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Statue Mere Patrie

Patriotisme et Idéologies

Ivan Blot, conférence du 21 mars 2017

♦ Le patriotisme est la reconnaissance d’un héritage, ce que n’est pas une idéologie.

Le patriotisme n’est pas une idéologie. Contrairement à un préjugé tenace, le patriotisme n’est pas une idéologie. Le patriotisme est l’amour de la mère patrie. Dit-on d’un enfant qui aime ses parents qu’il a une idéologie ? Ce serait absurde. Le patriotisme relève des sentiments. On peut le justifier intellectuellement, par exemple en montrant que tout ce qu’on est vient de l’héritage des parents et de la nation, à commencer par la langue maternelle.

On est le produit d’un héritage culturel national. On peut, à titre individuel, le rejeter mais le rejet ne peut être que partiel et il est souvent stérile. Qu’auraient été Victor Hugo, Goethe ou Dostoievski sans leur héritage national ?


Le sociologue américain Robert Putnam montre que l’héritage national partagé permet l’amélioration des relations humaines. Il a montré que plus la diversité culturelle est forte, plus la défiance entre les individus est grande. On sait scientifiquement aujourd’hui que la fraternité est inversement proportionnelle à la diversité. Les promoteurs de la diversité détruisent donc sans s’en rendre compte les rapports humains pacifiques et sont sans dans les faits promoteurs de violence. Et il est vrai que les sociétés les plus pacifiques du monde, les moins criminogène sont les plus homogènes culturellement comme l’Islande ou Singapour. Le patriotisme s’appuie sur l’homogénéité culturelle et il est lui-même facteur de paix sociale.

Patriotisme et idéologie

Mourir pour la patrie

Mourir pour la patrie

Le patriotisme peut se mêler à des idéologies, laïques comme religieuses. Il peut aussi se heurter à des idéologies comme on le voit dans l’Occident actuel. Un Etat démocratique libre ne saurait interdire telle ou telle idéologie sauf s’il est avéré qu’elle est criminelle. C’est le cas des idéologies révolutionnaires parce qu’elles prônent la violence. Mais un tel Etat peut difficilement admettre l’absence de patriotisme car il peut exiger des citoyens de « mourir pour la patrie ». Il doit combattre les idéologies qui s’opposent au patriotisme comme le socialisme ou le libéralisme de types cosmopolites ou comme l’islamisme radical, lui aussi cosmopolite. Une démocratie est fondée sur le patriotisme, ce qui n’est pas essentiel sous une dictature où l’attachement au dictateur sert de lien social principal. On l’a vu dans l’ancienne Yougoslavie où l’unité était fondée sur l’allégeance au maréchal Tito et à son parti unique communiste. Dès que la dictature a disparu, l’Etat a éclaté au profit de nations comme la Croatie ou la Serbie.

Combattre l’antipatriotisme n’est pas combattre une opinion. C’est combattre une attitude délinquante où un citoyen s’arroge le droit de ne pas défendre ses compatriotes, notamment en cas de guerre avec l’étranger.

Il faut voir d’où viennent les idéologies modernes. Elles sont liées à ce que Heidegger appelle le Gestell, vue du monde dérivée des Lumières du 18e siècle. Sous Louis XIV, il n’y avait pas de conflits idéologiques au sens moderne du terme. Les idéologies ont en commun les quatre points suivants :

A/ effacement de Dieu devant de nouvelles idoles, dont l’égo qui cherche à justifier ses caprices par la notion des droits de l’homme. Au nom de ceux-ci, on cherche à abattre les traditions. Par exemple, au nom des droits de l’homme, la CEDH (Cour européenne des droits de l’homme) a cherché à interdire les crucifix dans les écoles italiennes (cette interdiction a été levée suite à une plainte en appel de l’Italie). Au nom des droits de l’homme, on a voté le mariage homosexuel en France. Au nom des droits de l’homme, on rend difficile l’expulsion des immigré clandestins, etc. (hyper individualisme) ;

B/ l’argent devient la valeur suprême et la discrimination par l’argent est la seule admise entre les citoyens (matérialisme) ;

C/ l’homme devient une matière première interchangeable : cette dérive est défendue par les idéologies socialistes et libérales, sauf exceptions ;

D / tout ce que la technique permet de faire doit être autorisé, contre toute norme morale au besoin. Les racines traditionnelles doivent être balayées.

