol de 1983 à 2010, Camille Galic a aussi collaboré à des publications comme Le Spectacle du monde et Le Crapouillot. Sous son pseudonyme Claude Lorne, elle a rédigé en 2012 Les Médias en servitude pour la Fondation Polémia, dont elle est une contributrice régulière depuis 2011. Chroniqueuse au quotidien Présent, elle a publié en 2013 un Agatha Christie (éd. Pardès, coll. « Qui suis-je ? »).
Camille Galic

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