Articles

Loi Du Chaos

Mystique matérialiste et indéterminisme métaphysique (3/3)

Frédéric Villaret, docteur en sciences. Spécialité : ingénierie écologique des écosystèmes artificiels

♦ La Modernité à l’origine de la mondialisation actuelle repose, entre autres, sur une Mystique matérialiste animant sa composante noosphérique. Cette Mystique matérialiste est alimentée par la science moderne née il y a cinq siècles. Or, l’indéterminisme métaphysique s’imposant dans cette science moderne au cours du XXe siècle fragilise cette mystique matérialiste. Cette Modernité, dont le Mondialisme cosmopolite est une des conséquences, va-t-elle alors s’effondrer, elle aussi, laissant la place à d’autres perspectives politiques ?

Cet exposé philosophique est présenté ci-après sous la forme de trois volets successifs.


3/3

VII/ VIII – Le paradoxe entropique

Changer de paradigme cognitif faciliterait la mutation de notre paradigme métapolitique de référence. Explication

  • L’entropie : source de jouvence et de mort

Il y aurait donc des milliers de pages à écrire sur l’entropie. Il y a ce que l’on sait désormais et ce que l’on envisage à la lueur des nouveaux éclairages que sa compréhension apporte à notre connaissance. Malheureusement, ce front de recherche est complètement figé en France alors qu’il prospère ailleurs. Pourtant, la littérature nous est accessible. L’Ecole de Bruxelles, avec à sa tête Ilya Prigogine, eut beau réaliser quelques incursions à Paris dans les années 1970-1980, elle est encore largement ignorée, meilleure façon de la combattre au nom d’un paradigme cognitif alimentant une posture politique, elle aussi stérile, ânonnant croissance, croissance, croissance… avec la conviction du condamné.

Pourtant, il serait judicieux que ces thèmes soient portés par de brillants esprits et pas seulement abandonnés à des francs-tireurs esseulés. L’avenir de nos écosystèmes et de nos lignées bio-sociales en dépend. Mais le prix à payer est une remise en cause fondamentale des présupposés les animant aujourd’hui, présupposés forgés à une époque bien différente de celle que nous vivons aujourd’hui. Ainsi, intégrer l’ignorance, le désordre, l’incertitude, etc., dans le champs des connaissances nous éviterait de désespérantes déconvenues. La fonction écosystémique de l’entropie revêtirait alors une fonction cardinale.

Cette entropie a, en effet, une dimension paradoxale dans la mesure où elle condamne les systèmes en non-équilibre à leur fin, tout en leur permettant d’explorer de nouvelles configurations et donc de garantir leur pérennité. D’autres composantes ont cette caractéristique. On citera l’oxygène qui, en excès, détruit le monde vivant tout en garantissant sa survie quand il est bien régulé. Ces effets paradoxaux sont connus.

Mais l’entropie ajoute une dimension intéressant le philosophe dans la mesure où là encore il y a un prix à payer comme en physique quantique : celui d’une ignorance irréductible. En effet, la fluctuation thermodynamique générée par la composante entropique des systèmes en non-équilibre thermodynamique n’est pas éligible à la physique déterministe. L’entropie ne se définit pas et, donc, ne se mesure pas.

Pourtant, l’entropie, directement associée au monde de la thermodynamique, participe à une rupture avec suprémacisme scientiste garant de la Vérité contre le sens commun. L’Allégorie de la caverne stigmatisant des hommes enchaînés prenant les ombres créées par un feu dans une grotte pour la réalité s’en trouve fragilisée. La science ne combat pas toujours le sens commun. Les ombres existent bel et bien comme premier contact avec un Réel. Aussi la thermodynamique envisagée comme la science du sens commun n’a peut-être pas l’élégance intellectuelle de la Mécanique, mais fournit tout autant des éclairages précieux pour notre vie de tous les jours. Les écologues l’ont utilisée pour identifier des principes de fonctionnement des écosystèmes absolus, nous concernant directement. La fonction écosystémique de l’entropie en est une des pierres angulaires, mais il y en a d’autres, notamment sur la complexité… La dynamique écosystémique y est alors envisagée comme la résultante d’une dialectique entropie-complexité. Mais pas seulement.

Force est, alors, de s’interroger sur notre capacité à identifier demain l’entropie. Pourrons-nous l’entrevoir dans un cadre déterministe porté par la Mécanique céleste ou, plus humblement, d’un point de vue statistique ? Ou serons-nous obligés d’admettre définitivement qu’elle fournit des éclairages sur le fonctionnement des écosystèmes, mais au prix d’une incertitude irréductible ? Une sorte de physique incomplète cristallisée par l’indéterminisme métaphysique. La première victime de cette posture imposée par l’évolution de la Science au XXe siècle est la Mystique matérialiste. Or, elle fonde nos pratiques politiques.