Heidegger a été mal vu lorsqu’il a affirmé que le fascisme, le communisme et le libéralisme, trois versions du modernisme, étaient métaphysiquement la même chose (voir la synthèse des idées de Heidegger par le philosophe Alexandre Douguine). Ces idéologies étaient politiquement différentes, bien sûr, mais pas métaphysiquement. Elles déifient la technique et les masses, transforment l’homme en matière première et écartent toute transcendance au profit du seul utilitarisme, qu’il soit un utilitarisme au service des caprices de l’individu, au service d’une classe révolutionnaire ou d’une race ou d’une nation : dans tous les cas, l’utilitarisme se substitue à l’éthique. L’essence de l’homme est bafouée et on est dans « l’oubli de l’être » et la vie inauthentique. Néanmoins, le patriotisme, amour de la patrie, qui n’est pas utilitariste et repose sur le sens de l’honneur, peut historiquement être associé à telle ou telle idéologie.

Patriotisme et islamisme

L’islamisme révolutionnaire semble a priori ne pas être une variante du Gestell occidental, mais pourtant, il a des traits communs avec lui, on

Le Terrorisme islamiste

Le Terrorisme islamiste

n’échappe pas à son époque dans l’histoire de l’être ! En effet, il est prêt à utiliser toute technique au-delà des limites des traditions morales pour tuer ses adversaires et même des innocents non djihaddistes. Il ne connait que la cause qu’il représente et ignore tout sens de l’honneur. Il se veut un mouvement de masse où l’individu est une matière première au service des chefs du Djihad. Il se réfère à Dieu mais les dirigeants s’arrogent le droit absolu d’interpréter les textes sacrés, ce qui conduit à une enflure du moi contraire à la plupart des traditions religieuses. Les chefs djihadistes prétendent être soumis à Dieu mais ils prennent sa place sans vergogne. En Occident, Cromwell fut ainsi : Dieu lui apparaissait dans ses rêves et au nom de Dieu, il fit exécuter le roi d’Angleterre. En fait comme je le montre dans mon livre Le terrorisme islamiste, un mouvement révolutionnaire (1), l’islamisme terroriste est d’abord révolutionnaire. L’islamisme est une dérivation, comme dit Pareto, un discours de justification pour un comportement d’une violence extrême.

Combattre l’islamisme radical consiste à combattre des individus prêts à retourner leurs armes contre la patrie, par des attentats terroristes notamment. Combattre une telle idéologie cosmopolite fondée sur le rêve d’un califat mondial ne peut pas se faire par la seule répression physique pour empêcher de nuire physiquement. Un tel combat n’est efficace que s’il se fonde sur le patriotisme. Les échecs des tentatives de « déradicaliser » les prisonniers islamistes étaient prévisibles. On ne combat pas une foi religieuse avec des arguments intellectuels qui n’ont aucune prise sur le cœur des hommes. Invoquer la laïcité ou la constitution, voire la « République » pour stopper l’islamisme révolutionnaire, est stupide. On ne meurt pas pour des idées froides mais pour sa famille, sa patrie ou son Dieu car ils font l’objet d’un amour humain. La méthode de « déradicalisation » est révélatrice de notre société sans amour, fondée sur l’utilitarisme individuel et sur le calcul, qui ne comprend pas un mouvement fondé sur des sentiments capables de vous conduire jusqu’au sacrifice. Le sentiment de l’honneur peut conduire à son propre sacrifice. La rapacité financière ou juridique (culte de ses « droits ») ne va jamais jusque-là puisque elle est fondée sur l’utilitarisme de l’individu déraciné.

