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Lettre ouverte au ministère de la solitude

Lettre ouverte au ministère de la solitude

4ème Forum de la Dissidence le 17/11 à Paris : la billetterie est ouverte !

Par Jure Georges Vujic, écrivain franco-croate, avocat, géopoliticien, contributeur de Polémia ♦ La Grande-Bretagne vient de créer un secrétariat d’Etat destiné à lutter contre la solitude. De quoi inspirer Jure Georges Vujic qui livre à nos lecteurs une chronique acide.


Mesdames, Messieurs,

Ayant tout d’abord écrit au Ministère de la vérité qui m’a répondu que la vérité objective n’avait rien à voir avec la solitude, qui elle est très subjective, je vous écris car je viens d’apprendre que la Grande-Bretagne (ce si beau pays qui a inventé le colonialisme, les premiers camps lors de la guerre des Boers, les prisons – cf. le panoptikum de J. Bentham -, le malthusianisme, l’eugénisme – cf. Francis Galton -, l’ultralibéralisme tatcherien, votre si beau pays où la protection de l’enfance est un trafic légalisé) vient de créer un secrétariat d’Etat destiné à lutter contre la solitude. Selon les dernières statistiques britanniques, plus de 200 000 personnes passent souvent un mois sans parler à personne. Cette situation que certains spécialistes appellent une situation de « mort sociale », touche l’ensemble du monde occidental, libéral et capitaliste, de sorte que l’on assisterait à une forme d’épidémie de solitude, la solitude étant transmissible et contagieuse.

J’y vois un certain paradoxe : après des décennies de matraquage idéologique sur les bienfaits émancipateurs du communisme et du capitalisme de marché, nos sociétés subissent de plein fouet les contrecoups de l’hyper-communication, de l’impératif du festif permanent, du progrès des technologies de communication (smartphone, internet, réseaux sociaux) qui devaient rapprocher les hommes et briser l’isolement social. Malheureusement il n’en est rien, la communication virtuelle s’est transformée en autisme narcissique, la liberté illimitée sans fin en désœuvrement, alors que le confort matériel confine avec la misère spirituelle et affective. Le capitalisme de marché étant par essence un principe de dé-liaison, de déstructuration du collectif, des liens de solidarité familiale et sociale, il s’avère qu’aujourd’hui la solitude nécessite des soins palliatifs que vont administrer le plus souvent ceux-là même qui propagent l’anomie et l’égoisme sociale généralisée.

A vrai dire et pour être sincère, je ne savais pas que la solitude était une maladie, car avant il suffisait de sortir, de rencontrer les autres, sans en faire un drame, et comme dirait la chanson de Gilbert Bécaud « la solitude ca n’existe pas », alors qu’aujourd’hui on en parle, on va chez le psychiatre du coin, on fait des thérapies de groupe.
Il est vrai qu’il faut distinguer entre solitude choisie et volontaire véritable vecteur de grâce, et la solitude subie, douloureuse qui s’apparente à une sorte de mort clinique. En effet, comment ne pas évoquer ces exploits solitaires, les retraites volontaires des mystiques hors de ce monde surpeuplé ? Les « solitaires » de Port-Royal et les romantiques exaltant la solitude ?
Oui mais tout le monde ne peut pas être trappiste ou Charles de Foucauld, le capitaine Cousteau, ou Lord Byron. Chez la grande majorité des solitaires lambda, la solitude se solde le plus souvent par la consommation chronique d’alcool, de drogue et d’antidépresseurs. A ce propos, votre société qui tient le record du taux d’alcoolisme chez les adolescents, est connue pour le « binge drinking », qui fait référence à l’équivalent français du syntagme « défonce par l’alcool ». Une façon comme une autre de noyer sa solitude et l’ennui.

Serions nous tous devenus des sortes Locus Solus (comme dans le roman de Raymond Roussel), des morts vivants solitaires errants dans des non-lieux insipides et consuméristes ?
Je suis persuadé que votre ministère de la solitude, tout comme votre homologue le ministère de la vérité chez Orwell, trouvera un solution prophylactique, normativiste et technique à ce fléau social, en tant que cause nationale voir universelle. Peut-être êtes-vous en voie de mettre sur le marché la fameuse résurrectine du Locus Solus, cette seringue sérum, qui revigorera ces individus en solitude, en reproduisant les moments marquants de leur existence ? J’en suis certain, et cela permettra aussi en passant à l’industrie pharmaceutique d’engranger des profits conséquents.

Il est vrai que la situation est urgente, car il est nécessaire d’éviter que la solitude donne de fâcheuses idées subversives aux sujets solitaires, qu’ils passent du solitaire au radical, qu’ils se radicalisent… Qu’ils se transforment en affreux fachos, en Unabomber, ou en djihadiste de la troisième génération, le fameux gars passant inaperçu, très poli et gentil avec les voisins qui se fait exploser de bon matin en pleine école…

Je ne comprends pas, j’ai pourtant participé à la recension du dernier calcul du coefficient du bonheur. Le ministère de la vérité travaille en étroite relation avec l’ONU, qui est l’instance ultime pour dévoiler les 6 critères de bonheur (le PIB par tête, l’espérance de vie, la générosité, l’absence de corruption, la possibilité d’avoir quelqu’un sur qui compter et le sentiment d’être libre de faire ses propres choix) et calculer le coefficient.
Pour ce faire, je vous saurai gré de m’adresser une copie de l’échelle de solitude, la fameuse Loneliness Scale de l’Université de Californie et Los Angeles (UCLA) qui me permettra de confronter mon degré de solitude au coefficient de bonheur. Cela ne devrait pas être très compliqué.
Je suis sûr que vous allez prendre très vite les mesures adéquates de lutte contre la solitude . En attendant, j’attire votre attention sur le fait que le contamination de solitude touche de plus en plus de jeunes dépendants de l’internet et du smartphone et que les mesures du style Pies and Pints (repas du troisième âge dans des pubs) ou Knit and Natter (tricot et papotage), voire les soirées Alzheimer cafés, sont inadaptées à une telle population plus jeune et en forme physiquement. Vous pourriez peut être organiser des parcs d’attractions pour solitaires, et verser une indemnité pour solitude qui pourrait servir d’intégration pour les jeunes immigrés, voire favoriser l’immigration de populations extra-européennes attirées par la solitude occidentale…
Dans l’attente de vous lire….

Jure Georges Vujic
29/12/2017

Crédit photo : Solitude and the Sea par Jacques Bodin – Hyperreal [CC BY-SA 4.0] via Wikimedia Commons


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