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Une autre vision du management, avec Philippe Schleiter

Management : vers le retour du chef ?

Par Eric Blanc ♦  Il y a quelques semaines, Michel Geoffroy – qui vient de sortir son ouvrage La Super-classe contre les peuples – partageait avec les lecteurs de Polémia une critique enthousiaste d’un livre dédié… au « management » ! Cette semaine, c’est au tour d’un autre contributeur Polémia de dire tout le bien qu’il pense de cet ouvrage, rédigé par Philippe Schleiter. Il faut dire que ce Management Le grand retour du réel plaide pour le retour d’une figure honnie par les égalitaristes : celle du chef.
La hiérarchie étant une valeur de plus en plus décriée, cet ouvrage jette évidemment un lourd pavé dans la mare tranquille du « management » d’entreprise. Une bonne raison de s’y intéresser de plus près.
Polémia


Vade retro manager ?

Le Chef est né avec le groupe. Il a d’abord conduit le clan à la chasse ou sur le chemin de la guerre, puis il a administré le village ou le comté, conduit des régiments d’une conquête à l’autre, mené des vaisseaux vers de nouvelles terres et de nouvelles richesses. La terre se rétrécissant et les vecteurs d’aventure évoluant, le Chef a inventé et investi l’entreprise, se fixant et fixant au groupe des défis d’un genre nouveau. La nature ayant de tous temps rejeté l’anarchie, la présence du Chef répondait à une loi naturelle évidente qui veut que seuls les solitaires ne se plient pas à une autorité. Le Chef avait ainsi traversé les siècles, adaptant son mode de commandement aux évolutions institutionnelles et sociales mais assumant sans faillir (ou presque) les décisions dont dépendait le sort du groupe.

Sa grandeur s’est gravée dans notre langage quotidien : le Chef d’Orchestre dirige des musiciens pour obtenir une harmonie collective, le Chef de Gare donne l’ordre à des trains de partir, le Chef étoilé règne sur les palais, le Chef d’État s’assoit au sommet, et le Chef d’Entreprise est salué dans la presse pour sa stratégie.

Puis vinrent les années du doute et de la mauvaise conscience : était-il humain de donner des ordres à d’autres bipèdes construits à notre image ? Pouvait-on vraiment exiger des efforts de la part de collaborateurs soucieux de leurs loisirs ? Fidélité et honnêteté ne seraient-ils pas des mots grossiers ? Pour aller parler métier et vie quotidienne dans les ateliers sans être soupçonné de paternalisme, ne valait-il pas mieux se cacher derrière des méthodes de performance japonaises aux noms barbares mais rassurants de modernité ? De quel droit les hommes s’accaparaient-ils ainsi les postes de responsables des forges, du marteau-pilon et des tunneliers quand des femmes pouvaient y apporter leur sens de l’écoute et de la psychologie ? Vade-retro macho-manager!

Les gourous du management, souvent auto-proclamés outre-Atlantique, s’engouffrèrent dans cette brèche du doute pour distiller leurs platitudes bien-pensantes, reflets d’une société perdant ses repères et n’ayant d’inventif que les termes utilisés pour baptiser de nouvelles pratiques démissionnaires.

L’entreprise a besoin de racines

L’excellent ouvrage de Philippe Schleiter (Management : le grand retour du réel) nous annonce un nouveau retournement possible qui voit revenir à la surface des mots et des concepts un bon sens qui sommeillait chez de nombreux managers confrontés au terrain.  « Notre monde a besoin de chefs. Il n’en a même probablement jamais eu autant besoin ». Cette affirmation secoue d’autant plus fort qu’elle est solidement étayée sur une nécessité affirmée pour les managers d’être les vecteurs de cohésion dans des entreprises qui souffrent d’une perte d’identité et cherchent leurs repères, d’être exemplaires et visibles pour des collaborateurs lassés d’un égalitarisme sans relief, et de savoir prendre et assumer des décisions dont un vague collectif managérial n’accouchera jamais.

