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L'intervention turque en Syrie analysée par le Général Delawarde

L’intervention turque en Syrie analysée par le Général Delawarde

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Par le Général (2S) Dominique Delawarde – Ancien chef « Situation-Renseignement-Guerre électronique » à l’État-major interarmées de planification opérationnelle ♦ Voici reproduit ci-dessous une analyse sur la situation géopolitique explosive du Proche-Orient par un fin connaisseur des enjeux régionaux. Cette analyse date du 13 octobre – d’avant le cessez-le-feu donc – mais sa pertinence n’est en rien remise en cause par les récents événements.
Polémia


Pour comprendre l’intervention turque « Source de paix » aux frontières Nord Est de la Syrie, il faut la replacer dans le cadre géopolitique global du théâtre syrien et analyser la position de chacun des acteurs qui interfèrent encore dans la guerre civile en cours, et surtout les conséquences probables de cette intervention.

Qui va y gagner et qui va y perdre ?

Les acteurs

Commençons par une analyse rapide des différents acteurs :

 1 – Les kurdes, soutenus et armés par les américains, les israéliens et les européens, contrôlaient, jusqu’à ces derniers jours, 28 % du territoire national syrien et 15% de sa population, pour l’essentiel à l’Est de l’Euphrate. Ils représentaient, avec les SDF (Syrian Defense Forces), dont ils constituaient le noyau dur, une épine dans le pied du gouvernement légal syrien de Bachar el Assad. sans l’avoir jamais vraiment affronté.

Les kurdes espéraient en effet pouvoir négocier, en position de force, une très large autonomie sur des territoires qu’ils souhaitaient le plus vaste possible. Certains luttaient pour l’autodétermination et se prenaient même à rêver d’un état kurde soutenu par les américains, par Israël, et par l’Europe, contrôlant les gisements de pétrole à l’Est de l’Euphrate et constituant une sorte d’obstacle à l’influence iranienne dans la région et à sa pénétration en Syrie et au Liban.

2 – Les syriens loyalistes contrôlent aujourd’hui 68% du pays et plus de 80% de sa population. Ils sont soutenus par la Russie, l’Iran et le Hezbollah, ainsi que par les milices populaires irakiennes Hachd al-Chaabi majoritairement chiites. Ils reconquièrent peu à peu leur territoire et sont engagés aujourd’hui  face aux djihadistes et à l’ASL (armée syrienne libre), soutenus par les turcs et les occidentaux, dans la région d’Idlib.

Pour que la reconquête de son territoire soit complète, le gouvernement syrien auraient dû, tôt ou tard, régler le problème Kurde-SDF à l’Est de l’Euphrate, soit par la négociation, soit par la force ce qui aurait pu prolonger la guerre civile et causer toujours plus de victimes et de destruction.

3 – Les israéliens sont farouchement pro-kurdes et surtout contre un retour de la paix en Syrie sous l’égide de Bachar el Assad car cette situation favoriserait, selon eux, la création d’un trop puissant arc chiite Iran-Irak-Syrie-Liban à sa frontière, alliance qui pourrait menacer l’existence de l’état hébreu. Cette position israélienne est partagée par l’ «état profond US» néoconservateur et soutien indéfectible de l’état hébreu, mais aussi par certains « états profonds » européens et leurs médias mainstream, notamment UK et FR qui entraînent le reste de l’UE.

4 – Trump, lui, se souvient de ses promesses électorales de 2016 lorsqu’il disait vouloir retirer les troupes US des guerres sans fin, sans résultats et surtout très coûteuses. Il pense que le soutien à Israël a des limites et qu’il a déjà fait beaucoup (Jérusalem et Golan). Il s’oppose à l’état profond US sur ce sujet mais il est soutenu aujourd’hui par une partie importante de son administration et de l’armée. Il prépare déjà une nouvelle élection, celle de novembre 2020…

5 – Erdogan cherchait depuis longtemps à réduire ce qu’il appelle la menace kurde à sa frontière sud. Il refuse absolument, avec les iraniens, les irakiens et les syriens, la création d’un état kurde dans la région, ce qui est l’un des rares points d’accord total entre ces 4 pays. Il lui fallait attendre l’opportunité pour obtenir un double feu vert et donc faire un double deal: l’un avec l’incontournable Trump et l’autre avec Poutine.

6 – L’Iran, soutien de la première heure de la Syrie, mais ennemi mortel d’Israël, de «l’état profond US» pro-Israël et de leurs alliés européens (également pro-Israël) est, depuis 12 ans, membre observateur de l’OCS (Organisation de Coopération de Shangaï). Son territoire jouxte le flanc Sud-Ouest de l’OCS. Une agression contre lui pourrait être interprétée par l’OCS, et surtout par les russes, comme une tentative de «grignoter» ou d’affaiblir l’alliance eurasiatique d’autant que la politique d’extension toujours plus à l’Est de l’OTAN en Europe constitue un fâcheux précédent.

Le soutien sans faille des iraniens chiites à leurs frères musulmans palestiniens, à majorité sunnites, est un obstacle évident aux ambitions expansionnistes de l’état hébreu et au «deal du siècle» concocté par Jared Kushner, gendre et conseiller de Trump, mais surtout membre militant de la diaspora juive américaine.

L’Iran rivalise également avec l’Arabie Saoudite pour le leadership régional. Il soutient les minorités chiites qu’il estime ostracisées, voire persécutées dans certaines monarchies du Golfe. Il soutient donc, non sans succès, la révolution yéménite houthie en guerre contre une coalition dirigée par l’Arabie Saoudite et soutenue par les occidentaux.