  • Métapolitique et paradigme classique

Les savoirs de référence de notre Modernité techno-industrielle sont élaborés dans le paradigme classique. Par un effet récursif, seules les connaissances éligibles aux postulats de ce paradigme sont considérées a posteriori comme valides. Le triomphe du capitalisme comme pierre angulaire de l’organisation sociale a permis, par la techno-science prospérant grâce à ce paradigme, d’imposer cette vision comme la seule référence politique admise aujourd’hui. Tout le reste doit donc être combattu et éliminé. Il est vrai que jamais notre monde n’a disposé d’autant de biens et de services accessibles. Nous vivons un Age d’or sous cet angle. Comme déjà dit, la pauvreté a crû, mais celle-ci est la conséquence de cet enrichissement. Dans des circonstances plus tendues, ces pauvres ne vivraient pas. Ils profitent donc eux aussi de cette prospérité, paradoxalement, qui leur permet de survivre. Il n’y a plus ni famine, ni épidémies sur terre. Combien serions-nous si on supprimait toutes les assistances sociales et médicales que notre prospérité permet ?

Malgré une crise écologique s’aggravant et une crise environnementale mal contenue, l’immense majorité adhère encore à ces visions dont l’ultra-artificialisation de l’écosphère est la finalité. Aujourd’hui, une nouvelle alternative est apparue opposant une vision éco-identitaire de notre avenir à une perspective cosmopolite dominante dont les prosélytes avancent les « progrès » de l’Humanité pour justifier leur domination et la fin programmée des identités nées de l’évolution et de l’histoire. A ce titre, la disparition des peuples, des races, mais aussi des tigres noyés dans un ensemble métissé aseptisé sur-artificialisé est la conséquence ultime du Progrès.

La science issue du paradigme classique a montré la voie en identifiant les connaissances incontestables justifiant la réalisation de cette ambition théo-téléologique. Le monde parfait en est la fin. C’est le Paradis. Les autres connaissances sont à combattre ou à ignorer car elles fragilisent cette perspective. Or, elles s’imposent aujourd’hui, malgré les attaques subies. Depuis sa création jamais le Second principe de la thermodynamique ne fut mis à mal, et pourtant les attaques se succèdent avec la régularité du métronome.

La conséquence est qu’aujourd’hui cette même science montre que ce paradis est impossible à réaliser car il ne pourrait tout simplement pas exister. Il existe et existera toujours une composante irréductible et irrépressible dans la dynamique des systèmes en non-équilibre – de l’individu à l’écosystème – imposant désordre, aléa, ignorance, flou, etc., en contravention avec l’idéal d’une science assumant être capable de tout révéler. Les biosociologues associent tout cela à l’entropie consubstantielle à nos écosystèmes. Relevons aussi qu’émerge maintenant une vison écosystémique de l’individu. Nous ne serions que le produit de l’association d’entités diverses dont plusieurs milliards de microorganismes. Or, pour un politicien lambda d’aujourd’hui, encore animé d’une vision… moderne, le progrès de la connaissance permettra le progrès de l’Homme. Cette vulgate scientiste est toujours très active, mais, c’est vrai, chez des gens assez âgés, maintenant. Ils dominent encore les esprits de nos contemporains. Beaucoup de jeunes gens, cependant, admettent, en le formulant différemment, que la mystique matérialiste animant notre paradigme politique se fissure. D’où le constat de plusieurs paradoxes, notamment celui d’une classe politique animée par des convictions complètement déconnectées de la réalité. Le monde a changé, d’une part, et notre façon de penser ce monde aussi. Il ne s’agit plus de vouloir créer le monde parfait, mais simplement de lui permettre d’exister dans le bruit, le désordre et l’incertitude nécessaires à sa pérennisation.

Ainsi, pour l’écologiste, le succès sera quand les loups et les Européens, au sens souchien du terme, produits du même écosystème, pourront coexister sur le territoire les ayant engendrés ; au même titre que les Arabes et les oryx dans leurs territoires semi-désertiques ou les Africains avec les lions et les éléphants dans les climats tropicaux, etc. En Afrique, hyènes et humains vivent déjà depuis des siècles en symbiose dans de nombreuses agglomérations. Idem en Russie avec les ours. Et ainsi de suite pour chaque territoire singulier de l’écosphère que l’on pourra continuer à visiter, certes, mais sans pouvoir s’y installer car l’individu serait alors découplé de son écosystème d’origine. Cette approche serait constitutive d’un écohumanisme à créer pour associer l’ambition théo-téléologique inscrite dans notre civilisation européenne et les réalités nées de l’évolution et de l’Histoire.

L’indéterminisme métaphysique ébranlant la mystique matérialiste, fondement de notre paradigme métapolitique dominant, s’exprimant dans tout le spectre politique visible n’a donc plus beaucoup de temps devant lui. Un autre paradigme politique renouant avec les déterminismes naturels et les impératifs écosystémiques contemporains s’impose. Mais on ne le formalise pas encore parfaitement. Ce travail reste à faire.