Philippe Schleiter, fort d’une longue expérience de conseil aux entreprises en matière de management du changement, mise sur le contexte de crise et de lutte pour leur survie auquel les entreprises font face pour ressusciter une saine autorité, celle qui connaît les hommes et leurs métiers et qui partage leur quotidien. Il n’est plus temps d’enfiler des perles en séminaires ou de jouer au baby-foot pour mieux réfléchir ! Je partage d’autant plus cet espoir que la crise est toujours restée un révélateur inusable de managers : toute industrie à risques, chimique, pétrolière ou nucléaire, connaît de ces grands moments mobilisateurs qui vont regrouper autour de vrais décideurs, ceux qui écoutent, réfléchissent puis montrent le cap, les hommes chargés de faire face à un évènement critique. Je peux témoigner que les gens d’usine ou de chantiers raffolent de ces crises fédératrices, même s’ils rechigneront à se l’avouer, car elles sont de belles réminiscences aventureuses qui les réveillent d’une certaine torpeur souvent trop administrative.

Quel que soit le thème abordé – il y en a 15 que notre consultant de combat qualifie de « cartouches pour ne pas être démuni » -, cet ouvrage reste un hymne au bon sens et aux valeurs, un hymne que tous les managers de terrain, malmenés entre des modes auxquelles il est de bon ton d’acquiescer et des réflexes encore sains, attendaient pour affirmer leur capacité à réveiller leur naturel et à lutter en braves. Il explicite ce que nous sentions tous, ce que nous savions encore au fond de nous-mêmes : que l’entreprise est une communauté humaine et solidaire dont les femmes et les hommes ont besoin pour s’épanouir, qu’elle peut et doit leur proposer des défis qui les grandissent et qu’elle n’a pas à rougir de son identité et de sa culture, qui, au contraire, sont les fanions que ses collaborateurs souhaitent porter hauts et fiers.

Quel est notre avenir et celui de nos entreprises dans une économie mondialisée ? Pouvons-nous croire en la survie industrielle de notre vieux continent ? À nous qui sommes pris dans l’étau de nos contradictions, défenseurs de nos racines et de nos communautés nationales mais tous confrontés aux réalités du « business » qui nous fait vivre, ce chapitre– « Mondialisation : vaincre ou mourir »- apporte la réponse la plus brillante et la plus salvatrice du livre. Collaborateurs plus ou moins éloignés de groupes multinationaux, conscients des aspects interculturels qui régissent les relations entre leurs filiales réparties à travers le monde, nous trouvons sous la plume de Philippe Schleiter des raisons de croire qu’une certaine réconciliation est encore possible entre « global et pluriel ». « Les entreprises ont besoin de racines » ! Ces racines vont chercher dans la terre de leur histoire la sève de leur succès de demain. Nos élites nomades doivent très vite comprendre que des profits désincarnés ne seront jamais des moteurs pour leurs troupes, que celles-ci ont besoin d’une triple identité – familiale, nationale ou régionale, et professionnelle- et que ces trois identités répondent aux mêmes logiques : un récit fondateur, une communauté, des rites, et une vision d’avenir raisonnablement ambitieuse.
Le livre de Philippe Schleiter prend le contre-pied des (trop) nombreux ouvrages consacrés au management : servi par une écriture limpide, enrichi de nombreuses références, il ne livre pas des recettes mais nous offre une analyse en profondeur des ressorts du management, un management qui peut trouver une nouvelle voie entre le cynisme matériel et désabusé des gestionnaires de fonds, la naïveté passéiste des syndicalistes de papa et une posture inefficace d’animateurs d’aumônerie.

Eric Blanc
11/04/2018

« Management : le grand retour du réel », Philippe Schleiter, VA Editions, novembre 2017, 200 p., 18 €

Source : Correspondance Polémia

Crédit photo : VA Editions


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