Pendant la seconde guerre mondiale, les français qui se sont engagés dans la Résistance l’ont fait par amour de la France, ils ne l’ont pas fait pour sauver la sécurité sociale ou pour payer moins d’impôts !

Staline lui-même, tout communiste qu’il était, lorsqu’il eut peur de perdre la guerre contre Hitler, s’est résolu à parler au peuple russe à la radio en disant : « Mes frères, il faut sauver notre sainte Russie ». Il n’a pas parlé de sauver le socialisme ou la laïcité. Il était à sa façon très psychologue car, ce faisant, il a mobilisé le peuple contre l’invasion hitlérienne.

Le cosmopolitisme des élites sociales

Notre société n’est pas patriotique au niveau de ses élites. Celles-ci sont individualistes et ont une vision déformée de la personne humaine. Elles sont inhumaines tout en prétendant l’inverse. Le « Gestell », l’arraisonnement utilitaire imprègne ces élites dont elles sont un rouage essentiel. Le poète Hölderlin, qui a beaucoup inspiré le philosophe Heidegger, a écrit : « là où est présent le danger, croît aussi ce qui sauve ». Les élites occidentales, dans leur majorité, ne sont pas confrontées au danger. L’insécurité culturelle (immigration), physique (criminalité) ou économique (chômage) ne les touche guère. Elles n’ont donc pas d’expérience existentielle les conduisant à remettre en cause leur mode de vie ou de pensée. Le géographe Christophe Guilluy montre que la France d’en haut peut se permettre le luxe d’être hostile aux frontières dans la mesure où des frontières invisibles la protège : le prix du mètre carré dans les grandes villes exclut toute population pauvre, ce qui fait de ces villes soit disant ouvertes des « villes fermées ». On ouvre les frontières mais on pose des codes à l’entrée de tous les immeubles. Le cosmopolitisme affiché n’empêche pas le repliement des élites dans l’entre soi des réseaux sociaux sélectionnés. Ce sont les personnes qui souffrent des différentes formes d’insécurité qui remettent en cause le statu quo. Politiquement, c’est la source du « populisme ». Celui-ci prend des proportions croissantes chez les classes sociales modestes (ouvriers chômeurs, voire agriculteurs par exemple) et chez les jeunes. 45% des jeunes votants en France votent désormais pour le Front National. Dans ces milieux populaires, on retrouve les vertus du vrai patriotisme parce qu’il devient une condition de survie pour la vie quotidienne. Ainsi, un fossé social s’approfondit entre les privilégiés et les protégés d’une part, et les classes souffrantes d’autre part.

Patriotisme et idéologie

Constitution de la liberté

Constitution de la liberté

Il s’agit de voir aussi comment le patriotisme peut s’associer à des courants idéologiques. Cela donne alors des idéologies politiques à plusieurs dimensions comme le national-libéralisme (Mme Thatcher par exemple) ou comme le national-socialisme (révolutionnaire totalitaire ou simplement réformiste). Ces synthèses n’ont généralement pas une existence historique très longue en raison de leurs contradictions internes. Le national-libéralisme de madame Thatcher a surtout eu des succès dans le domaine économique mais n’a pas pu résoudre les autres problèmes comme ceux de l’immigration, de l’insécurité, ou de la démoralisation de beaucoup de jeunes privés de repères éthiques et religieux solides.

Le national-socialisme, quant à lui, est retombé dans les crimes meurtriers laïcs de masse inaugurés par la Révolution française. De Robespierre avec sa « vertu » et sa « terreur » à Hitler, il n-y a qu’un pas.