7 – La Russie de Poutine est devenue, grâce à son intervention réussie de 2015 en soutien du gouvernement légal de Syrie, et grâce à son alliance sur le terrain avec le Hezbollah libanais et les iraniens, un acteur incontournable de la crise syrienne. En outre, le petit coup de main «renseignement» donné à Erdogan lors de la tentative de coup d’état dont il a été l’objet en Turquie, a considérablement réchauffé les relations russo-turques. ….. et refroidi les relations de la Turquie avec ses alliés occidentaux de l’OTAN.

Par ailleurs, les innombrables rencontres entre les dirigeants russes, iraniens et turcs à Astana ou Sotchi, de même que les nombreux tête à tête entre Netanyahu et Poutine sur le sujet syrien ont permis à Poutine et à la diplomatie russe, qui ne sont les ennemis de personne et parlent avec tout le monde (y compris avec Ben Salmane), de s’ériger en «maître du jeu» aux Proche et Moyen-Orients.

La Russie est indéfectiblement attachée à son allié syrien. Elle a pour objectif de rétablir une Syrie en paix et exerçant sa souveraineté sur l’intégralité de son territoire. Pour obtenir ce résultat, elle sait qu’il faudra que le gouvernement syrien rétablisse sa souveraineté sur le territoire contrôlé par les kurdes à l’Est de l’Euphrate. Pour éviter d’avoir à le faire par la force, il faudrait que les kurdes demandent eux même à rejoindre le giron de l’état syrien pour être protégés.  C’est ce qui devrait se passer avec l’intervention turque.  Le contrôle de l ‘Est de l’Euphrate devrait donc être récupéré par les forces syriennes sans violence.

Après tout, cette intervention ne porte peut être pas si mal son nom: «Source de Paix»…….

8 – Les européens ? Inutile d’en parler. Ils ont été inexistants dans cette affaire et restent désormais quantité négligeable aux Proche et Moyen-Orients.

Les faits

Les pièces étant posées sur l’échiquier Proche et Moyen-Oriental, voyons ce qui s’est passé.

Il n’est pas besoin d’être un grand spécialiste de géopolitique pour savoir que cette intervention n’a pu être déclenchée par Erdogan que par un double feu vert obtenu grâce à un double deal avec Trump et Poutine. L’Europe n’a évidemment pas été consultée sur cette affaire car elle n’a aucun moyen de compter sur le terrain pour s’opposer à l’entente, en coulisse, de Trump, Poutine et Erdogan. Quant à la Syrie et à l’Iran, ils ont pu, au-delà des discours de façade à l’attention de leurs opinions publiques, voir un intérêt à cette intervention turque: celui de voir les kurdes rentrer volontairement dans le giron de l’état syrien sans exigences excessives et surtout sans violences.

1 – Le feu vert de Trump et le deal qui l’a précédé.

Trump veut accomplir sa promesse électorale de 2016 et ramener un maximum de soldats «à la maison». Il a aujourd’hui d’autres préoccupations qui supplantent largement la seule protection d’Israël (Chine, Amérique du Sud….). Il estime en avoir assez fait pour ce pays (reconnaissance de l’annexion du Golan et de Jérusalem comme capitale de l’état hébreu). Il estime aussi que le coût de ces guerres sans fin et sans résultats au Moyen-Orient pour la seule protection d’Israël (8 000 milliards de dollars, selon lui) est prohibitif pour les contribuables et pour l’économie US. Il tient à aussi à conserver la Turquie dans le giron de l’OTAN le plus longtemps possible.

Il a donc dû conclure un deal avec Erdogan dans les termes suivants: «Oui à une intervention, à condition de ne pas taper trop fort et de ne pas aller trop loin, et à condition de s’opposer à l’extension de l’influence iranienne dans la région». Erdogan a dû promettre, on verra ce qu’il tiendra…..

2 – Le feu vert de Poutine et le deal qui l’a précédé.

Poutine souhaite un retour rapide à la paix, une reconstruction de la Syrie et surtout le respect de l’intégrité de ses frontières reconnues par l’ONU.

Le deal avec Erdogan pourrait avoir été le suivant : «Oui à une intervention à condition  de ne pas taper trop fort et de ne pas aller trop loin, mais surtout en échange de l’engagement solennel de se retirer dès que les kurdes seront rentrés dans le rang  et dans le giron de l’état syrien et que la situation sera stabilisée. Ils ne représenteront donc plus une menace pour la Turquie lorsque l’Est de l’Euphrate sera sous total contrôle du gouvernement central syrien.» Erdogan a dû promettre, on verra ce qu’il tiendra…

Chacun doit bien comprendre que, dans les déclarations faites par les grands leaders politiques mondiaux à l’attention de leurs opinions publiques, déclarations abondamment relayées par les médias dans le cadre d’une véritable guerre de l’information, il y a forcément un jeu de rôles, notamment pour ceux qui se satisfont de cette intervention, tout en la condamnant du bout des lèvres (Poutine, Trump, Rohani, Bachar).

Les grands perdants sont probablement les seuls sincères dans leurs condamnations et leurs protestations. Il s’agit d’Israël, des kurdes et des européens qui voient leurs objectifs de politique étrangère aux Proche et Moyen-Orients s’effondrer…

Les Kurdes ont choisi le mauvais camp. Ils ont joué et perdu… Décidément, la solidité et la fiabilité d’une alliance avec les USA restent bien fragiles… Réfléchissons-y bien alors que se profile la réactualisation du concept stratégique de l’OTAN dans les mois qui viennent…

Le parti pro-Israël de la Maison Blanche a donc perdu une manche. Mais l’histoire n’en restera probablement pas là… Wait and See.

Dominique Delawarde
20/10/2019

Source : Correspondance Polémia

Crédit photo : Domaine public

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