VIII/ VIII – Et pour conclure

Intégrer les SurEnvironnement dans nos pratiques sociales impose de changer de paradigme métapolitique. Là est le défi ultime que nous avons à relever pour nous garantir un avenir. Une des victimes en sera la Mystique matérialiste, mais pas que… Explication :

La mystique matérialiste se fissure. Et pourtant, elle continue d’animer le paradigme cognitif de la Modernité. Elle repose sur le postulat que le monde est connaissable et prévisible. Le dévoiler permet le Progrès et la réalisation de l’ambition biblique de recréer le Paradis perdu sur terre, ambition ultime de la Modernité. Une des conséquences politiques de cette posture est la mondialisation cosmopolite d’aujourd’hui. Or, cette mystique matérialiste est grangrenée par un indéterminisme métaphysique que la Science – sa matrice – a engendré pendant le XXe siècle. Son paradigme cognitif s’effondrant, ce mondialisme cosmopolite vit-il ses derniers moments ? La Modernité envisagée comme le catalyseur de cette dynamique est-elle condamnée ?

Les quelques lignes proposées au lecteur ne peuvent résumer une incommensurable littérature sur le thème du paradigme fondant la Modernité. Celle-ci repose sur plusieurs fondements. Deux d’entre eux, cependant, méritent une attention particulière car aujourd’hui nous savons qu’ils sont fragiles :

-le premier postule la singularité de l’Homme dans la Physis avec, comme conséquence, la construction d’un paradigme métapolitique reposant sur la dualité « Environnement/SurEnvironnement ». Construire un Environnement a engendré la sur-artificialisation de l’écosphère en reléguant la Nature au rang de SurEnvironnement. La crise écologique en est la conséquence. Or, les mutations du temps présent imposent de changer cette perspective. Le défi de l’anthroposphère désormais est d’intégrer ces SurEnvironnement à nos pratiques sociales (3) dont le principal : la Nature, conçue juridiquement comme l’ensemble des biens inappropriés ;

-le second est une ambition ontologique reposant sur le postulat que le réel est connaissable. L’esprit humain aurait la possibilité de le connaître. La science moderne, branche majeure de la philosophie, impose désormais un indéterminisme métaphysique ébranlant la mystique matérialiste fondement d’une Modernité dont l’artificialisation de l’écosphère est le but. La société techno-industrielle en est la conséquence. C’est elle qui est à l’origine de la crise écologique, de l’explosion démographique et concrètement des migrations interclimatiques d’aujourd’hui. Or, son paradigme de référence nourri d’exégèse biblique et de philosophie déterministe se fissure.

Ces deux mutations que nous vivons actuellement nous font entrer dans le troisième âge de l’Humanité.

Après avoir connu l’enfance de notre origine jusqu’au début de l’Histoire – depuis environ 3000 ans –, nous avons connu une adolescence sous l’égide de la Modernité aboutissant au monde d’aujourd’hui largement anthropisé et se percevant comme une singularité. Nous entrons dans la troisième étape correspondant au stade climacique (de climax) d’un écosystème arrivé à maturité. Nos pratiques sociales seront tout autant modifiées par cette mutation que celles que nous connûmes en passant du stade pionnier de l’ère préhistorique à celle de l’Histoire dont la Modernité fut l’animatrice.

En conclusion cela ne sert à rien d’envisager le passé comme un refuge. Tout est à inventer désormais pour une raison simple : le monde a changé.

Les écologues connaissant bien ces mutations dans les écosystèmes sont à disposition pour fournir quelques éléments de réflexion, réflexions nécessaires pour envisager le Devenir, mais… le prix à payer pour garantir le Devenir est cependant d’admettre une incertitude irréductible sur l’Etre. Aussi, nombreux sont ceux convaincus qu’il faut désormais associer une incertitude à chaque connaissance… Fonder l’ontologie sur une Mystique matérialiste fut une ambition louable, mais force est de reconnaître qu’elle est désormais vaine.

Ce rapport de l’Être au Devenir a animé la philosophie depuis Parménide et Héraclite, donc au début de l’Histoire. Aujourd’hui, on connaît l’issue : l’impossibilité tout à la fois de connaître l’Etre et le Devenir. Une conséquence juridique concrète en est le principe de précaution, réponse juridique à l’indéterminisme métaphysique limitant la portée des politiques de prévention. Polémia en a déjà parlé (4).

Frédéric Villaret
Mai 2017

Notes :

 3.« Intégrer les SurEnvironnement dans nos pratiques sociales » :
4.« Principe de précaution et indéterminisme métaphysique » :

Correspondance Polémia – 25/05/2017

Image (note de la rédaction) : Ilya Prigogine, né le 25 janvier 1917 à Moscou et mort le 28 mai 2003 à Bruxelles, est un physicien et un chimiste belge d’origine russe. Il a reçu le prix Nobel de chimie en 1977, après avoir reçu la Médaille Rumford en 1976. Il est connu surtout pour sa présentation sur les structures dissipatives et l’auto-organisation des systèmes, qui ont changé les approches par rapport aux théories classiques basées sur l’entropie. (Source : Wikipedia)

Frédéric Villaret

Docteur en sciences. Spécialité: ingénierie écologique des écosystèmes artificiels. Chef d'entreprise et enseignant-chercheur indépendant, il se consacre désormais à proposer une interprétation écologique des enjeux politiques contemporains, notamment pour la fondation Polémia.

Les derniers articles par Frédéric Villaret (tout voir)