Dans certains cas, cette synthèse entre idéologie et patriotisme est impossible : c’est le cas de toutes les formes d’idéologies cosmopolites de l’anarchisme au communisme en passant par le libéralisme anti conservateur que le professeur Hayek appelait « constructiviste ». Ces idéologies fondées sur les caprices de l’égo et l’absence de racines aboutissent à un culte du matérialisme et à la réduction de l’homme à une matière première du système économique. Hayek dans son livre La Constitution de la Liberté fait une distinction essentielle entre le libéralisme conservateur évolutionniste et le libéralisme constructiviste. Le premier considère les libertés comme le produit d’une évolution historique qui a fait ses preuves : certaines libertés permettent les innovations. Elles reposent sur des traditions historiques. Les libertés « constructivistes » sont implantées de force et viennent de l’affirmation de principes abstraits a priori. Elles dérivent vers des formes extrémistes d’individualisme et s’opposent aux traditions. Elles peuvent, par exemple, au nom de libertés absolues, s’opposer à la protection des frontières et à une immigration d’envahisseurs dès lors que ces envahisseurs ne portent pas d’uniformes et se réclament de leur seule qualité d’individu. Le libéralisme constructiviste ne veut voir que des principes juridiques abstraits et l’utilitarisme économique qui y est lié. Tout le reste qui fait la substance de l’homme, vie spirituelle et culturelle, éthique de l’honneur non utilitarisme, racines familiales, loyauté politique à la mère-patrie, est jeté par-dessus bord. En fait, le libéralisme constructiviste est révolutionnaire : c’est en cela qu’il est dangereux et même criminel.

Patriotisme et traditions, les trois cerveaux

Le patriotisme fait bon ménage en général avec les traditions, religieuses, culturelles ou autres car il tient lui-même son origine de la matrice des

Anthropologie et Psychologie sociale

Anthropologie et Psychologie sociale

traditions et non d’un discours intellectuel fait ex cathedra. C’est pourquoi un patriote conscient doit savoir ce que sont les traditions qui ne sont pas nécessairement issues de la pensée rationnelle mais de l’expérience existentielle de nombreuses générations, qui fondent notre civilisation : sur ce sujet, les œuvres d’Edmund Burke, de Hayek ou de Gehlen, notamment sont incontournables.

Dans son seul livre paru en français Anthropologie et Psychologie sociale, il explique que l’homme « ouvert au monde » est toujours soumis au risque de déchoir, c’est pourquoi, il doit s’appuyer sur des traditions qui vont lui apporter mission et tenue, dont il a un besoin vital pour s’épanouir. « Chez, un être qui n’est pas fixé en soi, contrairement à l’animal, les traditions sont l’une des conditions fondamentales de la santé nerveuse, elles font partie de l’ABC de la culture. » Un fait est significatif : dans les camps de concentration, ceux qui survivaient le mieux est ceux qui avaient un idéal, le communisme, le christianisme, le patriotisme. Ces « croyants » montraient une force morale très supérieure à ceux qui ne croyaient en rien, sinon en leur bien-être matériel, réduit à néant par la captivité. Pour Gehlen, être déchargé du négatif est un danger. Si le niveau de vie est le seul critère de classe, on a une aristocratie sans risque qui, naturellement, manque d’autorité morale. « le déchainement ininterrompu de besoins de consommation toujours nouveaux et la course universelle au bien-être s’unissent à une foi inébranlable dans les mots-creux. Le substantiel, le précieux, le discret disparaissent du monde de la pensée tandis que les instincts primitifs sont échauffés au-delà de leurs limites naturelles. L’exagération de l’intellectualisme s’accompagne du déchainement des pulsions mais aussi de la crédulité des âmes vides. L’homme devient ainsi plus naturel et sa morale aussi, elle est sans tension, non tragique et complaisante à soi-même. »

Face à cette dégénérescence, le patriotisme est une source d’héroïsme, de discipline, ce dont l’homme a impérativement besoin pour s’épanouir. L’alternative est en effet entre « la discipline et le retour à la sauvagerie « naturelle » laquelle causera des souffrances encore plus grandes.

Il faut juger le patriotisme et ses bienfaits à l’aune de la nature humaine, telle qu’elle est largement méconnue aujourd’hui. Je veux parler de la théorie des trois cerveaux, qui a donné une base scientifique à des intuitions géniales de Platon reprises par les pères de l’Eglise. Celle-ci a été formulée par le professeur de neurobiologie Paul MacLean (1913-2007). Ce médecin a montré dans sa théorie du cerveau triunique que notre cerveau avait trois étages, reptilien, limbique et le néocortex :

– le cerveau reptilien guide principalement nos instincts, la faim, la soif, l’instinct sexuel, l’agressivité, tous nécessaires à notre survie mais chaotiques et susceptibles d’entrainer crimes et auto destruction, s’ils ne sont pas canalisés par les deux autres cerveaux ;

– le cerveau limbique règle notre vie affective, les sentiments comme l’amour et la haine, le sens moral comme le sens de l’honneur. Platon l’appelait le THYMOS car il y voyait le siège de la colère mais aussi de la fierté de soi ;

– le néo cortex est le cerveau propre à l’homme qui guide la pesée abstraite et le langage. C’est aussi une machine à calculer. Les grecs l’appelait le « noos » que l’on traduit par la « raison ».

Le processus de civilisation consiste dans l’alliance du cerveau rationnel et du cerveau affectif (le « cœur » des Pères de l’Eglise) pour discipliner le cerveau reptilien, instinctif que Platon appelait le dragon qui est en nous. On voit bien à travers cette vue scientifique que l’homme n’est pas « bon » naturellement. Si le cerveau affectif et le cerveau instinctif échappent au contrôle de la raison, on tombe dans la sauvagerie. Mais ce qui est encore plus grave est l’alliance des instincts et de la raison pour se libérer du cerveau affectif, et notamment du sens moral. On a alors des monstres qui tentent de justifier de mauvais instincts par de bonnes raisons, à savoir l’idéologie. Le nazisme et le communisme se voulaient « scientifiques » et prétendaient justifier en idéologie les instincts meurtriers. Ces idéologies voulaient éliminer la composante affective de l’homme considérée comme antirévolutionnaire. Dostoïevski décrit bien cette dérive avec le personnage de Stavroguine dans son roman Les Démons. Ces révolutionnaires s’attaquent donc aux traditions, dont le patriotisme fait partie, même si certains ont fait une synthèse entre leur révolution et le patriotisme pour les besoins du temps de guerre.

Patriotisme et attachement aux traditions vont de pair et ceux qui veulent détruire les traditions, soit par haine reptilienne (les traditions limitent mes caprices), soit par rationalisme borné (telle tradition n’est pas fondée en raison abstraite, comme la famille ou la propriété), veulent aussi détruire l’amour de la patrie. La raison calculatrice et l’instinct pulsionnel se liguent contre les traditions au nom des caprices de l’égo : telle est la situation de l’Occident en proie au Gestell (l’arraisonnement utilitaire). Sortir du monde inhumain du Gestell, où l’homme n’est plus considéré que comme matière première, suppose de retrouver un vrai monde humain, structuré autour des racines, des missions (plutôt que des « valeurs » purement subjectives), des hommes avec leur cœur (pas seulement leur raison et leurs instincts), et autour de la divinité transcendante.

Une nouvelle lutte des classes ?

1946 - Première promotion de l'ENA

1946 – Première promotion de l’ENA

Tel est l’enjeu de la période historique où nous sommes où les peuples retrouvent, à partir de la souffrance, leurs traditions bienfaisantes, au besoin en s’opposant à des élites devenues décadentes car centrées sur l’ego de leurs membres. Le conflit idéologique dominant aujourd’hui semble se dessiner entre deux priorités contradictoires, celle de la paix et celle de la liberté. Les élites mettent la liberté au-dessus de tout par principe. Dans les faits, on constate en Occident de graves atteintes à la liberté commises par les oligarchies au pouvoir. La presse diffuse les idées du politiquement correct et marginalise tous les auteurs qui ne lui obéissent pas. Le système politique est verrouillé par les oligarchies partisanes qui sont tout sauf des démocraties (voir les travaux de Roberto Michels sur les partis politiques). Les référendums sont interdits sauf exceptions qui souvent désavouent les oligarchies au pouvoir.

Les oligarchies actuelles qui règnent aujourd’hui sur le monde occidentale sous la façade trompeuse de la « démocratie représentative » se heurtent de plus e plus au peuple dont elles ne sauvegardent pas les intérêts.

Les libertés tolérées les oligarchies sont celles qui ne gênent pas ou même aident le travail de domination des oligarchies. L’immigration illégale est tolérée par le pouvoir au service de ceux qui vivent à l’écart dans des quartiers privilégiés et des écoles privilégiées (comportement d’évitement analysé par les sociologues). Ce sont ces « libertés », qui tolèrent les zones de non droit, qui s’attaquent à la sécurité des catégories de la population plus modestes. La sécurité n’est pas différente de la paix. On sacrifie la paix à des libertés qui ne profitent qu’à des féodalités agressives.

On assiste à une dégénérescence des élites depuis la Deuxième Guerre Mondiale. On le voit bien dans une institution héritée de 1945 ; France combattante (2) la devise de l’ENA à ses débuts, a été remplacée par Carrière méritante, mais la carrière comme valeur suprême peut se construire sur l’absence de cœur envers les humains, « dans les eaux glacées du calcul égoïste ».

A présent, un fossé grandissant apparait entre les élites individualistes et cosmopolites et le peuple qui souffre des maux collectifs de l’immigration, de l’insécurité et du chômage. Ce peuple est chassé des grandes métropoles par les prix du foncier comme l’a bien montré le géographe Christophe Guilluy. On a donc une nouvelle géographie électorale ou les grandes villes sont de gauche, et les zones périphériques votent pour le Front National. Les Républicains sont pris en tenaille entre ces deux groupes sociaux et ne se maintiennent surtout que par les personnes âgées.

L’insécurité culturelle (Laurent Bouvet) et le patriotisme, retour du cœur

Les maux qui frappent le peuple dans l’indifférence des élites hors sol d’aujourd’hui sont par ordre décroissant, l’immigration de masse, l’insécurité

La France Périphérique

La France Périphérique

face à la délinquance et au crime (insécurité physique) et le chômage, forme principale de l’insécurité sociale. L’immigration de masse est le phénomène qui conduit le plus au vote dit « populiste » qui fait que les bourgeois considèrent le petit peuple comme « la classe dangereuse ». (Ce terme tait le qualificatif donné autrefois à la classe ouvrière).

En sociologie, le sociologue Laurent Bouvet, ancien socialiste, membre de la gauche populaire, développe depuis 2012 la notion d’insécurité culturelle qui décrit le sentiment d’insécurité éprouvé par un groupe social autochtone confronté dans son espace culturel historique à une présence ou une influence extérieure. Ce groupe social autochtone peut alors se sentir menacé dans sa pérennité de sa culture, de ses valeurs, de ses normes et de son mode de vie. On notera que traiter de racistes les gens qui souffre de cette crainte est immonde moralement : en général, ce sont des personnes bourgeoises de droite ou de gauche mais toujours riches qui se permettent ces accusation. A la limite, l’accusation de génocide pourrait être appliquée à ceux qui veulent interdire de se défendre face à une invasion culturelle étrangère. Le cas des Amérindiens d’Amérique montre que cette dépossession par l’immigration d’Européens a été tragique pour eux.

L’insécurité culturelle s’ajoute à l’insécurité physique (face à la criminalité) et à l’insécurité sociale et c’est une motivation très forte pour les électeurs du Front National ; les populations atteintes peuvent être amenées à fuir le territoire où elles habitent pour trouver des zones plus sures. Le géographe Christophe Guilluy, consultant pour les bailleurs sociaux, a vu cela. Des personnes âgées non confrontées au crime ou au chômage, ont quitté leur quartier où les immigrés sont devenus majoritaires. Les sociologues Jérôme Fourquet et Alain Mergier préfèrent le terme d’insécursIation.

C’est le sentiment (Le Monde 26 octobre 2011) d’être dépossédé de sa culture et de ses valeurs face à la présence imposante des populations immigrées dans des zones d’habitation à forte concentration populaire. Bouvet démontre que les meilleurs résultats du FN par rapport au Front de Gauche de Mélenchon s’expliquent par la prise en compte de cette insécurité culturelle que l’autre mouvement se refuse à voir.

La fuite géographique ne concerne pas, écrit Guilluy, les multiculturalistes bobos à 5000 euros par mois. Il a étudié le cas des juifs français qui migrent vers Israel. L’enquête française d’avril 2014 de la commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) montre que 70% des Français trouvent qu’il y a trop d’étrangers, sentiment qui déborde le vote du FN. Selon Guilluy, « toute arrivée d’une population importante de culture différente peut générer une insécurité culturelle chez les anciens habitants. Cette réaction est universelle. Les musulmans de Belleville ont quitté leur quartier devant l’arrivée massive des chinois » On ne reconnait plus notre Paris qu’on aimait. On a plus de couscous dans les restaurants mais des nems.

Guilluy montre que ce n’est pas une question de nationalité juridique. Selon lui, et selon l’anthropologue Philippe d’Iribarne, « les populations magkrébines et d’Afrique noire génèrent plus d’insécurité culturelle que les populations chinoises venant d’Asie qui parlent moins bien français ». Les valeurs familiales sont remises en cause d’où les dépressions de jeunes maghrébins qui se réfugient dans la délinquance ou l’extrémisme religieux. Le refus de beaucoup d’élèves maghrébins de faire une minute de silence pour les victimes du terrorisme est impressionnant. Des comportements traditionnels sont interdit dans les territoires sous tension : le porc, la kippa, la jupe sont frappés d’interdit. A Lyon, Gérard Collomb rêvait d’une cohabitation heureuse dans un quartier où on avait construit une mosquée, une synagogue et une église. La mosquée est devenue salafiste et la synagogue a dû déménager. Un tiers des juifs de France disent que leur « être est menacé par d’autre » et envisagent de quitter la France.

Ce genre d’insécurité est évidemment un facteur important pour la renaissance du patriotisme dont on voit alors la nécessité. Il ne s’agit pas d’idéologie mais de réalité. Les idéologues sont plutôt les mondialistes culturalistes qui méprisent les souffrances concrètes du peuple.

Un monde sans idéologies ?

Hénologie, ontologie et Ereignis - Heiddeger

Hénologie, ontologie et Ereignis – Heiddeger

Les idéologies modernes n’ont pas existé avant la Révolution française. Il y avait des débats politiques sur des choses concrètes mais pas de débats pour faire triompher le Gestell, c’est-à-dire les suprématies des égos, de l’argent, des masses et de la technique, chaque « avancée » idéologique étant considérée comme un progrès.

Si l’idéologie est dévaluée en raison de ses méfaits, les quatre pôles de notre représentation du monde correspondraient à des réalités comme la famille, la patrie, la personne et le sacré divin. L’église retrouverait sa place « au milieu du village », l’homme reprendrait conscience d’être un mortel et les tombes seraient honorées, la patrie serait une mère à défendre et l’armée, autrefois la forteresse, reprendrait son importance, et l’échelle spirituelle menant vers Dieu réapparaitrait. Le Gestell et l’oubli de l’être s’effaceraient pour retrouver un monde humain authentique fondé sur « la garde de l’être ». Dans ce monde, le patriotisme retrouverait toute sa place. On serait dans une ère post-idéologique où le « cœur » retrouverait sa place face à ses deux adversaires, l’instinct reptilien et la raison calculatrice.

Ce n’est pas une question de valeurs comme l’a bien vu Heidegger. Les valeurs sont brandies par des individus incultes qui ne voient pas qu’elles se réfèrent à un subjectivisme généralisé. A chacun ses valeurs ! Le cannibalisme pourrait ainsi être justifié : ce ne serait qu’une question de goût ! La question de l’insécurité culturelle comme toutes les questions d’insécurité d’ailleurs, relève de quelque chose de plus important que les valeurs c’est l’être. Les citoyens souffrants se sentent attaqués dans leur être, culturellement, physiquement, socialement. Il ne s’agit pas de « valeurs » qui n’engagent pas à grand chose comme la république ou la laïcité ou les droits de l’homme. Les bourgeois riches et cosmopolites de l’oligarchie au pouvoir brandissent ces valeurs pour mieux mépriser le petit peuple.

Vous êtes contre l’immigration ? Alors vous êtes racistes ! Vous êtes contre la délinquance ? Alors vous êtes peureux. Vous êtes contre la mondialisation qui vous mène au chômage ? Alors, vous êtes incapables de vous reconvertir. Et les élites qui tiennent ce discours s’étonnent de la colère montante, bien calés dans leur fauteuil confortable et leurs certitudes morales. En fait, on a affaire à des pharisiens, des tartuffes qui sont en cours d’être démasqués.

Le triomphe des idéologies liées au système du Gestell relève aujourd’hui du passé. Les nouvelles aspirations populaires (ce ne sont pas des « idées » ou des « valeurs » abstraites) sont de plus en plus partagées par des citoyens de plus en plus nombreux qui souffrent des trois formes d’insécurité liées à la modernité. Cela se voit surtout dans la jeunesse qui s’abstient ou vote Front National de plus en plus massivement (un jeune sur deux qui vote, vote pour le FN !). D’après Atlantico, 64% des 18/24 ans se sont abstenus aux municipales en 2014, 66% s’étaient abstenus aux législatives. Les partis qui soutiennent l’oligarchie au pouvoir ne font plus recette. Les nouvelles aspirations sont plus que des idées car elles relèvent du retour de l’être, après son oubli. L’être du sacré, de la patrie, de la personne héroïque, de l’attachement aux racines (car l’être est multiple comme l’affirmait Aristote), cet être commence à se substituer aux prétendues « valeurs » des anciennes idéologies de plus en plus périmées.

En URSS, le système s’est effondré d’un seul coup car plus personnes n’y croyait. Il semble qu’on voit un tel événement (Ereignis d’Heidegger) débuter en Occident. C’est le combat de l‘être contre les valeurs subjectives. Le principe de réalité reprend ses droits sur les anciennes idéologies, et l’amour de la patrie fait partie de cette nouvelle constellation du réel. L’ère de la post-idéologie est en train d’arriver. Peut-être, comme le pressentait le philosophe Heidegger, relayé en Russie par Alexandre Douguine, est-on à l’aube d’un « nouveau commencement » ?

Ivan Blot
21/03/2017

Conférence du 21/03/2017

Notes :

Image : Statue de la Mère-Patrie, Kourgane Mamaïev – Volgograd (Russie)

Ivan Blot

Ivan Blot

Ivan Blot, ENA, docteur ès sciences économiques, inspecteur général honoraire de l’administration, ancien député du Pas-de-Calais et ancien député européen, auteur de nombreux ouvrages dont « La démocratie directe », « L’oligarchie au pouvoir », « La Russie de Poutine, « L’homme défiguré ». Il est membre de l’Académie catholique de France. Il est aussi membre du comité des experts de Rethinking Russia et du Club d’experts de Valdaï, proches de la présidence de la Fédération de Russie.
Ivan Blot